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La revue thomiste

Contenu éditorial

Le débat sur l'éternité du monde : une synthèse

Écrit par : Isak Pauli
Publié le : 7 Juillet 2025
  • création
  • métaphysique
  • Aristote
  • philosophie de la nature
  • Université de Paris

Au XIIIe siècle le monde latin connaît une vive controverse déclenchée par l'arrivée massive de la philosophie gréco-arabe. D’une part les penseurs de ce siècle sont frappés par la capacité des écrits d’Aristote de répondre à leurs exigences intellectuelles, d’autre part ils se trouvent à certains égards devant ce qui semble être inconciliable avec la foi chrétienne, à savoir l’affirmation aristotélicienne de l'éternité du monde. Dans sa cosmologie, Aristote affirmait en effet un monde créé mais sans commencement, avec un passé éternel et infini, ce qu’il pensait prouver par la nature du changement et du temps. En même temps, le livre de la Genèse s’ouvre avec une affirmation de la création du monde avec un commencement dans le temps, ce que le concile du Latran IV (1215) venait de déclarer comme faisant partie de la foi[1]. Les philosophes et les théologiens du XIIIe siècle se trouvaient ainsi devant un dilemme : la contradiction claire et nette entre la foi chrétienne et l’avis d’Aristote. Mais l’affirmation d’un commencement du monde relève-t-elle seulement de la foi, ou peut-elle être démontrée par la raison ? Ainsi, dire que le monde est éternel, est-ce seulement faux en raison des affirmations de foi, ou cela est-il impossible en soi selon la raison ? La problématique a donc été reformulée et distinguée en deux questions. En premier lieu, la question de fait ; la réponse est certaine, Dieu a révélé que le monde a été créé avec un commencement. En deuxième lieu, la question philosophique de la possibilité d'un monde créé éternel sans commencement ; cette question restait ouverte. C'était donc sur la possibilité hypothétique d’un monde créé sans commencement que les penseurs latins se sont interrogés. Saint Thomas d’Aquin se demande ainsi :  « Étant supposé, selon la foi catholique, que le monde a eu un début dans la durée, une interrogation naît pour savoir si le monde aurait pu être depuis toujours »[2]. Au fond il s’agissait de s’interroger sur le lien rationnel entre la notion de création et celle d'éternité. L'idée de création, dans son essence, implique-t-elle nécessairement un commencement ? Ou peut-on affirmer la possibilité rationnelle d’un monde créé sans commencement ? « Toute la question consiste donc en ceci : être créé par Dieu selon toute sa substance et ne pas avoir de commencement dans la durée sont-ils contradictoires ou non ? »[3]

La question de savoir s’il aurait été possible que Dieu créât un monde sans commencement intéresse tous les grands intellectuels de l'époque : Alexandre de Halès, saint Albert le Grand, saint Bonaventure, Siger de Brabant, saint Thomas d’Aquin, etc.[4]. Personne ne pouvait en effet échapper à cette querelle en raison de l’influence d’Aristote dans les milieux intellectuels de cette époque. Les étudiants étaient obligés de lire les œuvres d’Aristote[5], et puisque la thèse de l’éternité du monde est centrale dans la physique aristotélicienne, personne ne pouvait l’éviter. Le XIIIe siècle a vu trois positions se développer en réponse à cette question : les « éternalistes », les « temporalistes », et la position de saint Thomas[6]. Les premiers affirmaient que l’on peut démontrer par la raison que le monde est éternel quoique créé. Les seconds, dont saint Albert le Grand et saint Bonaventure, affirmaient que l’on peut démontrer par la raison que le monde a été créé dans le temps avec un commencement. La troisième position, nous le verrons, est une voie médiane qui exclut les deux autres.

Cette question peut sembler être d’une pure érudition historique, superficielle et sans intérêt. Pourtant elle cache des enjeux philosophiques et théologiques beaucoup plus profonds que l’on ne pourrait croire, et c’est sans doute pourquoi elle a autant intéressé un auteur comme saint Thomas. Elle met en jeu la création comme acte libre de la volonté de Dieu et la dépendance radicale du monde à Dieu. Saint Thomas est revenu plusieurs fois dans sa vie à cette question, et comme dit Grégoire Celier : « Cette récurrence sur un détail de peu d'importance, apparemment, est liée à ce qui intéresse vraiment Thomas, à savoir la métaphysique de la création, qui constitue un point tout à fait essentiel de sa doctrine et de sa pensée. Ce que l'on dit de la durée du monde manifeste la réelle vérité de ce qu'on affirme, ou prétend affirmer, concernant l'action divine créatrice[7]». Cette question présente ainsi de grands intérêts encore aujourd'hui et ne relève pas d’un intérêt seulement pour les historiens. Elle nous aide à concevoir plus profondément la création comme émanation et comme action divine. Le fait de dégager l'idée de commencement de l'idée de création montre également que les preuves de l’existence de Dieu n’ont pas besoin de s’interroger sur un commencement à trouver dans le passé. Ces preuves ne concernent que la dépendance du monde par rapport à Dieu dans le présent, et cela serait vrai même si le monde n'avait pas de commencement. Enfin, si l’on peut avec saint Thomas établir la possibilité d'un monde créé éternel, le choix divin non-nécessaire d’un monde créé avec un commencement manifestera encore plus la sagesse divine comme nous verrons par la suite. Pourtant, malgré des enjeux de grand intérêt, la résolution de cette question ne semble ni facile, ni terminée[8].

Dans cet article nous verrons comment cette controverse s’articule, les différentes réponses, la position de saint Thomas et enfin pourquoi ce débat a toujours un intérêt aujourd'hui.

 

Le débat historique

Le débat historique peut ainsi être abordé suivant les trois positions mentionnées plus haut : celle des éternalistes, celle des temporalistes et la position de saint Thomas.

Les éternalistes (qui correspondent aux aristotéliciens radicaux) affirment que l’on peut démontrer l'éternité du monde par la raison et qu’il faut tenir cette thèse[9]. Il importe de remarquer que ses tenants ne nient pas que le monde soit créé par Dieu, mais simplement qu’il n’a pas de commencement. Saint Thomas dit au sujet d’Aristote que « assurément Aristote a erré, croyant, de fait, le monde éternel ; mais non pas en enlevant à Dieu son titre de créateur »[10]. Les arguments de cette position peuvent être distingués en deux groupes, du côté de l’univers et du côté de Dieu. Du côté du monde, il semble qu’il faille affirmer que l'univers est sans commencement en vertu de la nature du changement et du temps. En effet tout changement est le passage d'un état antérieur à un état postérieur. Ainsi l’homme non-musicien devient homme musicien et passe d’un état antérieur (non-musicien) à un état postérieur (musicien). Aristote affirme que si l'on considère le changement de manière globale, il ne peut y avoir un état zéro absolu car il serait nécessairement le résultat d’un changement à partir d’un état antérieur. La nature du temps montre la même chose : l'instant nécessite toujours un instant passé qui le précède[11]. Par ces deux biais, il est donc nécessaire selon Aristote d’affirmer l'éternité du monde car un « point zéro » est impossible, et pour le changement et pour le temps.

Du côté de Dieu on argumente en disant que Dieu est la cause suffisante de l’univers. Mais dès qu’il y a une cause suffisante, qui est parfaite et qui a tout pour causer, il y a nécessairement un effet. Or, Dieu est cause et éternel, le monde comme effet est donc aussi éternel[12]. Ainsi la seule existence ou présence de la cause produit  nécessairement son effet. Dieu existant depuis l'éternité, il cause  nécessairement le monde depuis l'éternité. Mais l’action de Dieu est sa substance et sa substance est éternelle. L’effet de son action éternelle doit donc lui aussi être éternel. Le monde qu’il crée par son action est donc éternel[13]. Afin d’illustrer cela on peut dire avec le P. Bonino que « dès que la lampe est allumée, la pièce est éclairée »[14]. Mais quand cette lampe existe depuis l'éternité, la pièce est aussi éclairée depuis l'éternité et sans commencement. Du point de vue du monde et du point de vue de Dieu, le monde semble ainsi nécessairement éternel. Dieu ne peut donc créer un monde avec un commencement.

La position radicalement opposée est celle des temporalistes. Ceux-ci posent que l’on peut démontrer par la raison que le monde a nécessairement un commencement. Un monde sans commencement est contradictoire. On objecte tout d’abord que la cause précède nécessairement l’effet et qu’il y a donc eu un moment avant l’effet où seule la cause existait. Le monde a donc nécessairement un commencement car sa cause, Dieu, le précède comme la cause précède l’effet. L'argumentation continue par le fait qu’une création ex nihilo, « à partir de rien », équivaut à être post nihilum, « après le rien ». Cela veut dire que le monde est créé à partir de rien, sans aucune matière préexistante et qu’avant le monde il n’y avait que le néant. Le monde ayant été créé à partir de rien, il existe donc après le rien ou après n’avoir pas été. Ainsi le monde a forcément un commencement[15]. Les temporalistes argumentent ensuite en disant qu’une création sans commencement implique un infini en acte, ce que les médiévaux rejettent généralement[16]. En effet, un monde sans commencement implique une série infinie de jours passés et réalisés. Mais l’infini en acte est impossible. Le monde a donc nécessairement un commencement car le contraire est impossible[17]. Enfin, un monde sans commencement implique un nombre infini de générations humaines. Mais l'âme humaine est immortelle. Il y a donc un nombre d'âmes infini actuellement existant. Mais l’infini en acte est impossible. Le monde a donc nécessairement un commencement[18].

 

Saint Thomas d'Aquin, une position originale

Saint Thomas tient dans ce débat une position originale qu’il ne reçoit d’aucun de ses prédécesseurs, et qui s’oppose en même temps aux éternalistes et aux temporalistes[19]. Il considère que le monde a de fait un commencement, comme la foi nous l’enseigne, et qu’il peut y avoir un monde avec un commencement contre ce que disent les éternalistes. Mais il s’oppose aux temporalistes en disant qu’un monde créé n’implique pas un commencement. Ainsi, il voit deux réalisations possibles : un monde éternel et un monde avec un commencement. Non seulement l’Aquinate balaie les arguments des deux positions, car ils ne contraignent l’intelligence vers aucune des deux thèses comme nous le verrons, mais il montre aussi qu'il est impossible de démontrer par la raison que le monde a un commencement. Il adopte cette position en disant que l’idée d’un commencement ne s’impose ni par la considération du monde créé, ni par la considération de Dieu qui crée. Ainsi dit-il « que le monde ait commencé [...] n’est pas un objet de démonstration ou de science »[20]. Saint Thomas prouve l'impossibilité de démontrer le commencement du monde en deux temps, dans un premier temps du côté du monde et dans un second temps du côté de Dieu. Cette impossibilité relève d'abord du côté du monde et de la nature d’une démonstration philosophique. Une démonstration philosophique se fait pour saint Thomas à partir de la nature d'une chose. Mais quand on considère la nature d’un animal (par exemple) on fait abstraction des déterminations particulières de temps et d’espace de l'animal. Ainsi on conçoit le chien en soi, le « ce que c’est que d'être chien », on ne considère pas tel chien existant dans tel lieu et à tel moment. A partir de la nature d’une chose on ne peut donc rien conclure quant à sa durée. Ainsi, la considération de la nature du monde ne nous dit rien quant à un éventuel commencement. C’est pourquoi « on ne peut démontrer la nouveauté du monde en considérant le monde lui-même »[21].

Saint Thomas montre ensuite dans un deuxième temps que la considération du côté de Dieu n’impose pas non plus que le monde ait un commencement. Ceci tient au fait que le monde et sa création relèvent de la volonté de Dieu. Le monde n’a été créé que parce que Dieu l’a voulu. Mais la raison peut seulement scruter la volonté de Dieu à l'égard des choses qu’il veut nécessairement, et ce qu’il veut nécessairement n’est finalement que lui-même[22]. La création étant un acte libre ne s’impose pas nécessairement, Dieu aurait ainsi pu ne pas créer : « aucune nécessité ne l'induit de la part de Dieu: la divine bonté, en effet, qui est la fin des choses, peut exister, que le monde existe ou qu'il n'existe pas »[23]. L’analyse de la volonté divine ne nous apprend donc pas si le monde a un commencement ou non. Saint Thomas conclut ainsi qu’il est impossible de démontrer par la raison seule que le monde a un commencement. Pourtant Dieu peut révéler sa volonté d’avoir créé dans le temps, et c’est ce qu’il a fait dans le livre de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » (Gen, 1,1). Ainsi, selon saint Thomas, il faut conclure que « la foi seule établit que le monde n'a pas toujours été, et l'on n'en peut fournir de preuve démonstrative, ainsi que nous le disions plus haut du mystère de la Trinité. » [24]. Pour saint Thomas, le commencement du monde est donc aussi inaccessible à la raison sans la foi que le mystère de la Trinité. Il s’oppose donc surtout aux temporalistes car il trouve que ces derniers mettent en danger la foi. En voulant démontrer les choses de la foi par des arguments faibles, on s’expose « à la dérision des incrédules, leur donnant à penser que nous adhérons pour de telles raisons aux enseignements de la foi » [25]. Ainsi seule la foi peut nous enseigner que le monde a été créé de fait avec un commencement.

On ne peut certes pas montrer par des raisons nécessaires pourquoi Dieu a agi ainsi, mais on peut en tant que théologien (car désormais on réfléchit à partir des principes révélés)[27] s’interroger sur des raisons de convenance. Le Docteur angélique expose les raisons pour lesquelles un commencement du monde est plus convenable par rapport à la finalité de la création qu’est la manifestation de Dieu : « Puisque Dieu a produit les créatures pour se manifester, il était plus convenant et meilleur qu'elles fussent produites de façon à le manifester de manière plus convenante et plus expressive. Or il est manifesté de manière plus expressive par les créatures si elles n'existent pas toujours; parce qu'en cela apparaît manifestement qu'elles sont amenées à l'être par autrui, que Dieu n'a pas besoin des créatures et que les créatures sont entièrement soumises à la volonté divine »[28]. On peut, suivant les analyses de Ghislain-Marie Grange, résumer ces trois raisons de convenance pour un commencement du monde dans le temps ainsi : « Le commencement manifeste la réalité de la création de trois manières : 1° Le commencement met en évidence que les créatures sont produites dans l'être par un autre (aspect de production); 2° Que cet autre, Dieu, ne dépend pas des créatures, parce qu'il est éternel alors que les créatures sont temporelles (aspect de dépendance); 3° Que les créatures sont soumises à la volonté divine, parce que cela montre que la création n'émane pas de Dieu par nécessité mais provient de sa volonté (aspect de gratuité) »[29]. On peut donc voir qu’un monde créé avec un commencement dans le temps était plus convenable à la manifestation de Dieu Transcendant dans sa création.

La position de saint Thomas se résume donc dans l'impossibilité pour la raison de démontrer le commencement du monde. Cependant, Dieu peut révéler sa volonté d’avoir créé dans le temps, ce qu’il a fait et ce qui convient au dessein de la création.

 

Enjeux pour aujourd'hui

Dans sa réponse aux deux thèses adverses exposées plus haut, saint Thomas nous livre une réflexion très enrichissante sur la création et la causalité divine qui montre la portée actuelle de ce débat encore aujourd'hui. La résolution de ces doutes purifie la notion philosophique de création et nous montre en quoi elle consiste avant tout, à savoir une dépendance radicale dans l'être indépendamment toute condition de commencement dans le temps.

Saint Thomas traite les arguments adverses en deux étapes, l’article 1 contre les éternalistes et l’article 2 contre les temporalistes. Il montre dans un premier temps que l’argument à partir de la nature du changement et du temps, nécessitant toujours un état ou un instant antérieur, ne prouve pas l'éternité du monde. Saint Thomas ne conteste  pas les explications d'Aristote sur le changement et le temps, mais il montre que le monde, le changement et le temps, ne sont pas l’effet d’un changement mais d’une création. Ainsi Dieu a créé le monde avec son mouvement et son temps[30]. Du côté de Dieu, on dit que la création émane de façon nécessaire de Dieu depuis l'éternité car une cause parfaite cause nécessairement et l’effet d’un action éternelle est nécessairement éternel. Contre cette objection saint Thomas distingue deux types d’actions : les actions naturelles et les actions libres. Pour les actions naturelles, une chose agit et engendre un effet en raison de sa nature, en raison de ce qu’elle est et non en raison de ce qu’elle veut. Ainsi l’existence d’un feu implique par sa nature qu’il chauffe ce qui l’entoure. Les actions libres sont différentes. Elles procèdent d'une intelligence qui conçoit plusieurs possibilités et réalise l’une d’elles avec les conditions qu’elle veut. L’action n’est donc pas nécessaire en raison de ce qu’est l’agent, mais de ce que l’agent conçoit et veut librement[31]. Quant à la création, il faut dire qu’elle est une action libre de la part de Dieu. Il a décidé, certes depuis l'éternité, de créer, mais il a voulu cela avec les modalités qu’il a conçues par son intelligence, à savoir que le monde soit créé avec un commencement. Sa volonté est éternelle, mais l’effet ne l’est pas car Dieu ne l’a pas voulu ainsi[32]. L’acte créateur étant libre, la création dépend de ce que Dieu a voulu et n’émane pas nécessairement de sa nature.

Quant aux arguments temporalistes, ceux-ci se concentrent sur la nature de la causalité en disant qu'elle implique une certaine durée et donc un commencement, que la cause précède l’effet ou que le monde soit après le néant. Saint Thomas affirme que la cause précède l’effet mais distingue deux manières dont la cause peut précéder l’effet; une cause peut précéder l’effet selon l’ordre de nature (ordre d’origine ou de causalité), ou selon l’ordre de durée. Dieu précède ainsi l’effet métaphysiquement (il est la cause de l'effet et donc antérieur) mais pas nécessairement dans la durée. Saint Thomas diffère par cette distinction de saint Albert le Grand comme le montre le P. Grange, et c’est grâce à cette distinction que Thomas peut affirmer une création sans commencement[33]. Contre l'argument selon lequel le monde est créé ex nihilo et existe après le néant, il faut répondre que l'expression ex nihilo possède deux significations : premièrement « à partir de rien » veut seulement dire « pas à partir de quelque chose », ainsi Dieu n’a créé le monde de rien de préexistant. Cela ne veut pas dire que la création existe après un « rien », d’autant plus que le rien est justement rien comme le montre Serge-Thomas Bonino[34]. Cette expression désigne deuxièmement que « Dieu donne l'être à la créature, et si elle était laissée à elle-même, elle retournerait au néant. »[35]. C’est donc un ordre d’origine, une relation par rapport au Créateur et non par rapport au néant. Saint Thomas se distingue encore une fois de saint Albert[36]. Les arguments concernant un infini en acte dans un monde éternel ne sont pas convaincants du fait qu’ils conçoivent mal l’infini en acte. Ils voient la série infinie de jours réalisés comme un tout existant actuellement, alors que seul le jour présent existe en acte, le passé n'étant en effet rien si ce n’est dans notre esprit. Dans son article intitulé « La preuve de l’existence de Dieu et l’éternité du monde », où il traite de toutes les objections contre saint Thomas basées sur un prétendu infini en acte, le P. Sertillanges dit de façon très pertinente : « le passé a été, mais il n'est pas; s'il était, il ne serait plus le passé, il serait le présent, et la succession ne serait qu'une chimère. L'essence d'un être successif, comme le temps, est précisément d'être pièce à pièce, partie après partie, sans que jamais deux parties existent ensemble. Comme les hautes lames s'élèvent, s'abaissent et se succèdent sur la mer sans laisser de trace, ainsi les jours, les siècles, et les événements qui les remplissent naissent et disparaissent tour à tour sans autre trace que celle qu'ils laissent en nos mémoires, et, s'il est vrai en un certain sens que le passé se survit dans le présent, comme le présent est gros de l'avenir, c'est une raison de plus pour affirmer que le passé en lui-même n'est rien, et que lui conférer une existence acquise et permanente est un pur jeu d'imagination »[37]. L’auteur remarque dans ce même article que les objectants croient qu’une proposition actuellement vraie a nécessairement pour objet une chose actuellement existante. Ce qui est actuel, c’est la vérité de la proposition qu’une série infinie de jours est réalisée, mais l’infini dont cette proposition parle n’est pas actuel. Quant à l’argument d’un nombre infini d’âmes humaines existant actuellement, cela n’est pas intrinsèque à la notion de création et Dieu aurait peut-être pu créer (et a de fait créé) l'espèce humaine avec un commencement.

Ainsi, ni la nature de la causalité ni le problème de l'infini en acte ne peuvent démontrer que le monde est créé avec un commencement. Ayant donc dissocié la notion de création de tout lien nécessaire à une durée, saint Thomas nous montre que « la création n'est réellement rien d'autre qu'une certaine relation à Dieu avec une nouveauté d'existence »[38]. Il s'agit donc d’une relation radicale de dépendance continue envers Dieu Créateur qui maintient toute chose dans l’être par sa volonté libre de créer. Par là tout être existant devient une manifestation de l'Être suprême qu’est Dieu. Aussi le P. Chenu dit-il que cela est « la pointe la plus avancée de l’analyse métaphysique de saint Thomas »[39]. Le P. Sertillanges dans La preuve de l’existence de Dieu et l’éternité du monde en déduit que les preuves de Dieu n’ont pas besoin de chercher un commencement dans le temps, mais peuvent s’interroger sur le présent dans sa dépendance radicale d’être envers Dieu. Il explique : « Dieu est ainsi atteint non pas en remontant le cours des temps jusqu'au premier jour du monde, mais en interrogeant chacune des causes qui interviennent dans un effet donné, à partir de la cause prochaine jusqu'à la source première de toute causalité »[40], afin de trouver « une première cause, actuellement en exercice, et dont l'influence explique tout »[41]. À un objectant voulant dire qu’une absence de commencement de l’univers, ou une série infinie de multivers se relayant, nous absout de la nécessité d’affirmer l'existence de Dieu, le P. Sertillanges répond avec bonheur « et, par conséquent, si l'on vient me dire : Le monde a toujours existé, j'en conclurai simplement : Dieu a toujours donné l'être au monde »[42]. On voit ainsi à quel point cette controverse du XIIIe siècle est toujours actuelle en raison de ses implications métaphysiques[43].

Enfin, il faut remarquer avec le P. Bonino - et le P. Sertillanges[44] - qu’il ne faut pas se précipiter en disant que la science moderne, ayant profondément changé les données sur l'univers, a montré avec une nécessité stricte que le monde a un commencement dans le temps. La raison en est que nous ne savons ni si les lois de notre physique s'appliquent comme telles à la singularité initiale de l’univers (le problème du « mur de Planck »), ni si le « point zéro » n’est pas le résultat d’un état antérieur[45]. En guise de conclusion, répétons avec le P. Sertillanges « si l'on vient me dire : Le monde a toujours existé, j'en conclurai simplement : Dieu a toujours donné l'être au monde ».

Isak Pauli

 

Pour aller plus loin

Le lecteur souhaitant aller plus loin dans cette question, tirera un grand bénéfice des textes suivants de la Revue thomiste :

Serge-Thomas BONINO, Dieu, Alpha et Omega, Bibliothèque de la Revue thomiste, Parole et Silence, 2022, p. 183-205. Ce chapitre traite cette controverse de façon globale en suivant la Somme de théologie avec des explications éclairantes,

Ghislain-Marie GRANGE, « Création et commencement chez Albert le Grand et Thomas d'Aquin », RT 121 (2021), p. 483-505. Cet article expose la différence entre saint Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin quant à la notion de création et de commencement. En opposant les deux positions, le lecteur profite d’une notion plus claire de la création chez saint Thomas. L’auteur traite cette différence dans le cadre de la controverse sur l’éternité du monde.

Jean-Hervé NICOLAS, « Être créé », RT 92 (1992) p. 621-628.

Antonin-D. SERTILLANGES, « La création », RT 33 (1928), p. 106-115.

Antonin-D. SERTILLANGES, « Note sur la preuve de Dieu et l'éternité du monde », RT 6 (1898) p. 367-378.

Antonin-D. SERTILLANGES, « Preuve de l'existence de Dieu et l'éternité du monde », RT 5 (1897), p. 453-468 ; p. 609-626 ; p. 746-762. Le premier article illustre comment les preuves de l’existence de Dieu ne dépendent pas d’un commencement du monde dans le passé mais s’interrogent sur le présent et sa relation à Dieu. Le deuxième article répond aux objections à la possibilité de l’éternité du monde en raison d'un prétendu infini en acte. Le troisième article, aujourd'hui un peu dépassé, expose la relation entre la science moderne et l’éternité du monde.

 

Il sera aussi utile de se référer aux œuvres de Grégoire Celier.

THOMAS D'AQUIN, L'Éternité du monde, Introduction et traduction par G. Celier, « Bibliothèque des textes philosophiques », Paris, Vrin, 2020. Ce livre présente les textes de saint Thomas sur cette querelle avec une bonne introduction.

Grégoire CELIER, Saint Thomas d'Aquin et la possibilité d'un monde créé sans commencement, Le Chesnay, Via Romana, 2020. Ce livre fait une synthèse remarquable de cette controverse et étudie les différentes positions en profondeur. C’est un livre très riche en citations et contexte historique, ce qui aidera le lecteur à entrer dans cette controverse d’une façon structurée.


[1] « Il y a un seul et unique vrai Dieu, [...] qui, par sa force toute-puissante, a tout ensemble créé de rien dès le commencement du temps [...]. », Denz., Symboles et définitions de la foi catholique, n° 800.

[2] THOMAS D'AQUIN, L'Éternité du monde, Introduction et traduction par Grégoire Celier, « Bibliothèque des textes philosophiques », Paris, Vrin, 2020, p. 236.

[3] THOMAS D'AQUIN, De aeternitate mundi.

[4] Grégoire CELIER, Saint Thomas d'Aquin et la possibilité d'un monde créé sans commencement, Le Chesnay, Via Romana, 2020, p. 37.

[5] Idem, p. 45.

[6] Nous reprenons ici les expressions de G. CELIER, Saint Thomas d'Aquin et la possibilité d'un monde créé sans commencement, Le Chesnay, Via Romana, 2020.

[7]G. CELIER, Saint Thomas d'Aquin et la possibilité d'un monde créé sans commencement, Le Chesnay, Via Romana, 2020, p. 357.

[8] Un philosophe notable comme F. Van STEENBERGHEN dit qu'il « faut conclure que l'idée d’un monde éternel dans le passé est un mythe ». Voir « Le mythe d'un monde éternel », Revue Philosophique de Louvain 76 (1978), p. 157-179 [p. 175]. Ceci tient au fait que cet auteur est d'accord avec les objections de saint Bonaventure. Voir aussi THOMAS D'AQUIN, L'Éternité du monde, Introduction et traduction par G. CELIER, Vrin, 2020, p. 50-57. Il faut enfin remarquer, nous le verrons, que la science moderne n’a pas nécessairement résolu la question.

[9] Sur l’articulation de cette position avec la foi chez Siger de Brabant et Boèce de Dacie, voir Serge-Thomas BONINO, Dieu, Alpha et Omega, "Bibliothèque de la Revue thomiste", Parole et Silence, 2022, p. 187-188.

[10] De Concordantiis, dans A.D SERTILLANGES, « Note sur la preuve de l'existence de Dieu et l'éternité du monde », Revue thomiste 6 (1898), p. 367-378 [p. 371]. Saint Thomas affirme également dans In Phys., VIII, lect. 2, n° 986, qu’Aristote s’est trompé sur cette question et qu’il tenait vraiment cette thèse avec conviction, et non pas qu’il le présentait d’une façon seulement dialectique. Voir  Ghislain-Marie GRANGE, « La création », dans Philippe-Marie MARGELIDON (dir.), Théologie de saint Thomas d’Aquin, Synthèses et Thèmes, Cerf, 2025, p. 185-213 [p. 211-213].

[11] ARISTOTE, Physique, VIII, 1, 251a12-28 et 251b19-30. Voir Ghislain-Marie GRANGE, « La création », p. 205. Saint Thomas traite également cette objection dans la Somme de théologie, Ia, q. 46, a. 1, obj. 5 et ad 5.

[12] ST Ia, q. 46, a. 1, obj. 9. Une cause suffisante est une cause qui, lorsqu'elle est présente, l'effet s'ensuit nécessairement. Cette notion vient d'Avicenne. Voir THOMAS D'AQUIN, De veritate, q. 23, a. 5, obj. 1.

[13] ST Ia, q. 46, a. 1, obj. 10.

[14] S.-T. BONINO, Dieu, Alpha et Omega, p. 191.

[15] ST Ia, q. 46, a. 2, obj. 2.

[16] S.-T. BONINO, Dieu, Alpha et Omega, p. 197.

[17] C’est l'argument que reprend Fernand Van STEENBERGHEN dans son Introduction à l'étude de la philosophie médiévale, Publications Universitaires de Louvain, 1974, p. 521-522; « le passé est accompli et, dès lors, une série infinie d'événements est acquise, l'infini est réalisé, nous sommes bel et bien en présence d'un infini en acte ».

[18] ST Ia, q. 46, a. 2, arg. 8. Saint Thomas trouvait cette objection la plus difficile (Summa contra Gentiles II, c. 38). Cajetan affirme la même chose dans son commentaire de ST Ia, q. 46.

[19] « La position qu'il adopte ne se confond (...) avec aucune des positions adoptées par ses prédécesseurs » É. GILSON, Le thomisme, Paris, Vrin, 5° éd., 1945, p. 213.

[20] ST Ia, q. 46, a. 2, obj. 2, traduction par A.D SERTILLANGES, La Création, Éditions de la Revue des Jeunes, Desclée & Cie, 1948, p. 92.

[21] Idem, p. 91-92.

[22] ST Ia, q. 46, a. 2, resp.

[23] Quodlibet XII, q. 5, a. 1, dans THOMAS D'AQUIN, L'Éternité du monde, Introduction et traduction par G. CELIER, Vrin, 2020, p. 233.

[24] Idem, p. 91.

[25] Idem, p. 92-93.

[26] THOMAS D'AQUIN, L'Éternité du monde, Introduction et traduction par G. CELIER, Vrin, 2020, p. 242.

[27] ST, Ia, q. 1, a. 2.

[28] THOMAS D'AQUIN, De potentia, q. 3, a. 17, ad 8. Traduction de Ghislain-Marie GRANGE, « La création », dans Théologie de saint Thomas d’Aquin, Synthèses et Thèmes, p. 211.

[29] G.-M. GRANGE, « Création et commencement chez Albert le Grand et Thomas d'Aquin », RT 121 (2021), p. 499.

[30] ST Ia, q. 46, a. 2, obj. 2, traduction et notes par A.D SERTILLANGES, La Création, Éditions de la Revue des Jeunes, Desclée & Cie 1948, note explicative [85], p. 195-196.

[31] « Aussi ce qui est fait par volonté n’est pas tel qu’est l’agent, mais tel que l’agent veut et pense qu’il soit » ST Ia, q. 41, a. 2 dans S.-T. BONINO, Dieu, Alpha et Omega, BRT, Parole et Silence, 2022, p. 192.

[32] S.-T. BONINO, Dieu, Alpha et Omega, p. 191-192.

[33] G.-M. GRANGE, « Création et commencement chez Albert le Grand et Thomas d'Aquin », p. 483-505.

[34]  S.-T. BONINO, Dieu, Alpha et Omega, p. 195-196.

[35] G.-M. GRANGE, « Création et commencement chez Albert le Grand et Thomas d'Aquin », p. 489.

[36] Idem, p. 483-505.

[37] A.-D. SERTILLANGES, « Preuve de l'existence de Dieu et l'éternité du monde », RT 5 (1897), p. 612.

[38] De potentia q. 3, a. 3 (Marietti p. 43 B).

[39] M.-D. CHENU, Introduction à l'étude de saint Thomas d'Aquin, Vrin, 1950, p. 289.

[40] A.-D. SERTILLANGES, « Preuve de l'existence de Dieu et l'éternité du monde », RT 5 (1897), p. 457.

[41] Ibidem, p. 458.

[42] Ibidem.

[43] Cette controverse est aussi un bel exemple de la Révélation qui conforte la raison dans sa recherche des vérités naturelles : « Cette double vérité de la création libre et ex nihilo, qui vient de la Révélation, mais qui pourtant est accessible à la raison, est capitale dans la philosophie chrétienne et constitue un immense progrès par rapport à Aristote. […] Cet immense progrès, accompli à la lumière de la Révélation, est néanmoins le fruit d'une démonstration philosophique, par laquelle la doctrine traditionnelle de la puissance et de l'acte, qui était dans l'adolescence chez Aristote, arrive à l'âge adulte. La Révélation a seulement facilité cette démonstration philosophique en montrant le terme à atteindre, elle n'a pas fourni le principe de la preuve » (R. GARRIGOU-LAGRANGE, La Synthèse thomiste, Desclée, 1947, p. 201-203. Voir aussi ST Ia, q. 1, a. 1, resp. ; Summa contra Gentiles, I, 4.)

[44] A. D. SERTILLANGES, La preuve de l'existence de Dieu et l'éternité du monde, RT 5 (1897), p. 746-762.

[45] S.-T. BONINO, Dieu, Alpha et Omega, BRT, Parole et Silence, 2022, p. 203-205.

QCM thomiste

Écrit par : Thierry-Dominique Humbrecht
Publié le : 1 Février 2024
  • Thomisme

Voici quelques observations livrées à votre acribie autant qu’à votre expérience, qui sont autant de questions en attente de réponse. Thèse à discuter : Comparativement aux dernières décennies, vous en êtes les témoins autant que les acteurs, ce qui se rapporte à saint Thomas connaît un certain engouement (sans compter les célébrations du triple centenaire, 2023-2025), mais les difficultés apparaissent plus vives que jamais, les mêmes ou bien de nouvelles. L’opposition croît avec la sympathie. De deux façons : depuis l’extérieur, et aussi à l’intérieur.

 

1. Hors des cercles ecclésiaux

L’Université (philosophes, historiens) ne voit pas toujours d’un bon œil le rattachement à saint Thomas, s’il se veut d’appartenance, et plus encore de militance. Un tel rattachement fleure le catholicisme romain, l’orthodoxie intellectuelle, et tout simplement un marqueur affiché de vérité, en philosophie autant qu’en théologie, entre auteur de référence et prétention au réalisme. C’est devenu impensable, pour de multiples causes : généalogie des concepts, relativisme, ou bien franche idéologie antichrétienne. Comme le disait naguère Umberto Eco : « Thomas d’Aquin a le malheur d’être lu plus par des fans que par des historiens et, pour les trois quarts, ce qu’on écrit sur lui, au lieu de servir à rétablir des distances historiques, tend à les brouiller »[1].

Les philosophes médiévistes, par la force des choses presque les seuls à s’occuper de lui, disent voir Thomas comme un auteur parmi d’autres – mais y croient-ils eux-mêmes ? Leur pratique dément parfois leur théorie, tant ils y reviennent, au moins pour marquer la comparaison avec une autorité comme Thomas. Parmi les philosophes catholiques, certains préfèrent d’autres auteurs de référence ou d’autres écoles philosophiques, ou encore refusent à accorder à la philosophie tout critère de vérité, reporté sur la seule foi catholique et au mieux sur la théologie.

Dans le même temps, Thomas voit sa réputation grandir de sortir intact et autrement éclairé de certains débats contemporains de philosophie. Certains ne se gênent donc pas de le produire, s’ils ont fourni les preuves de leurs premières spécialités. Faut-il donc entendre et affronter les discontinuités établies par les méthodes universitaires, pour ne pas risquer d’être naïfs et de paraître tels ? Faudrait-il leur préférer les continuités, parfois constatées, souvent supposées, de certaines traditions thomistes, au nom d’une actualisation organique, à laquelle cependant aucun universitaire n’accorde plus de crédit autre qu’historique, et qu’il dépiste séance tenante ? Nul ne peut esquiver les mises à l’épreuve, pour voir ce qui résiste à la falsification.

 

2. Dans les cercles ecclésiaux

La prise de distance avec saint Thomas y est évidemment moins franche, plus diffuse, mais non moins inviscérée.

À l’extérieur d’un référentiel thomiste :

Mauvaise conscience par rapport à un docteur qui n’est plus commun que de nom pour la tradition de l’Église, mais seulement une référence parmi d’autres dans un jeu alternatif de schémas (malgré le rappel de Vatican II de pénétrer les mystères du salut par un travail spéculatif « avec saint Thomas pour maître »[2], et là on frôle l’inavouable) ; distance prise par rapport à une théologie de type rationnel ; et tout simplement, les générations passant, ignorance qui ne s’avoue pas telle. Mieux vaut alors dénigrer, parfois de manière comique. Dans ce contexte plutôt théologique, la philosophie demeure minorée, et de toute façon les thomistes boudés.

Il faut reconnaître toutefois que par exemple un front néo-scotiste de stricte observance se fait plutôt attendre, sinon désirer : la distance prise avec Thomas n’est donc pas l’abandon d’une scolastique au profit d’une autre. Même si, comme dirait Jacob Schmutz, malgré apparences et injonctions Scot l’a toujours emporté sur Thomas, y compris par imprégnation rétro-thomiste (Maritain le soupçonnait, dans sa maturité, pour sa propre contribution).

À l’intérieur des réseaux thomistes :

Entre ceux qui se réclament de saint Thomas, sont à craindre des durcissements progressifs, notamment sous forme de clivages à visages multiples. Chacun campe sur des positions qu’il pense globalisantes, mais qui risquent d’être davantage des morceaux de tradition ou des réflexes de famille, ou de simples angles morts en fait de rigueur historique préludant à l’étude de la doctrine. L’écoute et même la sympathie deviennent des conquêtes. Une inquiétude pourrait naître pour l’avenir. Avec parfois aussi des paradoxes de rattachement, chacun pouvant se rapprocher de ce qui s’éloigne le plus de ce à quoi il croit, pas toujours de façon dominée. Il n’est pas facile de maîtriser l’extérieur autant que l’intérieur. Saint Thomas, qui devrait rassembler, divise. Faut-il donc s’ignorer, ou bien se rencontrer ?

 

3. Que faire ? Réponses au choix

a- Tout arrêter, par manque de courage, mettre saint Thomas sous le boisseau et se replier, pour ne pas déplaire, sur la température moyenne de la théologie courante, à la fois sympathique, à peu près catholique, pluraliste et même éclectique, c’est-à-dire méthodologiquement à base d’opinions et non de volonté scientifique ; donc théologie invertébrée, encore plus manifeste en morale qu’en dogme, lorsque les autorités apprises ne suffisent pas à affûter son jugement. On en voit navré les effets sur les clercs, jeunes et moins jeunes, tant en pastorale que pour les prises de parole théologiques, lorsque par exemple il leur devient difficile de distinguer et d’articuler l’objectif et le subjectif. Ils sont parfois les premiers à s’en plaindre, mais s’aperçoivent aussi que pour eux, sortis du cycle des études, c’est presque trop tard. En philosophie, Thomas aura sa place, rien que celle d’un grand auteur, intègre mais au compte-gouttes.

b- Se contenter d’enseigner les débutants, pour les nourrir et les former, en quelque sorte à l’arrière (les communautés elles-mêmes, ou diverses institutions, et leurs besoins), mais sans plus se mouiller de monter au front (le débat, tant universitaire ou ecclésial que sociétal). Ce repli peut correspondre au fait de privilégier l’oral (l’enseignement en interne) en éliminant l’écrit (les publications scientifiques, qui désignent leurs auteurs et prennent des risques). Ainsi provoquait néanmoins ses adversaires l’insolent jeune Thomas : « Si quelqu’un n’est pas d’accord avec moi, au lieu de caqueter devant des gamins, qu’il écrive un livre, et qu’il le publie, s’il l’ose ! »[3]. Face à un tel défi, il y a de quoi y réfléchir à deux fois…

c- Au contraire, faire ce que l’on à faire sans se troubler, de façon solitaire et quelque peu hautaine, façon « que le meilleur gagne », surplomb universitaire ou corporatiste au secours d’une préférence doctrinale. Certains choisissent cette voie, indifférents aux commentaires, sûrs de leur contribution, au pire même s’ils savent qu’ils ne seront reçus qu’après leur mort... Mais qui maîtrise sa réception posthume, entre piédestal de la gloire et poubelle de l’oubli ?

d- Accepter d’être un maillon d’une chaîne, l’acteur d’un rattachement à une école plutôt qu’à telle autre, ou bien un indispensable traducteur ou recenseur, etc. Modestie bienfaisante, parfois excessive, qui peut conduire à s’effacer à l’excès, et à manquer de magnanimité. Au mieux, cela implique de participer à une institution, tant l’union fait la force. Mais les institutions peuvent se poser les mêmes questions d’étroitesse ou de générosité que les individus, disons d’instinct grégaire.

e- Affronter les questions actuelles, ouvrir un dialogue entre Thomas et la science, l’éthique, la métaphysique, l’anthropologie, etc. C’est évidemment la part la plus novatrice, ou plutôt apparemment telle, car un thomisme actualisé et ainsi confronté peut aussi être considéré, par des témoins extérieurs, comme une néoscolastique mise au goût du jour (le thomisme est de nouveau censé répondre à tout). Cela ne va pas sans courage, mais aussi non sans candeur. Une rigueur méthodologique plus vive que jamais s’impose, à la fois historique, doctrinale, philosophique, sans compter une compétence scientifique sans laquelle le dialogue avec la science fleure l’amateurisme.

 

4. Moralité

À la vérité, on se prend à hésiter, d’autant que cette industrie dévore du temps et même toute une vie, sans assurance de convaincre. Cela peut aussi faire reculer les meilleurs. On voit des personnes très douées marquer un pas de recul, et des « tâcherons » (comme disait à son propre propos, il y a trente ans, Rémi Brague – lui seul pouvait se le permettre), aller au charbon à leur place. En outre, les meilleurs au plan intellectuel ne sont pas toujours les plus courageux, et peuvent préférer une carrière bordée par ce qu’il est possible de dire à l’audace de ce qu’eux-mêmes considèrent comme nécessaire…

 

5. Un élément de réponse

Le progrès doctrinal, surtout théologique mais aussi philosophique, passe entre deux eaux. Entre Thomas d’Aquin réduit à n’être qu’un auteur éminent parmi d’autres, et le thomisme revendiqué comme matrice universelle mais portée à la jalousie, mieux vaut reconnaître une double relation triangulaire : entre d’une part foi, travail théologique et usage de saint Thomas, et d’autre part entre réel à étudier, culture philosophique et recours à saint Thomas.

C’est ainsi que la foi chrétienne elle-même donne le ton aux problèmes qui se posent, et sollicite au mieux saint Thomas pour s’énoncer en des termes rigoureux et sapientiels, quitte à puiser dans la doctrine de Thomas des conséquences qu’il n’a pas thématisées ; en prenant garde toutefois de ne pas lui attribuer des choses qu’il n’a pas dites, par des artifices rétroactifs parfois intempestifs. De même, la recherche philosophique de la vérité requiert saint Thomas mais pas seulement ce qui relève de lui, ni même ce qui le prolonge. Le philosophe est alors maître de ses instruments et de son esprit d’invention, autant que lui-même est ensuite jugé sur son travail.

L’empreinte thomiste de la construction d’un problème pourra ainsi varier en intensité selon les sujets. Mieux que de présenter le thomisme comme une solution unique, ou au contraire comme l’un des termes d’une alternative à visage multiple, ou moins encore comme une vieillerie à railler et à abandonner, mieux vaut faire de lui un partenaire privilégié et donc déterminant, non exclusif, encore moins exclu. Mieux vaut emprunter les chemins d’un maître recommandé par l’Église, se former avec lui, et aller plus loin que lui lorsque c’est possible.

Il va trop souvent de saint Thomas comme d’un professeur d’Université avec lequel on s’inscrit en doctorat, alors que l’on se hâte de solliciter l’avis de tous les autres, qui ne sont pas concernés, pour faire avancer le travail qui devrait se faire avec lui. Fâcheuse incohérence.

 

6. Questions pour départager les ex æquo

  • Faut-il écouter son désir ou son (parfois unique) talent, ou bien les priorités édictées par d’autres, sachant que chacun voit l’urgence à sa porte, quand ce n’est pas à sa lucarne, et que le conseilleur ne sera pas le payeur ?
  • Que faut-il privilégier dans les études thomistes ? Faut-il même privilégier quoi que ce soit, ou bien rien, pour s’ouvrir à tout ?
  • Faut-il se contenter de sa propre tradition, ou bien chercher à en maîtriser plusieurs, et les confronter ? Ne parler que d’un lieu, ou chercher à les rapprocher ? Ne parler que d’une manière internaliste, ou bien se placer aussi d’un point de vue externaliste, c’est-à-dire du côté de ceux qui voient les choses différemment, et Thomas d’Aquin depuis leur balcon ?
  • Faut-il se flatter d’apporter du nouveau aux idées et même au thomisme, quand d’autres n’y voient que reprises ?
  • Faut-il préférer un saint Thomas toujours actuel, ou bien chercher à l’actualiser, et à chaque fois au nom de quels critères ? Est-ce le thomisme qui progresse, ou bien la théologie catholique grâce à lui ? Une tradition, fût-elle thomiste, est-elle reçue comme capable de recouvrir la doctrine commune par fécondité de ses principes ?
  • Faut-il en définitive se soucier du thomisme, ou bien plutôt de la théologie comme telle (ou de la philosophie) ? Quelque chose de la vérité se joue là, mais le paradoxe serait alors de prétendre ouvrir à un dépassement du thomisme par mode d’absorption, geste que par ailleurs on récuse chez d’autres…
  • Faut-il écrire et, si oui, viser les seuls débutants, ou bien les progressants, ou même plutôt les gens de science, qui sont à la fin les arbitres de tous les autres degrés de prestations ?
  • Faut-il donc seulement vulgariser, à quoi l’on est le plus souvent convié, s’il est vrai que seuls les livres universitaires de référence subsistent ?
  • Si plusieurs réponses sont légitimes, mais qu’elles ne sont pas compatibles, que faire, à part s’acheter une île dans le Pacifique, avec villa luxueuse, puis étendu sur la plage regarder le ciel ou l’océan turquoise, et fermer les yeux sur le monde ?
  1. Umberto Eco, Le problème esthétique chez Thomas d’Aquin, 1956[1], 1970[2], Paris, PUF, 1993, préface à la deuxième édition, p. 9-10. ↩

  2. Vatican II, Décret sur la formation des prêtres, Optatam totius, §16. ↩

  3. Fin du De unitate intellectus contra Auerroistas, 5, éd. Léonine, t. 43, Roma, 1976, p. 314, l. 437-38. Cf. Thomas d’Aquin, Contre Averroès. L’unité de l’intellect contre les averroïstes, A. de Libera (éd. fr.), Paris, Flammarion, 1994, §120, p. 165. ↩

Une aventure qui vaut la peine d’être vécue

Écrit par : Ghislain-Marie Grange
Publié le : 30 Janvier 2022
  • Thomas d'Aquin
  • Toulouse

« La vie est une aventure qui vaut la peine d’être vécue[1]. » Pour le romancier britannique Chesterton, tel est le témoignage que saint Thomas d’Aquin apporte au monde par sa vie et son œuvre. « La vie est une aventure qui vaut la peine d’être vécue. »
En affirmant cela, Chesterton aurait pu penser au destin exceptionnel de saint Thomas d’Aquin. Entré jeune dans l’Ordre dominicain qui était alors une nouvelle communauté, notre saint a parcouru l’Europe de son temps : de Naples à la prestigieuse université de Paris, de Paris au tout nouveau centre d’études de Cologne alors dirigé par le plus grand maître de l’époque, Albert le Grand. Jusqu’à enseigner lui-même à Paris puis à fonder lui-même un centre d’études à Naples. Saint Thomas a été un fidèle disciple de saint Dominique, soucieux de porter la parole de vérité partout où il était appelé.


Au milieu de cette effervescence intellectuelle, saint Thomas a été consulté par tous les grands de son époque : le pape, le maître de l’Ordre, des Pères abbés, et même des rois et duchesses. Tout en restant disponible aux requêtes des frères de son Ordre. Déjà pendant sa vie, il était docteur dans l’Église.
Pourtant, la véritable aventure n’est pas celle des voyages et de la célébrité. Chesterton ne pense pas non plus aux luttes constantes qui ont jalonné l’histoire de l’université de Paris et dans lesquelles saint Thomas a été un acteur de premier plan. Au XIIIe siècle, les nouveaux religieux mendiants devaient se faire une place à l’université, face à des séculiers jaloux de leurs prérogatives et qui ne comprenaient pas la nouveauté de la vie apostolique mendiante. Saint Thomas a eu maille à partir dans ce débat, au point que sa première leçon comme maître s’est déroulée sous l’œil vigilant des arbalétriers, la police de l’époque, pour éviter les remous. Sous des dehors d’intellectuel dans la Lune, saint Thomas était donc bien présent dans les querelles de son temps.

 

Quand Chesterton parle du goût de saint Thomas pour l’aventure, il ne pense pas à toutes ces péripéties. Mais il pense à sa grandiose vision théologique, où tout ce qui existe vient du Dieu créateur et retourne vers Dieu qui l’appelle à lui. Tout vient de Dieu qui jouit d’une béatitude parfaite et tout retourne vers Dieu pour s’épanouir dans le bonheur du genre humain. Notre origine est la béatitude de Dieu lui-même ; notre fin est de contempler Dieu dans la gloire.

Certes, saint Thomas n’est pas le premier à présenter cette vision qui vient en partie de la sagesse antique. Cette sagesse c’est celle de l’émerveillement devant ce qui existe, devant l’être pur et simple, jusqu’à s’interroger sur sa provenance et sa direction. Mais la révélation chrétienne apporte des lumières nouvelles à cette perspective : le monde n’est pas le produit d’une divinité abstraite, mais du dessein bienveillant d’un Dieu personnel qui l’a créé par amour.
Cette interrogation vaut pour tout ce qui existe. L’univers attend d’être renouvelé pour devenir « un ciel nouveau et une terre nouvelle ». Mais cela acquiert une importance toute spéciale pour l’homme créé à l’image de Dieu. L’homme peut poser ses propres actes, peut choisir ce qu’il devient. Il est le héros de sa propre aventure.
Son origine et sa fin lui disent qui il est et ce qu’il doit faire. D’où est-ce que je viens ? Si la question est importante pour ceux qui ont le malheur de ne pas connaître l’identité de leurs parents, elle est encore plus vitale pour nous tous qui cherchons à savoir d’où nous venons ultimement, pas seulement de nos parents mais du principe de toute la création.
Si nous venions du hasard des rencontres d’atomes et de la nécessité de la matière, alors notre existence ne serait qu’une occasion éphémère de puiser de manière égoïste un peu de bien-être. Si au contraire notre existence correspond au libre projet d’un Dieu qui crée avec sagesse et par amour, alors le moindre de nos actes acquiert une importance capitale parce qu’il peut nous conduire (ou non) vers la fin à laquelle nous sommes destinés.
Vécu dans cette perspective, l’acte le plus ordinaire acquiert une saveur d’éternité. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus disait qu’on pouvait sauver une âme en ramassant une épingle par amour. Et elle a véritablement vécu cette aventure, elle qui est devenue la patronne des missions tout en restant dans son Carmel perdu au fin fond de la Normandie.

 

Dans cette aventure, nous ne sommes pas abandonnés. Le Christ est le chemin : « Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde, et je pars vers le Père », nous disait-il dans l’évangile (Jn 16, 28). C’est dans ce cadre que prend place l’aventure de sortie et de retour vers Dieu. Le retour vers Dieu ne consiste pas à s’évader du monde, comme s’il était la matrice dont il faut se libérer, mais il consiste à œuvrer dans ce monde à la suite du Christ. Les difficultés de la vie ne sont pas la prison dont il faut se libérer mais au contraire le lieu même où s’accomplit la rédemption, parce que le Verbe incarné nous y précède. Il est le chemin et le but. On connaît ce fameux épisode où saint Thomas en prière voit le crucifix lui parler et lui demander : « Tu as bien parlé de moi, que veux-tu en retour ? » Et saint Thomas de répondre : « Rien d’autre que toi Seigneur. » La récompense d’une vie entière de travail théologique ne peut être que le Christ lui-même.
Le Christ accomplit ce mouvement de sortie et de retour. Le posséder, c’est déjà en quelque sorte posséder le principe et la fin. « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6), nous dit le Christ. Voici donc quelle est l’aventure de notre vie : suivre le Christ pour accomplir dans l’Esprit ce mouvement de retour vers le Père. Pour nous fortifier sur ce chemin, le Christ s’est fait lui-même nourriture dans l’Eucharistie. À la suite de saint Thomas, adorons-le et nourrissons-nous de son Corps et de son Sang.


  1. Gilbert K. Chesterton, Saint Thomas du Créateur, Paris, Dominique Martin Morin, , 1977, p. 81-82.  ↩

Rechercher la Sagesse

Écrit par : Emmanuel Perrier
Publié le : 24 Septembre 2021

Monseigneur l’archevêque, Monsieur le Maire, chers frères et sœurs,

Une des caractéristiques remarquables du couvent des Jacobins est la suivante : nous sommes en plein cœur de Toulouse, et pourtant nous ne sommes plus dans la ville. Le ronflement continu des moteurs, les bruits divers des machines et des hommes, l’agitation, l’énervement, toute cette activité fourmillante est absorbée par les épais murs de brique. L’église et le cloître accomplissent ainsi un office original sitôt qu’on y pénètre : ils nous offrent le présent du silence. Mieux, ils nous libèrent d’une submersion dont nous ne nous rendions même plus compte. Au cœur de la ville, voici que nous ne sommes plus soumis à la ville. L’effervescence et le tapage cessent d’être contagieux et de nous enchaîner à leur mécanique. Alors se produit un relâchement intérieur. L’âme retrouve la maîtrise d’elle-même. Elle se met à respirer parce que l’édifice est à sa mesure, il lui restitue les grands repères de la vie spirituelle : l’aspiration à l’élévation et à habiter une harmonie plus grande que nous, l’assise ferme et l’équilibre audacieux, l’alternance de la lumière et des ténèbres, les variations des couleurs et des sentiments, la parole qui retentit et le silence qui recueille, les rites qui accomplissent et les chants qui expriment le fond du cœur, l’assemblée qui n’est plus une masse anonyme. Dans cette église et ce cloître, grâce à eux, nous voici revenus à la vérité et à la mesure de ce que nous sommes. Alors, sous la bienveillante tutelle de saint Thomas d’Aquin, nous redevenons capables d’écouter Dieu qui parle.

Dieu a parlé ce soir sur les lèvres de Salomon (cf. Livre de la sagesse de Salomon 7, 7-16). Nous avons entendu ce roi nous confier comment il était devenu sage, et un modèle de sagesse. Il nous a dit avoir prié, supplié même, et nous imaginons sans peine un homme accablé par sa charge, assailli de soucis, dépassé par ses responsabilités, un homme qui ressemble fort à chacun de nous. N’avons-nous pas, chaque jour, quelque moment de découragement en voyant le chaos qui nous entoure, ou le chaos de notre propre vie, menaçant de nous emporter ? Salomon avait donc prié, supplié, et un esprit de sagesse était venu en lui. Cette sagesse lui avait rendu la maîtrise sur son existence et sur le gouvernement de sa nation. Dans les situations inextricables, il avait enfin su prendre de bonnes décisions ; dans les affaires insolubles, il avait pu trouver les voies de la justice ; dans les conflits interminables, il avait ramené la paix. C’est bien simple, ce don de l’esprit de sagesse avait été pour Salomon comme une entrée dans le couvent des Jacobins : être au cœur de la ville, mais ne plus être soumis à la ville ; être au sommet du pouvoir mais ne plus être écrasé par le pouvoir ; assumer le poids du quotidien mais ne plus être atomisé par le quotidien. Le rapprochement entre ce grand roi et nos Jacobins n’a rien d’artificiel. L’un comme l’autre témoignent des fruits de la sagesse dans l’homme. La sagesse élève, la sagesse rend l’homme à sa véritable dimension, la sagesse libère de l’emprise du chaos de ce monde. Pour peu que nous soyons sensibles à la sagesse qui a bâti les Jacobins, l’attachement de Salomon à la sagesse devient compréhensible. Cet attachement fut aussi celui de saint Thomas d’Aquin, qui a su en détailler les raisons.

En son origine première, explique-t-il, la sagesse n’est rien d’autre que Dieu qui se connaît parfaitement lui-même (cf. Commentaire sur Job, cap. 28, lect. 282-344). Ceci signifie que, dans l’intelligence divine, Dieu lui-même est pris comme le modèle de toutes choses. L’Artisan du monde tire ainsi de la connaissance de lui-même toutes les créatures, et leur ordre entre elles « avec poids, nombre et mesure », et leur ordre à la bonté divine qui est leur fin à toutes. Ainsi, la sagesse est en Dieu comme en son lieu originel, mais elle dérive comme en un second lieu dans l’univers des créatures que nous avons sous les yeux, à la manière dont l’architecte des Jacobins dériva la sagesse qu’il avait en lui-même dans l’ordre des pierres du couvent que nous avons sous les yeux. Or, continue Thomas, cette sagesse dérive encore de Dieu dans les créatures qui ont une intelligence. Car Dieu illumine les anges de sa sagesse, la sagesse divine se reflète en eux comme en un miroir. Et la sagesse divine dérive aussi sur les hommes lorsqu’ils connaissent la vérité avec leur raison. C’est pourquoi parmi tout ce que les hommes peuvent étudier, l’étude de la sagesse est l’étude la plus parfaite, la plus élevée, la plus utile et la plus agréable (cf. Somme contre les Gentils, Lib. I, cap. 2). — En effet, en étudiant la sagesse, l’homme se perfectionne à l’école de la sagesse qui est en Dieu, et cela lui donne part à la béatitude véritable. — De même, en étudiant la sagesse, l’homme devient plus sage et ressemble plus à Dieu, et cette proximité n’est rien d’autre qu’une amitié avec Dieu. En étudiant la sagesse, l’homme désire aussi le royaume éternel de la sagesse éternelle. — Enfin, en étudiant la sagesse, l’homme ne peut s’ennuyer ou se lasser car il y a une joie à vivre ainsi dans la société de Dieu. Béatitude, amitié, éternité et joie d’être avec Dieu. Voici donc les quatre fruits de la recherche de la vérité qui attachaient si fortement saint Thomas d’Aquin à la sagesse.

Pourtant il y a une condition pour obtenir ces fruits. Il faut certes prier et supplier pour recevoir la sagesse, mais cela n’est pas assez. Car l’homme n’est pas comme l’ange, il n’est pas ce miroir qu’un seul rayon divin suffit à illuminer. L’homme connaît par son corps, par les sens qui l’ouvrent sur le monde. Il commence donc sa vie comme une terre vierge, il a tout à découvrir et tout à apprendre. Tout ce que ses sens lui apportent sur un plateau, il lui faut l’assimiler avec sa raison, en réfléchissant, en pesant, en rassemblant, en organisant, en synthétisant. Pour l’homme, connaître la sagesse est indissociable du labeur de la raison, et consentir à ce labeur signifie qu’il faut rechercher la sagesse. Nul ne progresse, nul ne devient sage s’il ne cherche ardemment la sagesse qui le rend sage. Et pour chercher avec ardeur, il faut désirer inlassablement. Ce constat nous ramène à la suite du témoignage de Salomon. Pour grandir en sagesse, nous rapporte-t-il, il a dû la désirer au point de la préférer aux biens les plus attirants. Aux trônes et aux sceptres qui font le pouvoir, aux pierres précieuses et à l’or qui font la richesse, à la santé, à la beauté. Si l’on mettait devant lui tous les lingots d’or des banques de ce monde, ils lui paraîtraient comme du sable auprès de la sagesse.

En commentant ce témoignage de Salomon, saint Thomas souligne la justesse du parallèle (cf. Sermon Puer Iesus). Quand il nous manque quelque chose en ce monde, non seulement nous sommes satisfaits si on nous l’offre, mais nous sommes prêts à la rechercher avec empressement. Le commerçant par exemple n’hésite pas à franchir les mers et les airs pour rapporter de juteux contrats. De même doit-on travailler pour acquérir la sagesse en allant la chercher là où elle se trouve. Mais où la trouve-t-on ? Thomas indique trois lieux. D’abord auprès des maîtres, de ceux qui sont les plus sages et qui vont dériver leur sagesse sur nous, nous engendrant comme des pères de notre vie spirituelle. Ces maîtres sont non seulement ceux de notre époque, mais aussi les maîtres anciens, qui nous enseignent par les œuvres qu’ils nous ont laissées. Ensuite, l’étude des créatures nous ouvre à la sagesse qui façonne le monde, Dieu nous enseigne par ses œuvres lorsqu’on prend le temps de les regarder. Enfin, l’homme acquiert la sagesse en conversant avec d’autres, parce qu’il clarifie sa pensée lorsqu’il doit l’exprimer, et il la corrige ou la complète en écoutant ceux qui lui parlent.

Ainsi, Salomon, et à sa suite saint Thomas d’Aquin, nous tracent-ils une feuille de route finalement assez simple. L’homme est fait pour être sage, c’est-à-dire pour participer à la sagesse divine et goûter ses fruits de béatitude, d’amitié, d’éternité et de joie auprès de Dieu. C’est pourquoi l’homme doit prier pour demander la sagesse. Il doit ensuite la désirer plus que tout autre chose, et par conséquent chercher la vérité en faisant travailler sa raison et en allant acquérir la sagesse là où elle se trouve. À savoir auprès des maîtres les plus sages, dans la contemplation de la création, et dans les conversations où l’on échange sur la vérité. Cette feuille de route n’est pas réservée aux rois et aux docteurs en théologie, elle est valable pour chacun de nous car chacun de nous est fait pour être sage. Désirons-nous la sagesse plus que le reste ? Interrogeons-nous les grands maîtres ? Contemplons-nous les créatures ? Quel temps passons-nous à échanger sur la vérité ? Celui qui ne fait pas tout cela, pourquoi se plaint-il d’être dépassé par les événements, de ne pas savoir comment diriger sa vie, de prendre de mauvaises décisions, de ne pas trouver sa place dans la société, d’avoir le sentiment d’être ballotté à la surface d’un chaos et, finalement, de prendre ses distances avec Dieu ?

À la vérité, cette feuille de route valable pour tout homme de tous les temps projette aussi une lumière crue sur le chemin pris par notre société depuis quelques décennies. Car notre société a manifestement été façonnée par une recherche inlassable de la sagesse pendant de nombreux siècles. Les témoignages s’étalent sous nos yeux, depuis ce couvent et nos cathédrales jusqu’à nos avions et nos satellites, depuis notre agriculture jusqu’à notre opéra ou nos écrivains, depuis notre droit et notre organisation politique jusqu’à nos écoles et nos universités, depuis nos mœurs jusqu’à nos saints. Nous n’avons rien laissé à l’écart, rien n’a été laissé en friche. Toute l’histoire de notre France est une ode à la sagesse qui perfectionne parce qu’on l’a cherchée inlassablement. Et comment ne pas remarquer que cette histoire bimillénaire a été accompagnée et stimulée depuis ses débuts par la recherche de Dieu dans la vérité de la foi catholique, par l’attachement à la Sagesse engendrée unie à notre chair, Jésus-Christ notre Seigneur ?

Or voici que depuis quelques décennies beaucoup de choses ont changé dans notre société. Il n’y aurait pas lieu de s’en inquiéter si la recherche de la sagesse était restée à l’horizon de tous ces changements. Or c’est précisément le contraire qui s’est produit. L’usage de la raison a été détaché de la recherche de la sagesse pour être consacré à satisfaire nos désirs. Nous n’en avons pas vu les conséquences immédiatement, parce que le patrimoine de sagesse accumulé depuis des siècles continuait de nous porter. Sauf dans de petits cercles, notre société a simplement arrêté d’aller à la messe, arrêté d’étudier les grands sages, arrêté d’honorer les hommes illustres pour leur vertu, arrêté de transmettre la sagesse comme si son existence en dépendait, arrêté d’échanger généreusement sur la vérité, arrêté de célébrer la beauté, arrêté de s’interroger sur le juste et l’injuste, sur le bien et le péché. Même notre étude des créatures est devenue utilitaire. On a alors vu apparaître les slogans de la déconstruction en philosophie, en morale, dans les arts, les slogans du relativisme, de la post-histoire, de la post-religion et de la post-vérité. On a vécu au rythme des derniers gadgets, des nouvelles pubs, des infos en continu, des people, des animateurs télé, et des éléments de langage. N’étant plus préoccupée de rechercher la sagesse, la raison s’est mise à tourner sur elle-même, à vriller en elle-même, comme un instrument sans maître, un outil fait pour la technique et une technique faite pour être utile, tout n’a plus été qu’affaire d’expertise, de diagnostic, de procédure, d’optimisation, d’efficacité et de management. Il a suffi de quelques décennies, de quelques minuscules décennies pour commencer à voir apparaître les premiers fruits de ce nouveau régime de raison sans sagesse. Une société qui se fragmente, un dégoût ou un désespoir de vivre jusqu’à la dépression, la montée aux extrêmes dans le sarcasme et le vulgaire, la fuite dans la consommation et les addictions, l’ironie qui s’attaque à tout ce qui élève, la haine de soi, de sa nature et de son histoire, la dislocation des solidarités humaines et familiales, l’incapacité à s’engager et à tenir sa parole, la défiance croissante à l’égard des politiques, de l’éducation, des journalistes, des policiers et des juges, la criminalisation des pensées et des arrière-pensées, l’incapacité à discuter sans invectives. Les grands mouvements de protestation de ces dernières années ne sont que la part exprimée de ce grand désarroi.

Jusqu’où ce mouvement ira-t-il ? Qu’adviendra-t-il de notre société ? Dieu seul le sait. Mais nous savons les causes et le remède. Ce que Dieu nous a enseigné par la bouche de Salomon, les dernières décennies se sont chargées de vérifier que cela était vrai. Une société mise au régime de la raison sans recherche de la vérité dilapide son patrimoine de sagesse et s’épuise dans la technique mise au service de la satisfaction des désirs. Nous savons aussi que le renversement de ce mouvement d’auto-destruction tient à peu de chose. Il suffit de renouveler l’expérience de Salomon, l’expérience de Thomas d’Aquin, l’expérience des Jacobins : être dans la ville, mais ne plus être soumis à la ville en recouvrant les véritables dimensions de l’âme. L’homme est fait pour la sagesse parce qu’il est fait pour connaître et aimer Dieu. Et s’il suit la voie pour laquelle il est fait en recherchant la vérité inlassablement avec ses semblables, alors ses œuvres contribuent à bâtir une société à hauteur d’homme, spirituellement vivante, et donc durable. Nous avons à notre disposition tout ce qu’il faut pour une telle renaissance. Nous avons des maîtres de sagesse pour nous enseigner et nous en avons même un parmi les plus grands à portée de main, que nous vénérons dans cette église. L’œuvre de la création est là, qui ne demande qu’à être contemplée. Il y aurait encore à retrouver le désir ardent des échanges sur la vérité. Avec de tels atouts, sous le patronage de saint Thomas d’Aquin, Toulouse pourrait bien devenir capitale de la recherche de la sagesse. Puisse ce que nous vivons ce soir, en plein cœur de la ville sans être soumis à la ville, devenir notre point de repère pour renouveler notre désir de la sagesse.

Seigneur, je te prie, je te supplie, par l’intercession de saint Thomas d’Aquin, que ton esprit de sagesse vienne en chacun de nous.

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