L’accompagnement spirituel est un bien commun de l’Église. Sa finalité est « de conduire une personne à faire la vérité de sa vie pour accéder à la liberté véritable qui est la disponibilité entière à l’Esprit »[1]. Il s’agit d’un service que l’Église propose à qui veut avancer sur le chemin de la sainteté. La rencontre de l’Ethiopien et de l’apôtre Philippe (Ac 8, 27-39) illustre la nature du service de l’accompagnement spirituel. Un homme lit la sainte Écriture, mais sans la comprendre. L’apôtre Philippe, ainsi que le Christ l’avait fait pour les disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13-35), lui explique les Écritures et lui annonce la Bonne Nouvelle de Jésus. C’est ainsi que l’eunuque éthiopien demande à recevoir le baptême. Il devient à son tour disciple du Christ et membre de « son corps qui est l’Église » (Col 1, 24).
Nous examinons dans cet article les grands principes de l’accompagnement spirituel à partir de l’enseignement théologique de saint Thomas d’Aquin. Ils seront appréhendés du point de vue de la tradition dominicaine, qui s’est particulièrement nourrie de cet enseignement, mais ils ne sont pas le bien particulier de l’Ordre des Prêcheurs : ils ont une portée générale et peuvent être repérés dans d’autres traditions.
La tradition dominicaine de l’accompagnement reconnaît et partage avec d’autres traditions spirituelles bon nombre d’éléments communs, puisés dans le trésor millénaire de l’Église : écoute patiente et chaste au service d’une personne qui cherche à suivre le Christ, dans un cadre donné, objectif et respectueux de la liberté, en distinguant les différents plans de sa personne (psychique et spirituel), en cherchant à discerner l’œuvre de Dieu dans sa vie[2]. L’accompagnateur a pour mission d’offrir un lieu d’accueil inconditionnel à qui en fait la demande en vue de progresser dans la recherche de Dieu. En particulier, l’accompagnateur dominicain met à son service non seulement la science acquise dans son étude, mais aussi sa propre contemplation et son expérience forgée en menant la vie apostolique au sein d’une communauté d’hommes vivant dans l’unanimité à la suite de saint Dominique.
I. La fin de la vie humaine, principe et fondement de l’accompagnement
a. Une modalité objective qui désigne un centre de gravité
La manière dont les frères dominicains pratiquent l’accompagnement spirituel plonge ses racines dans l’origine médiévale de l’Ordre. On distingue la marque du monde monastique et canonial, l’influence des Pères, notamment saint Augustin dont nous suivons la Règle, ainsi que les Conférences de saint Jean Cassien. Ce dernier met à disposition la psychologie spirituelle des Pères du désert, toujours très fine et actuelle. Par conséquent, la manière dominicaine échappe pour une part à la fragmentation de la théologie en diverses disciplines. Elle a donc une dimension intégrative : dogmatique, morale, Écriture, sacramentaire, etc. font partie de l’accompagnement. Cette approche, antérieure à la devotio moderna (sans en ignorer les apports) se traduit par une manière de faire « objective », c’est-à-dire qu’elle est fixée sur Dieu : tout part de Dieu et tout revient à lui[3]. Elle s’intéresse aux mouvements de l’âme ou aux étapes de son itinéraire vers Dieu au regard du dessein bienveillant de Dieu pour la créature humaine, pour que se réalise ce dessein. Pour le dire autrement, le centre de gravité de l’accompagnement n’est pas d’abord la personne accompagnée, et encore moins l’accompagnateur, mais Dieu lui-même qu’il s’agit d’apprendre à écouter : « J’écoute. Que dira le Seigneur Dieu ? » (Ps 84, 9).
Si Dieu Un et Trinité est l’origine et la fin de la vie humaine, présent et agissant à chaque instant, l’homme a pour Sauveur, pour Maître et pour exemple, le Christ Dieu fait homme. C’est donc lui, le Christ, qui est au centre de l’accompagnement. Il nous est dévoilé comme principe originel (« Par lui, tout a été fait » Jn 1, 3) et comme « modèle de toutes les grâces spirituelles dont resplendissent les créatures spirituelles »[4]. Saint Thomas souligne l’exemplarité du Christ et de son agir pour toute notre vie de foi : c’est lui qu’il s’agit de suivre et d’imiter, ainsi qu’il le dit lui-même : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (Jn 13, 1). Saint Thomas synthétise tout cela : « Par la manière dont il a vécu, le Seigneur a donné à tous l’exemple de la perfection en tout ce qui de soi appartient au salut » et il reprend à son compte une formule mémorable : « L’agir du Christ fut notre enseignement »[5].
L’accompagnement spirituel dans la tradition dominicaine cherche ainsi à permettre à la personne accompagnée de découvrir le Christ comme son modèle afin de chercher à l’imiter en tout.
Si donc tu cherches par où passer, accueille le Christ, parce qu’il est lui-même le Chemin – Voici le chemin, marchez-y (Is 30, 21). Et Augustin dit : « Avance par l’homme, et tu parviendras à Dieu ». (…) Si tu cherches où aller, adhère au Christ, parce que lui-même est la Vérité à laquelle nous désirons parvenir – Ma bouche méditera ta vérité (Pr 8, 7). Si tu cherches où demeurer, adhère au Christ parce que lui-même est la Vie – Celui qui me trouvera, trouvera la vie (Pr 8, 35). Adhère donc au Christ si tu veux être en sûreté : en effet tu ne pourras pas dévier, parce qu’il est lui-même le Chemin. Aussi ceux qui adhèrent à lui ne marchent pas où il n’y a pas de route, mais par un chemin droit – Je te montrerai le chemin de la sagesse (Pr 4, 11).[6]
b. La vocation à la béatitude
Il s’agit d’imiter le Christ pour recevoir de lui la vie en surabondance (cf. Jn 10, 10). C’est pourquoi la tradition dominicaine de l’accompagnement embrasse la vocation de l’homme à la béatitude telle que la révèle la Parole de Dieu (Écriture et Tradition). A ce titre, il est éclairant de rappeler que saint Thomas d’Aquin ouvre la partie morale de la Somme de théologie par une longue réflexion sur la béatitude (Ia-IIae, q. 1-5). Il la présente comme « la fin ultime de l’homme », c’est-à-dire qu’elle achève et comble son désir. En effet, « le mot béatitude signifie proprement l’acquisition de la fin ultime » (Ia-IIae, q. 1, a. 8, co.). Cette béatitude ultime « ne peut être que dans la vision de l’essence divine (…) Ainsi, l’homme possédera la perfection en s’unissant à Dieu comme à son objet, en qui seul consiste la béatitude » (Ia-IIae, q. 3, a. 8, co). Saint Augustin ne disait pas autre chose : « Tu nous as faits orientés vers toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi »[7]. C’est à partir de cette fin que doit se comprendre toute la vie de l’homme ; c’est donc à partir d’elle que se comprend l’accompagnement spirituel qui devra donc prendre en compte toute la vie morale, c’est-à-dire tout ce qui relève de la maîtrise de l’homme sur ses actes. Face à l’appel de Dieu à devenir parfait comme Dieu, l’homme doit répondre. Cette réponse de l’homme requiert sa raison, c’est-à-dire son intelligence et sa volonté :
Puisque la béatitude consiste dans l’obtention de la fin ultime, ce qui est requis pour la béatitude doit être envisagé selon le rapport de l’homme avec cette fin. Or l’homme est ordonné à la fin intelligible en partie par son intellect, en partie par sa volonté. Par l’intellect, en tant que préexiste en cet intellect une connaissance imparfaite de la fin. Par la volonté, en premier lieu du fait de l’amour qui est le premier mouvement de la volonté vers un objet, ensuite par une relation réelle entre l’être aimant et l’être aimé.[8]
Le propos de l’accompagnement spirituel est donc d’aider la personne à se replacer devant sa fin et de la guider pour qu’elle puisse faire bon usage de son intelligence et de sa volonté afin d’être libre pour répondre effectivement à l’appel de Dieu.
c. La réponse de l’homme, enjeu de l’accompagnement
L’homme est appelé à engager sa liberté et sa raison dans un agir moral[9] formé par l’Évangile en vue de parvenir à la béatitude. L’homme intérieur est appelé à se fonder dans et à imiter le Christ, parce qu’il est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Si le Christ est modèle, il n’en est pas pour autant passif ou extérieur à nous-même. L’imitation du Christ doit se comprendre comme une conformation au Christ et consiste à se laisser mouvoir par l’Esprit de Dieu qui est l’amour même :
On lit dans l’Écriture que nous sommes configurés au Fils par la médiation du Saint-Esprit. Témoin ce texte de la Lettre aux Romains (8, 15) : « Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs », et ce texte de la Lettre aux Galates (4, 6) : « Parce que vous êtes ses fils, Dieu a envoyé dans vos cœurs l’Esprit de son Fils ».[10]
Autrement dit, la conformation au Christ n’est pas autre chose que la diffusion de la charité dans toutes les dimensions d’une personne. La croissance dans la vie spirituelle est donc tout entière subordonnée à la croissance de la charité pour Dieu et pour le prochain. Saint Thomas le formule ainsi :
Dans la vie spirituelle, on dira d’une personne humaine qu’elle est parfaite absolument en fonction de la manière dont se vérifie en elle ce en quoi consiste principalement la vie spirituelle ; une autre personne sera dite parfaite de façon relative en fonction de la manière dont elle ne possède que l’un ou l’autre des éléments liés à la vie spirituelle. Or, la vie spirituelle consiste principalement dans la charité : celui qui n’a pas la charité ne compte spirituellement pour rien. Aussi, l’Apôtre dit-il en 1Co 13, 2 : Quand j’aurais le don de prophétie et connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la plénitude de la foi au point de pouvoir transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Le bienheureux apôtre Jean aussi affirme que toute la vie spirituelle consiste dans l’amour, lorsqu’il dit en 1 Jn 3, 14 : Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas reste dans la mort.[11]
II. La connaissance de Dieu
L’amour suppose la connaissance, au moins inchoative, de l’objet aimé, car on n’aime pas ce qu’on ne connaît pas[12]. Saint Thomas le montre ainsi :
Le bien est cause de l’amour par manière d’objet. Or le bien est objet de l’appétit dans la mesure où il est connu. C’est pourquoi l’amour requiert une certaine perception du bien que l’on aime. Ce qui fait dire au Philosophe que « la vision corporelle est le principe de l’amour sensible ». Et de même, la contemplation de la beauté ou de la bonté spirituelle est le principe de l’amour spirituel.
Ainsi donc la connaissance est cause de l’amour au même titre que le bien, qui ne peut être aimé que s’il est connu.[13]
C’est pourquoi la tradition dominicaine de l’accompagnement est aussi une prédication (et non pas un cours de théologie !) qui inclut la transmission de la Révélation et de la science de Dieu. Il s’agit non seulement de transmettre un savoir, mais un savoir qui mette au contact des réalités divines. Ce que l'on transmet doit donc introduire la personne dans l’expérience du mystère de Dieu. Il est nécessaire de transmettre les formules de la foi. En effet, l’expérience de Dieu par la foi n’est pas séparée des concepts et des formules : le dogme est un moyen d’union à Dieu, à condition que la foi soit aux commandes. Si elle ne l’est pas, l’intelligence versera dans un jeu spéculatif. Si au contraire la foi est aux commandes, chaque vérité de foi qu’elle contient fera entrer dans la réalité existentielle et vivante que les formules signifient. Cela suppose que l’accompagnateur fasse pour lui-même cette expérience du mystère de Dieu et soit capable de cette prédication[14]. On retrouve ici le fameux adage contemplari et aliis tradere contemplata[15]. Pour le dire autrement, par une écoute attentive et des conseils avisés, il s’agit de contribuer à former théologiquement et théologalement le cœur de l’homme. De ce point de vue, la tradition dominicaine s’adresse à l’intelligence qui peut adhérer à Dieu en tant qu’il est la vérité première (connaître le vrai et le bien), en vue de rejoindre la volonté qui tend vers Dieu en tant qu’il est le souverain bien (le choisir). L’accompagnement more dominicano participe ainsi au ministère prophétique de l’Église en vue de la conversion de tout l’être au Christ[16].
a. Connaissance par l’intelligence
La connaissance de Dieu se joue dans l’intelligence. Par conséquent, l’accompagnement spirituel selon la tradition dominicaine comporte une dimension doctrinale. Il prend le temps de répondre aux questions posées, de lever les fausses idées sur Dieu, de proposer la vérité de l’Évangile qui dévoile le Christ « rayonnement de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être » (He 1, 3). La conviction profonde est que la vérité rend libre pour Dieu (cf. Jn 8, 31-32) en dénonçant le péché, en invitant à la conversion et en proposant d’entrer dans la miséricorde de Dieu, ainsi que le demandait saint Dominique : « Mon Dieu, ma miséricorde, que feront les pécheurs ? » Ce qui est recherché, c’est la connaissance intime, à la fois intellectuelle et existentielle, du Christ, ainsi que saint Paul l’expose : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts » (Ph 3, 10-11).
Cette connaissance de Dieu par l’intelligence correspond à la vertu théologale de foi : « La foi est un habitus de l’esprit par lequel la vie éternelle commence en nous et qui fait adhérer l’intelligence à ce qu’on ne voit pas »[17]. Or, s’il est vrai que l’acte de foi est immédiatement un acte de l’intelligence, du fait que son objet est le vrai, il n’en reste pas moins que la volonté y est engagée, et même qu’elle l’est en premier lieu, in concreto, puisque « croire est un acte de l’intelligence selon qu’elle est poussée par la volonté à donner son assentiment, car un tel acte procède de la volonté et de l’intelligence »[18]. Ce qui rend parfait l’acte de foi, c’est la charité puisque l’acte de foi est ordonné à un objet de la volonté, un bien qui est pour elle une fin. « Or, ce bien qui est le but de la foi, c’est le bien divin, objet propre de la charité ».
Il s’agit donc d’éclairer dans la mesure du possible, d’informer et de transmettre l’intégralité de l’Évangile, à la manière de l’apôtre Philippe (Ac 8). Cela implique, du côté de l’accompagnateur, un travail et une étude constants, une formation permanente ainsi qu’une réelle fidélité à sa propre vie de contemplation et de prière.
b. Connaissance par la volonté
C’est pourquoi la connaissance de Dieu se joue aussi et d’abord, dans l’ordre de l’exercice, dans la volonté. En effet, la charité, infusée par Dieu en notre âme (cf. Rm 5, 5) ne se porte pas vers un bien sensible. Elle se porte vers le bien divin, qui échappe à la modalité ordinaire de notre connaissance. Elle ne siège donc pas dans l’appétit sensible mais dans l’appétit intellectuel qu’est la volonté. Or, depuis le péché des origines et en raison aussi des péchés personnels, la volonté est affaiblie. La rectitude de la volonté passe donc aussi par une rectification pour que la volonté soit réellement ordonnée à Dieu. Il faut apprendre à connaître et à aimer le bien. Cette rectification, cet apprentissage sont d’abord un don de Dieu qui illumine et fortifie les puissances de l’âme pour qu’elles puissent connaître Dieu et l’aimer.
La charité consiste en une amitié. Elle s’enracine dans la propre béatitude de Dieu qu’il partage avec l’homme. Et cela implique une certaine réciprocité.
Puisqu’il y a une certaine de communication de l’homme avec Dieu du fait que celui-ci nous rend participants de sa béatitude, il faut qu’une certaine amitié se fonde sur cette communication. C’est au sujet de celle-ci que saint Paul dit (1Co 1, 9) : « Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés à la communion de son Fils ». Il est donc évident que la charité est une amitié de l’homme pour Dieu.[19]
C’est précisément parce que la charité est une amitié avec Dieu qu’elle est aussi une connaissance de Dieu. C’est le propre de l’amitié que l’ami révèle à son ami ses secrets, ainsi que le Christ le révèle : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15). Dieu fait connaître à l’homme ses secrets et il invite l’homme à lui révéler les siens. L’amitié que Dieu veut établir avec l’homme n’est pas seulement de l’ordre de l’intelligence, mais va jusqu’au don de sa propre réalité. En ce sens, saint Thomas écrit :
L’amitié n’a pas pour seule propriété de faire connaître à l’ami ses secrets en raison de l’unité d’affection ; cette même amitié exige que l’on communique à son ami même ce que l’on possède. Puisqu’un ami est pour un homme un autre soi-même, il est nécessaire de lui venir en aide comme à soi-même en lui donnant tout ce qu’on a. D’où cette définition de l’amitié : « Vouloir et réaliser le bien de son ami ».[20]
L’un des enjeux majeurs de l’accompagnement sera donc d’aider la personne accompagnée à grandir dans l’exercice des vertus théologales et dans l’amitié avec Dieu. Cette croissance, qui se nourrit de la vie sacramentelle et de la prière, trouve son champ d’exercice dans la vie quotidienne et dans tous les actes, intérieurs et extérieurs, dont l’homme est le principe et qui tissent son existence. L’exercice des vertus humaines, vivifiées par la charité, porte précisément sur l’ensemble de la vie de la personne accompagnée : c’est en effet toute la vie qui constitue le matériau de l’accompagnement pour chercher la manière la plus juste de vivre en ami de Dieu.
Et puisqu’il s’agit de donner ce qu’on a à l’ami qu’est Dieu, cette amitié conduit sur le chemin du don de soi à Dieu. C’est donc par la croissance dans les vertus, théologales ou humaines, que grandit l’amitié avec Dieu. D’une certaine manière, la vie vertueuse nous proportionne à Dieu et nous donne d’acquérir les « mœurs » de Dieu.
3. La vie vertueuse
La tradition dominicaine de l’accompagnement fait la part belle à la formation de l’intelligence[21] et de la conscience morale : il s’agit de devenir sage, « non seulement en étudiant, mais en éprouvant le divin – non seulement théomathe, mais encore théopathe »[22]. C’est pourquoi l’accompagnement spirituel s’attache principalement à la croissance dans la vie vertueuse, c'est-à-dire à ces dispositions intérieures de l'âme qui rendent l'agir bon plus naturel, plus vif et plus résilient, moins fatigant et moins hésitant. Ce sont les vertus théologales aussi bien que les vertus humaines (à commencer par les vertus cardinales que sont la prudence, la justice, la force et la tempérance) qui proportionnent et ordonnent l’homme à sa fin véritable. Le CEC rappelle que les vertus, ces dispositions stables (qu’elles soient acquises ou infuses) de l’intelligence et de la volonté « disposent toutes les puissances de l’être humain à communier à l’amour divin » (CEC 1804). Grégoire de Nysse disait ainsi : « Le but d’une vie vertueuse consiste à devenir semblable à Dieu »[23]. Or il se trouve que c’est par notre esprit que nous ressemblons à Dieu : « Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer » (Jn 4, 24). La formation des vertus en nous réalise donc un travail de requalification des puissances de l’âme – intelligence et volonté, irascible et concupiscible (cf. Sum. theol. Ia-IIae, q. 56, le siège de la vertu) en vue de « rendre [l’âme] aussi bonne que possible »[24].
L’accent porté sur la vie vertueuse permet l’évangélisation de l’intelligence et de la volonté ainsi que des puissances affectives, c’est-à-dire la conversion de toute la personne. Sur ce point, chacun est différent, les conversions à vivre ne sont pas toutes les mêmes. L’accompagnement vise donc à mettre en lumière les vertus à développer (et les vices à corriger) en adaptant le chemin à la personne accompagnée, en soutenant la mise en place d’une vie de prière de plus en plus profonde, (que ce soit dans la vie sacramentelle et la prière liturgique, la lectio divina, le rosaire ou l’oraison[25]) afin de permettre une vraie sensibilité et docilité à la grâce et aux dons de l’Esprit-Saint. La grâce est une réalité surnaturelle communiquée par Dieu qui, par sa lumière, rend l’homme participant de la nature divine et lui permet d’accomplir et vouloir le bien surnaturel en le guérissant et en le régénérant comme fils de Dieu. Pour le dire autrement, le déploiement de la vie vertueuse, sous l’influx de la grâce, permet à la personne accompagnée d’entrer toujours plus profondément dans sa condition filiale et de découvrir le visage paternel de Dieu.
a. Charité et prudence
Malgré les différences d’une personne à l’autre, deux vertus font l’objet d’une attention toute particulière : la charité et la prudence. La charité, parce qu’elle est la forme de toutes les autres vertus :
En morale, la forme d’un acte se prend principalement de la fin ; la raison en est que le principe des actes moraux est la volonté, dont l’objet, et pour ainsi dire la forme, est la fin. Or, la forme d’un acte suit toujours la forme de l’agent qui produit cet acte. Il faut donc qu’en une telle matière ce qui donne à un acte son ordre à la fin lui donne aussi sa forme. Or il est évident, d’après ce qui a été dit précédemment, que la charité ordonne les actes de toutes les autres vertus à la fin ultime. Ainsi, elle donne aussi à ces actes leur forme. Et c’est pour cela qu’elle est dite forme des vertus, car les vertus elles-mêmes ne sont telles que par rapport aux actes formés.[26]
Que la charité soit la forme de toutes les autres vertus, cela signifie donc qu’elle ne peut pas être confondue avec une vertu universelle qui remplacerait toutes les autres ni qu’elle ne doit être réduite à une seule vertu spéciale. En fait, la charité vivifie chacune des vertus : par exemple, la charité doit imprégner l’ardeur au travail, la patience envers soi, l’attention à être juste avec chacun, la sollicitude envers nos proches, etc.
La deuxième vertu à considérer est la prudence, c’est-à-dire la connaissance de ce qu’il faut vouloir et de ce qu’il faut fuir, parce qu’elle permet de déterminer comment parvenir à être vertueux. En appliquant les principes universels aux situations concrètes, la prudence organise les moyens en fonction de la fin recherchée :
Comment et par quelles voies l’homme qui agit peut atteindre le milieu raisonnable, cela appartient à la disposition de la prudence. En effet, bien qu’atteindre le milieu soit la fin de la vertu morale, cependant ce milieu n’est trouvé que par la droite disposition de ce qui est ordonné à la fin.[27]
L’accompagnateur se doit d’être attentif à la croissance dans la charité en aidant la personne accompagnée à discerner sa présence (ou son absence) dans ses actes intérieurs et extérieurs. Au cours de l’accompagnement, la formation du jugement et le développement de la vertu de prudence, elle-même vivifiée par la charité, cherche ainsi à rendre la personne accompagnée capable de croître dans le choix des moyens et des voies appropriés qui lui permettront de poser les actes propres aux différentes vertus qu’il a à exercer sous l’influence de la charité en vue de répondre à l’appel de Dieu.[28]
b. Les dons du Saint-Esprit
A la vertu de prudence se joint le don de conseil. En effet, « si la raison suffit quand il s’agit d’atteindre une fin purement humaine, elle reste radicalement insuffisante quand il s’agit de la fin surnaturelle »[29]. L’importance que saint Thomas attache aux dons du Saint-Esprit n’est pas à démontrer. Elle souligne adéquatement que « la vie spirituelle est sous la mouvance constante de l’Esprit »[30]. Aux yeux de l’Aquinate, les sept dons du Saint-Esprit sont des habitus distincts des vertus humaines en ceci qu’ils sont infusés par Dieu et ont pour fin de « disposer l’homme à bien suivre les impulsions du Saint-Esprit »[31]. Ils sont tous donnés avec la charité elle-même :
Selon l’Apôtre (Rm 5, 5) : « L’amour de Dieu s’est répandu dans nos cœurs grâce au Saint-Esprit qui nous a été donné ». Si le Saint-Esprit habite en nous, c’est par la charité ; de même que si notre raison est rendue parfaite, c’est par la prudence. Ainsi comme les vertus morales sont liées entre elles dans la prudence, ainsi les dons du Saint-Esprit sont-ils liés entre eux dans la charité. Ce qui revient à dire que celui qui a la charité a tous les dons du Saint-Esprit et qu’on ne peut en avoir aucun sans la charité.[32]
On le comprend, le développement vertueux de la vie humaine ne donne pas occasion à une seule évaluation morale du type « bien/pas bien » ou « permis/défendu ». Il est à saisir sur le mode théologal : y a-t-il configuration progressive avec le Christ ? En tant qu’il est le modèle, la cause exemplaire de la sainteté, il en est aussi la mesure. Aussi, la conformité de pensée et de volonté avec le Christ fournit un étalon qui éclaire les lieux de conversion où il nous attend. La dimension dispositive de la formation vertueuse rend possible ces choix réalisés par la volonté dans lesquels se manifeste l’union des deux volontés – humaine et divine – en laquelle la sainteté est réalisée. L’amitié véritable, en raison de cette union, conduit à une inhabitation réciproque de l’aimant et de l’aimé, par le truchement de l’intelligence et de la volonté.
On dit que l’aimé est dans l’aimant en tant qu’il demeure dans la connaissance de celui-ci, selon ces mots de l’Apôtre (Ph 1, 17) : « Je vous porte dans mon cœur » […] L’aimant est dans l’aimé en ce sens qu’il considère les biens ou les maux de son ami comme les siens, et la volonté de son ami comme la sienne propre, de telle sorte qu’il paraît recevoir et éprouver lui-même en son ami les biens et les maux. C’est pour cela que, d’après Aristote, le trait caractéristique des amis est de « vouloir les mêmes choses, avoir les mêmes peines et les mêmes joies ». […] Il y a une troisième manière d’entendre cette mutuelle inhabitation par l’amour d’amitié ; c’est celle de l’amour qui répond à l’amour : les amis s’aiment l’un l’autre, se veulent et se font mutuellement du bien.[33]
La personne accompagnée peut ainsi développer une liberté authentique d’enfant de Dieu et devenir vraiment sujet de ses actions, unifiées sous la motion de la grâce. Cela se joue dans le cours de son histoire personnelle et dans la durée[34]. Il faut du temps pour passer du notionnel à l’existentiel, pour unifier l’intelligence et la volonté, pour accepter de tout perdre pour saisir le Christ. Cela en dit long sur la patience et la miséricorde de Dieu qui nous cherche plus que nous ne le cherchons. Si l’accompagnement n’a pas pour fin la guérison physique ou psychique, il donne néanmoins à la personne accompagnée d’entrer dans l’intelligence théologale de la souffrance et des épreuves, des joies et des réussites qu’elle connaît au cours des âges de sa vie intérieure[35].
Conclusion
La formation vertueuse de la personne ne cherche pas à donner dans le feel good. Elle n’a pas de visée thérapeutique – sauf à considérer la conversion comme une guérison à l’égard du péché et des vices. L’enjeu de la croissance dans les vertus consiste à conduire la personne accompagnée à se conformer au Christ qui vit en elle (cf. Ga 2, 20). De ce point de vue, la vie éternelle est déjà commencée. Pour conclure d’une formule : la vie dans l’esprit, c’est la vie vertueuse ; la vie vertueuse, c’est la béatitude commencée dans le temps de cette vie et appelée à s’achever dans la vision de Dieu. Cette béatitude est encore imparfaite puisque le chrétien est en pèlerinage ici-bas, orienté vers la patrie céleste. C’est là que, voyant Dieu tel qu’il est (cf ; 1Jn 3, 2), notre chemin dans la foi (cf. 2Co 5, 7) sur lequel nous marchons de manière confuse (cf. 1Co 13, 12), prendra fin. Nous serons alors parfaitement conformés au Christ, nous lui serons semblables. Notre béatitude sera alors parfaite et nous n’aurons plus besoin d’un accompagnement spirituel puisque « l’Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur pasteur pour les conduire aux sources des eaux de la vie » (Ap 7, 17).
fr. Guillaume Petit, op.
[1] Jean-Claude Sagne, Accompagnement spirituel et vie d’oraison, Éditions des Béatitudes, 2007, p. 12.
[2] Cf. Conférence des évêques de France, Charte pour l’accompagnement spirituel, 9 novembre 2024.
[3] On reconnaît là le schéma exitus-reditus. Selon Jean-Pierre Torrell : « Tout en théologie, absolument tout, doit être considéré par rapport à Dieu : c’est de lui que viennent toutes choses, c’est vers lui que s’acheminent toutes les créatures. Au premier abord, cette prise de position constitue donc une radicale exigence de recentrement non seulement de tout le savoir théologique mais de tout l’effort de l’homme ainsi provoqué à remettre Dieu au centre de tout ce qu’il peut faire, dire et penser. Jamais aucun mystique n’a pu ni ne pourra rien dire de plus fort. Car il est trop clair que si la théologie est ainsi théologalement centrée, la spiritualité qui en découle l’est tout autant », in Saint Thomas d’Aquin maître spirituel. Initiation 2, coll. « Pensée antique et médiévale », Academic Press Fribourg, Cerf, 2008, p. 14-15.
[4] Thomas d’Aquin, Commentaire sur 1Co 11, 1, n. 583, Cerf, p. 321.
[5] Thomas d’Aquin, Sum. theol. IIIa, q. 40, a. 1, ad 3 : « Actio Christi fuit nostra instructio », cf. aussi De veritate 29, 5, resp. qui explique qu’en raison de l’union hypostatique, l’humanité du Christ « fut comme un instrument de sa divinité » et par conséquent que ses actions pouvaient nous être salutaires. Cette formule se trouve la première fois dans les Distinctions de Pierre le Chantre. Au sujet de cette formule, cf. Richard Schenk, « Omnis Christi actio nostra est instructio : The Deeds and Sayings of Jesus as Revelation in the View of Thomas Aquinas », in Leo Elders (éd.), La doctrine de la révélation divine de saint Thomas d’Aquin. Actes du Symposium sur la pensée de saint Thomas d’Aquin tenu à Rolduc, les 4 et 5 novembre 1989, coll. « Studi Tomistici » 31, Libreria Editrice Vaticana, 1990, p. 104-131.
[6] Thomas d’Aquin, Commentaire sur l’évangile de Jean, t. 2, n. 1870, Cerf, 2006, p. 165.
[7] Augustin, Confessions I, 1, 1, coll. « Bibliothèque augustinienne » t. 13, Institut d’Études Augustiniennes, 1998, p. 273.
[8] Thomas d’Aquin, Sum. theol. Ia-IIae, q. 4, a. 3, co.
[9] Par agir moral, on ne cherche pas à se placer dans une logique du permis/défendu mais à faire ressortir la dignité éminente de l’homme. Cf. CEC 1700 : « La dignité de la personne humaine s’accomplit dans sa vocation à la béatitude. Il appartient à l’être humain de se porter librement à cet achèvement. Par ses actes délibérés, la personne humaine se conforme, ou non, au bien promis par Dieu et attesté par la conscience morale. Les êtres humains s’édifient eux-mêmes et grandissent de l’intérieur : ils font de toute leur vie sensible et spirituelle un matériau de leur croissance. Avec la grâce, ils grandissent dans la vertu. Ils accèdent ainsi à la perfection de la charité ».
[10] Thomas d’Aquin, De potentia, q. 10, a. 4, co. : « Habetur autem ex sacra Scriptura quod per Spiritum sanctum configuramur Filio, secundum illud Rom. VIII, 15 : Accepistis Spiritum adoptionis Filiorum ; et Galat. IV, 6 : Quoniam estis Filii, misit Deus Spiritum Filii sui in corda vestra ».
[11] Thomas d’Aquin, « La perfection de la vie spirituelle » 2, 2-3, in La perfection c’est la charité. Vie chrétienne et vie religieuse dans l’Église du Christ, Cerf, 2010, p. 519. Cf. Sum. theol. IIa-IIae, q. 184, a. 2, co.
[12] Augustin, De Trinitate X, 1-3 : « Nam quod quisque prorsus ignorat, amare nullo pacto potest » (1, 1) ; « Quid igitur amat ? Certe enim amari aliquid nisi notum non potest » (1, 2) ; « Ut autem amet incognita, non potest » (1, 3).
[13] Thomas d’Aquin, Sum. theol. Ia-IIae, q. 27, a. 2, co.
[14] L’avertissement de saint Jean de la Croix est toujours d’actualité, La montée du Carmel, Prologue, 4 : « Malheureusement, il se rencontre des pères spirituels qui, faute de lumière et d’expérience de ces voies, nuisent aux âmes et les arrêtent, plutôt qu’ils ne les aident à marcher. On dirait ces constructeurs de Babel (Gn 11, 1-9), qui, par ignorance de la langue, au lieu de fournir les matériaux voulus, en présentaient de tout autres qu’il ne fallait, en sorte qu’on n’avançait à rien. Quelle terrible chose en pareil cas, quel tourment pour une âme, de ne pas entendre sa voie et de ne trouver personne qui l’entende ! », in Œuvres complètes, Cerf, 2004, p. 577.
[15] Cf. Thomas d’Aquin, Sum. theol. IIa-IIae, q. 188, a. 6 : « En effet, il est plus beau d’éclairer que de briller seulement ; de même est-il plus beau de transmettre aux autres ce qu’on a contemplé que de contempler seulement ». On comprend alors qu’il est très opportun d’avoir une réelle expérience spirituelle et humaine pour être pertinent dans l’accompagnement spirituel. Il faut avoir, ne serait-ce qu’un peu, de la bouteille, au risque d’être un aveugle guidant un autre aveugle (cf. Mt 15, 14). Saint Jean de la Croix rappelle, dans Vive flamme d’amour B 3, 30 : « L’âme qui veut avancer dans le recueillement et la perfection doit bien considérer en quelles mains elle se place, car tel maître, tel disciple, et tel père, tel fils. Or, pour parcourir ce chemin, ou du moins pour atteindre ce qu’il présente de plus élevé, et même de médiocre comme hauteur, elle aura toutes les peines du monde à rencontrer un guide doué de toutes les qualités voulues. Il faut qu’il soit instruit, prudent, expérimenté. Quand il s’agit de guider l’esprit, le savoir et la prudence sont des qualités fondamentales ; mais si l’expérience des voies très élevées fait défaut, le guide ne saura pas conduire l’âme que Dieu y fait entrer, il pourra même lui nuire extrêmement », in Œuvres complètes, Cerf, 1990, p. 1507.
[16] Cf. Pavel Syssoev, La prédication au service de l’intelligence du cœur à l’école de S. Thomas d’Aquin, 29 septembre 2024.
[17] Thomas d’Aquin, Sum. theol. IIa-IIae, q. 1, a. 1, co.
[18] Ibid.
[19] Thomas d’Aquin, Sum. theol. IIa-IIae, q. 23, a. 1, co.
[20] Thomas d’Aquin, Summa Contra Gentiles IV, 21.
[21] On a pu qualifier cette manière de faire d’intellectualisme, en reprochant à saint Thomas « l’idolâtrie de l’abstraction et l’intempérance de l’affirmation », selon l’expression de Pierre Rousselot. En réalité, écrit-il, « l’intelligence, pour S. Thomas, est essentiellement le sens du réel, mais elle n’est le sens du réel que parce qu’elle est le sens du divin ». Cf. Pierre Rousselot, L’intellectualisme de saint Thomas, Beauchesne, 1924, p. V.
[22] Denys l’Aréopagite, Des noms divins, II, 9, 648B dans Maurice de Gandillac, Œuvres complètes du Pseudo-Denys l’Aréopagite, Aubier, 1943, p. 86.
[23] Grégoire de Nysse, Les béatitudes, coll. « Les Pères dans la foi », Desclée de Brouwer, 1990, p. 24.
[24] Thomas d’Aquin, Sum. theol. Ia-IIae, q. 55, a. 3, sc.
[25] Sur ce point, sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix sont des atouts précieux.
[26] Thomas d’Aquin, Sum. theol. IIa-IIae, q. 23, a. 8, co.
[27] Thomas d’Aquin, Sum. theol. IIa-IIae, q. 47, a. 7, co.
[28] L’attention prêtée à la formation vertueuse permet de resituer la question du discernement. Dans la modalité dominicaine de l’accompagnement, le recours à la pratique du discernement des motions tel que l’a conçu saint Ignace de Loyola dans les Exercices spirituels est tout à fait possible. Un certain nombre d’accompagnateurs dominicains connaissent les quatorze « règles propres à faire discerner et sentir, en quelque manière, les divers mouvements excités dans l’âme » (314-327) et les règles complémentaires qui les approfondissent (328-336). Pour autant, cela ne constitue pas le cœur de l’accompagnement. En registre dominicain, le discernement des motions divines est rendu possible, dans la foi et à la lumière de la Révélation, principalement par la vertu de prudence, à laquelle il faut joindre ses vertus annexes : le bon conseil (eubulia – la rectitude dans la délibération) ; le bon jugement (synesis – le jugement droit en matière d’actions particulières) ; le bon sens (gnomè – une certaine perspicacité du jugement dans certains cas qui requièrent des principes plus élevés que les règles communes). A propos de ces trois vertus annexes de la vertu de prudence, cf. Sum. theol. IIa-IIae, q. 51.
[29] Jean-Pierre Torrell, Saint Thomas d’Aquin, maître spirituel. Initiation 2, coll. « Pensée antique et médiévale », Academic Press Fribourg, Cerf, 2008, p. 282.
[30] Ibid. p. 281.
[31] Sum. theol. Ia, q. 68, a. 3, co.
[32] Sum. theol. Ia, q. 68, a. 5, co.
[33] Thomas d’Aquin, Sum. theol. Ia-IIae, q. 28, a. 2, co. Je souligne.
[34] C’est ainsi que le Christ encourage ses auditeurs : « C’est par votre persévérance (ὑπομονή/patientia) que vous garderez votre vie » (Lc 21, 19). Le thème de la persévérance ou de la patience à la suite du Christ a connu une véritable postérité dans la littérature spirituelle. A titre d’illustration, Nicole Bériou et Bernard Hodel, Saint Dominique de l’ordre des frères prêcheurs, Cerf, 2019, p. 1073 : « L’homme de Dieu donc, supportant tout cela très patiemment et faisant jaillir une joyeuse louange de Dieu, les exhortait tous à la louange de Dieu et à la patience en disant : "Mes très chers, espérez dans le Seigneur (Ps 4, 6) que nous viendra la victoire, car déjà nos péchés sont purifiés par le sang". »
[35] Cf. Réginald Garrigou-Lagrange, Les trois âges de la vie intérieure, prélude de celle du ciel. Traité de théologie ascétique et mystique, Quentin Moreau Éditeur, 2022.