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La revue thomiste

Contenu éditorial

L’influence de saint Thomas d’Aquin sur son temps

Écrit par : Emmanuel Perrier
Publié le : 4 Avril 2024
  • histoire médiévale
  • Thomisme

Dès ses études, saint Thomas d’Aquin fut reconnu comme un esprit hors-pair. Admis aux grades de bachelier et de maître en théologie avant l’âge requis, deux fois envoyé pour enseigner à la prestigieuse université de Paris, il fut nommé comme expert dans des conseils, des assemblées et un concile, invité à la table de saint Louis ou consulté par des nobles, des confrères lui soumirent leurs questions et des ecclésiastiques requirent de lui des avis ou des traités. Il fut ainsi compté parmi les plus hautes figures intellectuelles d’une époque qui n’en manqua pas (dont saint Bonaventure et saint Albert le Grand). S’il eut de nombreux étudiants qui transmirent à leur tour sa doctrine, si sa réputation de sainteté et ses nombreux miracles suscitèrent rapidement un culte populaire, sa renommée s’accrut surtout par la diffusion de ses écrits, copiés et recopiés dans toute l’Europe, lus aussi bien dans les monastères que dans les centres d’études ou dans les universités, par les théologiens comme par les philosophes. Quoique connue à des degrés divers, la pensée de Thomas devint ainsi en quelques décennies une référence commune. Pour l’approuver mais aussi pour la contester.

De fait, les premières oppositions ouvertes s’organisèrent peu après sa mort en 1274. Lors des condamnations prises l’archevêque de Paris, Étienne Tempier, au printemps 1277, certaines de ses thèses étaient indirectement visées. Le franciscain Guillaume de la Mare écrivit un Correctoire vers 1279, indiquant à ses lecteurs sur quels points il s’était trompé. Un autre franciscain, Jean Pecham ne cessa de pousser à une condamnation, à Paris puis à Rome, et il pourchassa les thomistes anglais lorsqu’il devint archevêque de Cantorbery. Son prédécesseur, Robert Kilwardby, qui était dominicain, avait plus directement visé Thomas dans des condamnations du 18 mars 1277. Parmi d’autres, ces attaques parfois violentes suscitèrent une réaction. Des dominicains défendirent Thomas par écrit. Leur ordre s’employa à éteindre en son sein les propos lui manquant de respect, puis recommanda l’étude de sa doctrine à tous les frères. On s’attacha aussi à mieux faire connaître toute l’œuvre du maître, pour le délivrer des jugements partiels et montrer la cohérence de son enseignement.

La manière dont on reçut ses œuvres dépendit beaucoup des circonstances. Les querelles que l’on vient d’évoquer étaient inévitables dans le contexte de la culture occidentale au XIIIe siècle, marquée par un intense travail de discernement et d’assimilation de pensées et de sciences nouvelles. Elles se focalisèrent donc sur des thèses précises comme l’éternité du monde ou l’unité de la forme substantielle, qui engageaient la place accordée à Aristote en théologie et, plus largement, les rapports entre philosophes et théologiens. Parallèlement, dans les facultés de théologie, où les maîtres devaient commenter les Sentences de Pierre Lombard, le commentaire de Thomas fut beaucoup plus utilisé que la Somme de théologie , dont l’importance sera reconnue tardivement. Dans les facultés des Arts, on fut plus attentif aux commentaires d’Aristote ou aux traités philosophiques. Les centres d’études dominicains maintinrent généralement une large connaissance de ses œuvres, avec toutefois un intérêt moindre pour ses commentaires bibliques. Enfin, la constitution d’écoles de pensée, se rattachant à tel ou tel maître dont elles prolongeaient l’enseignement joua un grand rôle. Ainsi l’école d’Albert le Grand, importante en Allemagne, y freina la diffusion du thomisme, tandis qu’en Italie ou en France il s’imposait de manière durable.

Au total, si en 1316 on parlait déjà à l’université de Paris de Thomas d’Aquin comme d’un docteur commun, si la canonisation de 1323 marqua un tournant dans sa réception, c’est surtout l’épreuve du temps qui vérifia l’importance de sa pensée dans l’histoire de la théologie et de la philosophie, qui l’établit aussi comme un maître de sagesse, un indéfectible ami de la vérité, et un gardien de la foi intègre au sein de la Tradition de l’Église.

Fr. Emmanuel Perrier, o.p.

 

Voir tous les Repères chronologiques sur saint Thomas d’Aquin.

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La formation de saint Thomas d'Aquin

Écrit par : Emmanuel Perrier
Publié le : 21 Mars 2024

Saint Thomas d’Aquin commença ses études lorsqu’il fut confié par son père à l’abbaye du Mont-Cassin vers l’âge de 5 ou 6 ans. Il les acheva lorsque le Maître de l’ordre dominicain, Jean le Teutonique, le désigna pour enseigner à Paris. Il avait alors 25 ou 26 ans. Ces vingt années d’apprentissage sont un témoignage du très haut niveau auquel les institutions éducatives étaient capables de mener un enfant du XIIIe siècle, il est vrai exceptionnellement doué. Thomas a successivement fréquenté une école monastique, un studium generale (équivalent du lycée), une université et un centre d’étude dominicain. Il a connu le cadre régulier et clos de l’abbaye bénédictine proche d’Aquino, la camaraderie entre élèves d’une capitale régionale, Naples, la vie studieuse et parfois chahuteuse des étudiants à l’université de Paris, venus de toutes les nations européennes, enfin les années de fondation d’un centre formant des frères des pays du Nord, à Cologne. De Naples à Cologne en passant par Paris, il lui fallut composer avec la diversité des lieux, des accents et des tempéraments, en même temps qu’avec la variété des matières apprises, des livres lus, des professeurs à écouter, des méthodes de travail et d’argumentation. Doué d’une mémoire impressionnante, Thomas d’Aquin fut ainsi imbibé de la culture occidentale de son époque, avec une dominante urbaine, de langue latine, d’état clérical et de vie mendiante.

Les huit années passées comme oblat à l’abbaye du Mont-Cassin le formèrent aux rudiments de la vie religieuse, morale et intellectuelle. Le régime était monastique avec des aménagements. La régularité des offices au chœur, des temps d’étude en classe ou au scriptorium, des repas au réfectoire, des travaux pour le monastère, des nuits au dortoir, la communauté d’hommes de toutes les générations, l’obéissance à la règle et au supérieur, l’écoute du maître, l’accès à la bibliothèque, façonnèrent le regard de l’enfant, ses habitudes, ses manières, ses goûts. On peut surtout penser qu’il retira de ce terreau de traditions multiséculaire une formation de l’homme intérieur, un sens aigu du rôle des vertus pour affermir l’âme, la sensibilité au mouvement des passions et à ce qui conduit au péché, une mémorisation intensive de l’Écriture Sainte, un attachement indéfectible à la recherche de Dieu par la sagesse et la vérité, une tendresse pour les créatures dans ce qui fait leur dignité. Tous ces traits irriguent son œuvre.

À l’automne 1239, âgé de 13 ou 14 ans, Thomas commença le cycle des arts et de la philosophie à Naples, dans l’effervescence culturelle apportée par les traductions récentes de la science aristotélicienne, de l’astronomie arabe et de la médecine grecque. Il se familiarisa donc très tôt avec la philosophie naturelle et la métaphysique d’Aristote, complétées par les commentaires d’Averroès. S’il n’apprit pas le grec ni l’hébreu, il conserva une attention aux variations du sens des mots, un intérêt pour les nouvelles traductions, et un souci d’accéder aux sources.

Après une année de césure forcée, il rejoignit Paris en 1245, comme frère de l’Ordre des prêcheurs, pour compléter sa philosophie et commencer la théologie. Outre l’assistance aux commentaires de l’Écriture Sainte et des Sentences de Pierre Lombard (le manuel de tout étudiant en théologie), il participa aux questions disputées et aux séances académiques. Son grand maître fut alors Albert le Grand, lui aussi dominicain, génie encyclopédique qui reconduisait toutes les sciences à l’unité de la Lumière divine. Thomas en devint l’assistant et le suivit à Cologne. C’est avec quelques années d’avance qu’il fut admis aux grades de Bachelier puis de Maître.

fr. Emmanuel Perrier, op.

 

Voir tous les Repères chronologiques sur saint Thomas d’Aquin.

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Repères chronologiques sur saint Thomas d’Aquin

Écrit par : Emmanuel Perrier
Publié le : 23 Janvier 2022

(Certaines dates, notamment concernant les œuvres, sont approximatives)

 

1215 Fondation de l’Ordre des Prêcheurs par saint Dominique
1221 Mort de saint Dominique
1224/1225 Naissance de Thomas d’Aquin à Roccasecca, près de Naples
1230-1239 Oblat à l’abbaye bénédictine du Mont-Cassin
1239-1244 Études à Naples
1244 Prise d’habit chez les dominicains de Naples
1244-1245 Enlevé par sa famille, enfermé à Roccasecca
1245 Thomas retourne libre chez les dominicains
1245-1248 Études à Paris, élève de saint Albert le Grand
1248-1252 Étudiant et assistant de saint Albert à Cologne

Exposition du Livre d’Isaïe
Exposition sur Jérémie


1252-1256 Bachelier sententiaire et enseignant à Paris

Écrit sur les Sentences
De l’étant et l’essence
Des principes de la nature


1256 Maîtrise en théologie
1256-1259 Maître-Régent à Paris

Leçons inaugurales « Abreuvant les montagnes depuis les hauteurs » et « Voici le livre des commandements de Dieu »
Questions disputées sur la vérité
Questions quodlibétiques VII-XI
Commentaire du De Trinitate de Boèce
Commentaire du De ebdomadibus de Boèce
Contre les ennemis du culte de Dieu et de l’état religieux


1259-1261 Retour en Italie (Naples ?)

Somme contre les Gentils (début de rédaction)


1261-1265 Lecteur conventuel à Orvieto

Somme contre les Gentils (fin de la rédaction)
Exposition du Livre de Job
Chaîne d’or (Catena Aurea) sur l’Évangile de Matthieu
Contre les erreurs des Grecs
Sur le livre de Denys Les Noms divins
Sur l’achat et la vente à crédit
Des raisons de la foi, adressé au chantre d’Antioche
Exposition sur la première et la seconde Décrétale, adressée à l’archidiacre de Todi
Sur les articles de foi et les sacrements de l’Église, adressé à l’archevêque de Palerme
Office de la fête du Corps du Christ, à la demande du pape Urbain
Hymne « Adoro te »


1265-1268 Maître-Régent à Rome

Somme de théologie (Première partie)
Chaîne d’or sur les autres évangiles
Questions disputées sur la puissance
Question disputée sur l’âme
Question disputée sur les créatures spirituelles
Sentences sur le livre De l’âme d’Aristote
Abrégé de théologie
Du Règne, adressé au roi de Chypre
Réponse au Maître Jean de Verceil sur les 108 articles
Homélies sur les dix commandements


1268-1272 Maître-Régent à Paris pour la seconde fois

Somme de théologie (Deuxième partie)
Commentaire sur l’Évangile de Matthieu
Commentaire sur l’Évangile de Jean
Commentaires sur les Épîtres de Paul
Questions disputées sur le mal
Questions disputées sur les vertus
Question disputée sur l’union du Verbe incarné
De la perfection de la vie spirituelle
Contre l’enseignement de ceux qui détournent de l’état religieux
Sur l’unité de l’intellect
Sur l’éternité du monde
Questions quodlibétiques I-VI et XII
Sentences sur le livre Du Sens et de la sensation d’Aristote
Sentences sur la Physique d’Aristote
Sentences sur les Météores d’Aristote
Exposition du Peryermeneias d’Aristote
Exposition des Seconds analytiques d’Aristote
Table analytique du livre des Éthiques d’Aristote
Sentences sur le livre des Éthiques (Éthique à Nicomaque) d’Aristote
Sentences sur le livre des Politiques d’Aristote
Sentences sur la Métaphysique d’Aristote
Sur le livre Des Causes
Livre au sujet des sorts, adressé au seigneur Jacques de Tonengo
Réponses au lecteur de Venise sur 30, puis 36 autres articles
Réponse au Maître Jean de Verceil sur 43 articles
Réponse au lecteur de Besançon sur 6 articles
Lettre à la duchesse de Brabant (ou Lettre à la comtesse des Flandres)
Sur le mélange des éléments, adressé au Maître Philippe de Castro Caeli
Sur les opérations cachées de la nature, à un chevalier d’outre-monts
Sur les présages des astres
Homélies sur la salutation angélique (Ave Maria)
Sermons divers

 

1269 Chapitre général des Prêcheurs à Paris

Consultation sur l’aveu d’un secret
Sur la forme de l’absolution


1272-1273 Maître-Régent à Naples

Des substances séparées
Somme de théologie (Troisième partie, inachevée)
Commentaire de l’Épître aux Romains
Commentaire des Psaumes (début de rédaction)
Sentences sur le livre Du Ciel et du monde d’Aristote
Sentences sur les livres De la génération et de la corruption d’Aristote
Sur le mouvement du cœur, adressé au Maître Philippe de Castro Caeli
Homélies sur la prière du Seigneur (Notre Père)
Homélies sur le Symbole des Apôtres


1274 Le 7 mars, Thomas meurt à Fossanova, près de Rome

Lettre à Bernard, abbé du Mont-Cassin


1319 Premier procès de canonisation à Naples
1323 Le 18 juillet, canonisation en Avignon par le pape Jean XII
1567 Saint Thomas proclamé Docteur de l’Église par le pape saint Pie V
1879 Le 4 août, encyclique Aeterni Patris du pape Léon XIII promouvant la doctrine de saint Thomas d’Aquin pour toute l’Église.

Dieu présent dans les choses (La dispute médiévale expliquée, II)

Écrit par : Emmanuel Perrier
Publié le : 28 Novembre 2024
  • présence de Dieu
  • question disputée

Introduction de la question

Le bachelier sententiaire : 

Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen. Chers frères en étude, la question soumise à dispute aujourd’hui est la suivante : 

Est-ce que, oui ou non, Dieu est dans toutes les choses qui nous entourent ?

 

Maître Thomas, nous avons préparé cette séance et retenu quatre arguments qui semblent s’opposer à ce que Dieu soit dans toutes choses. Nous allons donc commencer par les passer en revue. 

 

Présentation des difficultés

Premier objectant :

Voici un premier argument. Si nous tenons que Dieu est en toutes choses, nous ne pourrons plus dire que Dieu est au-delà de tout. Car il faut choisir : ce qui est au-delà ne peut pas être dans. Or le Psaume 112, 4 dit : Plus haut que tous les peuples le Seigneur. Donc si Dieu est plus haut que tout, Il ne peut être dans toutes choses.

 

Deuxième objectant :

J’avancerai un argument en complément. Il y a un problème avec l’idée même que Dieu soit dans quelque chose. Car « être dans », c’est être contenu. Or comment peut-on imaginer que Dieu soit contenu dans quelque chose ? Saint Augustin disait à ce sujet : plutôt que Dieu soit quelque part, ce sont les choses qui sont en Dieu. Il faut donc inverser la proposition : Dieu n’est pas contenu par les choses, ce sont elles qui sont plutôt contenues en Dieu.

 

Troisième objectant :

Dans la même ligne, je voudrais faire valoir un troisième argument. Dieu a-t-il besoin d’être dans les choses ? Nous voyons en effet que plus un agent est puissant, plus son action porte loin. Or il n’y a pas d’agent plus puissant que Dieu. On peut donc en conclure que son action peut atteindre toutes choses, même les plus éloignées, de sorte que rien n’exige pour Dieu d’être en toutes choses.

 

Quatrième objectant :

Il ne faudrait pas oublier un quatrième argument. L’idée que Dieu soit en toutes choses a de quoi séduire, mais elle aboutit à des conclusions désagréables. Par exemple, les démons font partie de ces choses. Or comment Dieu pourrait-il être dans les démons ? Pour reprendre l’image de saint Paul (2Co 6,14), la lumière est-elle compatible avec les ténèbres ?

 

Comment la question doit être tranchée

Le bachelier sententiaire :

Voici donc quatre objections à ce que Dieu soit dans les choses. Maître Thomas, vous paraissent-elles propres à emporter l’adhésion ?

 

Frère Thomas :

Chers frères, aucun de vos arguments n’est futile. Il y a cependant un principe qu’il ne faut jamais oublier : partout où l’on opère, on est là. Et ce principe est particulièrement important lorsque l’on parle de Dieu, comme le prophète Isaïe nous le fait comprendre lorsqu’il dit (Is 26,12) : Toutes nos œuvres tu les opères en nous Seigneur. Par conséquent, si Dieu opère en toutes choses leurs œuvres, c’est que Dieu est en toutes.

 

La résolution de la question

Le bachelier sententiaire :

La question qui nous occupe nous place ainsi face à une véritable difficulté. Quatre arguments contre la présence de Dieu en toutes choses, et un argument en sa faveur. Maître Thomas, nous écoutons maintenant votre détermination.

 

Frère Thomas :

Je réponds de la manière suivante. Il faut dire que Dieu est en toutes choses, mais cela doit être assorti d’une précision : 

  1. Dieu n’est pas dans les choses comme une partie de leur essence, c’est-à-dire comme s’Il appartenait à leur définition. Par exemple, puisque l’or fait partie du genre des métaux, partout où il y a de l’or il y a du métal. En ce sens, dans l’or il y a du métal. Il n’en va pas de même pour Dieu. Dieu n’est pas dans les choses à la manière dont le métal est dans l’or.
  2. Dieu n’est pas non plus dans les choses à la manière d’un accident, c’est-à-dire comme quelque chose qui fait partie de leur composition. Il n’y a pas dans les choses une étincelle divine, ou comme un fluide divin qui les imprègnerait, ou comme une onde qui les ferait vibrer.
  3. En revanche Dieu est dans les choses comme l’agent est là, en celui en qui il agit.

 

Regardons cela de plus près. 

 

Commençons par un constat universel : il faut que tout agent soit associé à ce dans quoi il agit immédiatement, qu’il y ait de quelque manière un contact où la puissance du premier s’exerce sur le second. Aristote l’a noté dans sa Physique : dans un mouvement, pour qu’un moteur fasse bouger un mobile, il est nécessaire qu’ils soient ensemble, c’est-à-dire que le moteur applique sa force sur le mobile. Et si le mobile s’est éloigné, pour qu’il continue dans son mouvement il faut que le moteur soit d’une certaine manière encore présent en lui par l’élan ou la force qu’il lui aura procuré.

 

Cela dit, lorsque nous considérons l’action de Dieu sur les choses, elle s’avère beaucoup plus radicale que n’importe quelle action créée. Notamment, elle ne concerne pas seulement les actes consistant dans des mouvements, car il y a un acte plus profond en chaque chose, l’acte qui consiste à être. Or, nous avons vu précédemment que Dieu est l’être même par son essence, si bien que tout ce qui participe l’être, tout ce qui possède d’être, le tient de Celui qui est par essence. Si cette rose existe devant moi, il faut bien que cet acte consistant à être lui soit donné. Ainsi l’être créé est-il l’effet propre de Dieu, comme illuminer est l’effet propre de la lumière.

 

Or Dieu cause cet effet dans les choses non seulement au début, lorsqu’elles commencent d’être, mais aussi longtemps qu’elles sont conservées dans l’être. Pensons ici à la lumière que le soleil cause dans l’air et qui demeure aussi longtemps que l’air est illuminé.

Par conséquent, aussi longtemps qu’une chose possède d’être, aussi longtemps faut-il que Dieu soit là en elle, à la profondeur où une chose possède d’être. Car être est ce qui lui est le plus intime, être est ce qu’il y a de plus profond dans toutes choses.[1]

 

La conclusion est donc que Dieu est dans toutes choses, et avec l’intimité de ce qui cause l’être en toutes choses.

 

La réponse aux difficultés

Le bachelier sententiaire :

Merci Maître Thomas. Il nous reste maintenant à comprendre en quoi les objections se trompent, ou à quelles conditions elles sont recevables.

 

Premier objectant :

Oui, comment comprendre que Dieu soit au-delà de toutes choses s’Il est en elles ?

 

Frère Thomas :

Les deux ne sont pas exclusifs puisque Dieu n’est pas dans les choses comme une partie des choses. Dès lors, tout dépend de ce que l’on considère. Dieu est au-delà de toutes choses par l’excellence de sa nature, et cependant Il est en toutes choses en ce qu’Il cause l’être de toutes.

 

Deuxième objectant :

N’y a-t-il pas cependant le danger de croire que Dieu soit contenu dans les choses ?

 

Frère Thomas :

Les corps et les esprits présentent sur ce point une importante différence. Un corps est dans un autre parce qu’il y est contenu par son contenant. À l’inverse, les réalités spirituelles contiennent ce dans quoi elles sont. On le voit pour l’homme : son âme est dans son corps, non pas parce que le corps est son contenant mais au contraire parce que le corps est contenu sous la puissance de l’âme qui en maintient les opérations vitales et l’unité.

Dieu est ainsi dans les choses comme les contenant. En sens inverse, on peut dire que les choses sont contenues par Dieu, donc qu’elles sont en Lui, et en ce cas on applique une image empruntée aux corps. Nous y reviendrons une autre fois.

 

Troisième objectant :

Mais Dieu a-t-il besoin d’être dans les choses s’Il agit à distance ?

 

Frère Thomas :

Vous oubliez un détail important. Lorsqu’une action atteint quelque chose à distance, cela ne peut se faire sans passer par des intermédiaires. Que l’agent soit plus ou moins puissant n’y change rien. L’action à distance n’est donc pas une alternative à l’agir dans les choses, mais simplement une modalité de l’agir dans les choses. La perfection de la puissance de Dieu apparaît bien plutôt dans le fait que Dieu agit à la racine des choses en leur donnant d’être, et c’est pourquoi Il agit en toutes de manière immédiate. De sorte que rien n’est distant de Dieu, il est impossible qu’une chose n’aie pas Dieu en elle, c’est-à-dire Dieu agissant en elle. Si les choses peuvent être dites éloignées de Dieu, ce sera sur un autre plan, en ce qu’il y a entre elles et Lui une dissemblance, soit selon la nature soit selon la grâce. 

 

Quatrième objectant :

Ce que vous venez d’expliquer s’applique-t-il aux démons ?

 

Frère Thomas :

Exactement. Les démons doivent leur nature à Dieu. Ainsi doit-on maintenir que Dieu est dans les démons, mais en prenant soin d’ajouter que c’est seulement en tant qu’ils sont des êtres. Car si l’on regarde à la difformité qu’introduit en eux leur faute, alors cette difformité ne vient en rien de Dieu, elle est au contraire ce qui les éloigne de Dieu.

 

Le bachelier sententiaire : 

Chers frères, la question du jour a été déterminée et les objections ont reçu leur solution. Nous nous retrouverons demain pour une nouvelle dispute qui aura pour thème : Dieu est-il partout ? D’ici là, il vous reste à préparer vos arguments.

 

Voir l'introduction aux questions disputées

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[1] On l’exprime en disant que l’être est ce qui est formel à l’égard de tout ce que l’on trouve dans une chose.

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