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La revue thomiste

Contenu éditorial

L'Intelligence Artificielle et le monopsychisme : Michel Serres, Averroès et Thomas d'Aquin

Écrit par : David Perrin
Publié le : 13 Décembre 2024
  • Averroès
  • Intelligence artificielle
  • philosophie médiévale
  • technique

Dans l’un de ses derniers essais, Petite poucette, Michel Serres (1930-2019) aborde les mutations considérables, en particulier épistémologiques, survenues depuis la fin du XXe siècle, avec l’essor de l’informatique[1]. Paradoxalement, c’est au moyen d’une histoire ancienne, la légende de saint Denis, qu’il tente d’approcher la nouvelle relation au savoir.

Au temps de l’empereur Domitien, Denis, l’évêque de Paris, est condamné à la décapitation sur la butte Montmartre par les autorités romaines. Exécuté à mi-chemin par des soldats fainéants qui ne voulaient pas se donner la peine de monter jusqu’au sommet, l’évêque ramasse sa tête, la porte et gravit la pente, sous les regards médusés de ses bourreaux. Pour Serres, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation analogue à celle de saint Denis. La révolution informatique a coupé nos têtes. Nous les portons désormais entre nos mains en portant nos ordinateurs :

De notre tête osseuse et neuronale, notre tête intelligente sortit. Entre nos mains, la boîte-ordinateur contient et fait fonctionner, en effet, ce que nous appelions jadis nos facultés : une mémoire, plus puissante mille fois que la nôtre ; une imagination garnie d’icônes par millions ; une raison aussi, puisque autant de logiciels peuvent résoudre cent problèmes que nous n’eussions pas résolus seuls. Notre tête est jetée devant nous, en cette boîte cognitive objectivée[2].

Serres s’efforce de faire profession d’espérance ou plutôt, corrigerait Bernanos, d’optimisme[3]. Cette décapitation ne marque pas tant la fin du savoir que d’un ancien rapport au savoir. Elle ne signe pas la mort de l’apprentissage, de l’intelligence et du génie humain : « Le sujet de la pensée vient de changer. Les neurones activés dans le feu blanc du cou coupé diffèrent de ceux auxquels l’écriture et la lecture se référaient dans la tête des prédécesseurs, qui grésillent dans l’ordinateur[4]. » L’homme numérique demeure toutefois un homme sans tête, qui se rapporte au savoir comme à quelque chose d’extérieur à lui : « le voici, jeté là, devant [lui], objectif, collecté, connecté, accessible à loisir, dix fois déjà revu et contrôlé (...)[5]. » Le propre des nouvelles technologies serait d’externaliser la pensée humaine en la transférant sur les ordinateurs comme les forces physiques de l’homme, autrefois, avaient été externalisées sur des machines motrices :

Cogito : ma pensée se distingue du savoir, des processus de connaissance — mémoire, imagination, raison déductive, finesse et géométrie... externalisés, avec synapses et neurones, dans l’ordinateur. Mieux : je pense, j’invente si je me distancie ainsi de ce savoir et de cette connaissance, si je m’en écarte. Je me convertis à ce vide, à cet air impalpable à cette âme, dont le mot traduit ce vent[6].

Cette dissociation de la pensée, du savoir et des processus de connaissance est-elle réelle ou seulement apparente ? Si elle est réelle, est-elle inhérente à la technologie informatique ou seulement à l’un de ses usages ? Si elle n’est qu’apparente, d’où viennent l’erreur et l’illusion ? Nous ne prétendons pas, dans cette étude, répondre à ces questions mais proposer un parallèle qui pourrait nous aider à mieux les formuler. La situation épistémologique décrite sous l’image de « la tête étêtée[7] » est inédite, certes, mais elle pose des questions anthropologiques et noétiques anciennes. C’est ce que nous souhaitons montrer en réfléchissant au débat qui eut lieu, au XIIIe siècle, chez les philosophes et les théologiens latins, au sujet de l’averroïsme. Sur un certain nombre de points (centralisation et externalisation de la pensée, accès au savoir par mode de connexion, passivité dans l’acte d’intellection, crainte d’une dépossession de soi et d’une appropriation par un autre, etc.) les nouvelles technologies et l’averroïsme peuvent être rapprochés. En pointant ces coïncidences, nous n’entendons pas signifier qu’une filiation historique existerait entre la pensée d’Averroès et celle des concepteurs informatiques ou dire que l’ère numérique signerait la revanche pratique de l’averroïsme condamné à l’Université de Paris en 1270 puis 1277[8]. Notre but est seulement de trouver dans le passé quelques lumières pour éclairer le présent.

 

I. Utrum hic homo intelligit ?

Utrum hic homo intelligit ? Est-ce que cet homme pense ? Voilà la question que l’averroïsme et l’informatique obligent à se poser. Cette question, aujourd’hui, ne concerne pas tous les hommes mais uniquement ceux du digital : « Petit Poucet et Petite Poucette[9] », pour reprendre le surnom donné par Serres aux nouvelles générations. Pensent-ils encore, ces hommes qui sous-traitent leur pensée à des ordinateurs produits en série, programmés par des logiciels communs et reliés à des bases de données ou à des services informatiques centralisés ? Pense-t-on encore lorsque l’on délègue aux machines des opérations mentales qui sont pourtant à notre portée ou que l’on se fonde sur des résultats que l’on serait incapable d’obtenir par nous-mêmes ?

Au Moyen Âge, la question, utrum hic homo intelligit, est plus générale et plus radicale. Plus générale, parce qu’elle concerne tous les hommes sans exception. Plus radicale, parce qu’il s’agit moins d’un problème de sous-traitance de la pensée par des instruments artificiels qui seraient intelligents, comme le suggère Serres, que de sur-traitance par un intellect unique, centralisé, au-dessus de tous les hommes. Avec Averroès ou plutôt avec l’Averroès que les Latins ont reçu et compris[10], il ne s’agit pas de savoir si certains hommes pensent ou si la technique peut aider l’homme à penser ou le dispenser de penser, mais de savoir si la pensée est le propre de l’homme. L’averroïsme jette le trouble sur l’expérience synthétique, très ordinaire, que nous faisons de nos opérations végétatives, sensitives et intellectives. Puis-je m’attribuer, moi qui respire, moi qui marche, moi qui mange, l’acte de penser ? Ai-je raison de dire : « Moi qui sens, je pense » ? La réponse, si l’on tient les thèses averroïstes, n’a plus rien d’évident car si la sensation s’effectue dans l’homme, l’intellection, en revanche, s’effectue en dehors de lui, dans un intellect séparé du corps humain, selon l’être, qui est éternel, en deçà de Dieu :

Il est séparé par essence, dit Averroès : c’est un être coupé des corps, des hommes, et subsistant autonome à la verticale des êtres. Il serait un, ensuite, car il est sans matière et que la matière multiplie : c’est l’intellect unique de l’espèce humaine, l’intellect commun, sans nom, une seule puissance dont tous les hommes feraient le partage. Enfin, il serait éternel. Averroès y voit une Intelligence inengendrée, incorruptible, la dernière d’un cosmos lui-même sans naissance et sans fin où chacun, limité dans son corps périssable, serait précédé d’un Esprit devant lui survivre indifféremment[11].

L’averroïsme pose aux Latins un problème que l’on peut, avec saint Thomas d’Aquin, résumer ainsi. L’acte d’intelligence requiert de celui qui intellige qu’il soit l’agent et le sujet de sa pensée. Or l’homme, selon les thèses averroïstes, n’est ni l’un ni l’autre[12]. Il n’en est plus l’agent, parce que l’abstraction des données sensibles, produites par les sens externes et internes de l’homme, est le fait d’un intellect séparé, « l’intellect agent (intellectus agens) ». Il n’en est plus le sujet, parce qu’il ne possède pas en propre l’information intelligible qui a été dégagée en lui. C’est un autre intellect séparé, « l’intellect possible (intellectus possibilis) » — Averroès l’appelle aussi, en reprenant la terminologie d’Alexandre d’Aphrodise, « intellect matériel » ou « intellect hylique » — qui réceptionne les formes abstraites par l’intellect agent.

Avec l’averroïsme, la dépossession est radicale : homme a perdu le pouvoir de penser. Dans la situation décrite par Serres, la pensée n’est pas soustraite mais multipliée. Elle se trouve à présent autant dans la tête d’un homme que dans un ordinateur. L’homme peut opérer intellectuellement mais il peut aussi s’en dispenser et s’en remettre à son ordinateur, comme à un deuxième esprit, qui pense pour lui et qui, pour un certain nombre de taches, fonctionne plus efficacement que lui. Avant d’approfondir cette différence — pour Averroès, nous sommes incapables, par nature, de penser par nous-mêmes ; pour Serres, certaines capacités rationnelles ne sont plus le propre de l’homme — il convient de noter, dans les deux cas, le transfert de pensée qui s’opère vers un autre principe intellectif. Les questions posées par l’informatique, ainsi conçu, rejoignent celles que l’averroïsme posait au XIIIe siècle. Sommes-nous toujours agents et sujets de notre pensée ? Sommes-nous rendus savants par ces nouvelles technologies ou seulement, comme s’inquiétait déjà Platon au sujet de l’écriture, des « semblants de savants[13] » ?

 

II. Couplage et connexion

Parmi les faits caractéristiques de l’époque informatique, Serres note l’invasion grandissante du bavardage, le « brouhaha permanent[14] » qui s’étend bien au-delà des salles de classes et envahit tous les milieux sociaux et professionnels. Si les maîtres, aujourd’hui, peinent à se faire entendre, si les « porte-voix de l’écriture[15] » ne sont plus guère écoutés, c’est qu’ils ne détiennent plus, selon Serres, le savoir : « Ce savoir annoncé, tout le monde l’a déjà. En entier. À disposition. Sous la main. Accessible par Web, Wikipédia, portable, par n’importe quel portail. Expliqué, documenté, illustré, sans plus d’erreurs que dans les meilleures encyclopédies[16]. »

L’invention, c’est-à-dire la découverte par soi-même, sans l’aide d’un enseignement extérieur, d’un côté, la discipline, c’est-à-dire l’apprentissage d’une doctrine enseignée par un autre qui possède le savoir de manière explicite et parfaite[17], de l’autre, apparaissent de plus en plus superflues. Ce qui compte désormais est la connexion à un contenu ou des process qui se trouvent soit en acte, prêts à l’emploi, soit en puissance dans des opérateurs artificiels capables de les générer. Il ne s’agit plus tant de produire la science et de la retenir en soi-même que d’opérer des transferts d’informations d’un lieu à un autre ; l’esprit humain n’étant qu’un support parmi d’autres. Mais la connexion aux informations et le transfert de données suffisent-ils à faire acte d’intelligence ?

Pour répondre à cette question, la comparaison avec l’averroïsme est de nouveau instructive. Tant dans l’averroïsme que dans les nouvelles pratiques noétiques décrites par Serres, la notion de jonction avec un autre être pensant est centrale. Mais là où Serres déporte, sinon totalement, du moins en partie, la pensée vers l’ordinateur auquel l’homme se connecte, de sorte que s’établit entre eux un lien matériel, une fibre reliant les fonctions de l’homme avec celles de l’ordinateur, l’averroïsme déporte la pensée vers l’unique intellect, de sorte que s’établit une contiguïté spirituelle, « un lien contigu (continuatio)[18] » de l’intellect séparé avec l’âme sensitive de l’homme.

Pour Averroès, c’est en se connectant aux images qui sont dans l’âme humaine que l’intellect séparé pense et que l’on peut dire que l’homme pense[19]. Celui-ci n’accède à la science que dans la mesure où il est « uni ou couplé (seu uniatur seu copuletur)[20]» à l’intellect possible/matériel parfait par l’intellect agent : « Et quand l’intellect matériel est uni [à l’intellect agent] en tant qu’il est parfait par l’intellect agent, alors nous sommes unis avec l’intellect agent ; et cet état est appelé acquisition et intellect acquis comme on le verra ensuite[21]. » La pensée aurait donc, selon Averroès, deux sujets. Le premier est ce sur quoi porte la pensée de l’intellect séparé. C’est le sujet-moteur. Il s’agit de la représentation que l’homme se forge, par exemple, de la pierre, par le moyen des sens externes puis internes. Le second est ce dans quoi l’universel, produit par l’intellect agent à partir de l’image de la pierre, est reçu. C’est le sujet-substrat : l’intellect possible ou matériel qui héberge le concept de pierre et forme à son propos divers jugements[22].

Pour saint Thomas, dire que l’homme pense dans la mesure où il fournit les images qui sont abstraites puis intelligées par un intellect séparé de lui est une imposture. Cela revient à dire qu’un mur verrait parce qu’il a été peint et rendu, par conséquent, visible :

Or, il est patent que le fait que les couleurs, dont les similitudes sont dans la vue, sont sur le mur, ne permet pas d’attribuer au mur l’action de voir : on ne dit pas en effet que le mur voit, mais bien plutôt qu’il est vu. Du simple fait donc que les formes des images sont dans l’intellect possible, il s’ensuit non pas que c’est Socrate, où sont les images, qui intellige, mais bien que lui-même soit intelligé, ou ses images[23].

Pour qu’un homme intellige, il est nécessaire, premièrement, qu’il soit au principe de l’opération intellectuelle par laquelle l’image de la réalité extérieure formée par les sens internes est transformée en espèce intelligible, deuxièmement, qu’il soit le sujet récepteur de cette espèce, troisièmement, qu’il soit au principe de la conception de la chose pensée et des divers jugements posés sur elle. Ces trois conditions, comme on l’a vu, ne sont pas remplies chez Averroès. Il ne suffit donc pas de tenir que l’homme est connecté, par l’intermédiaire des images, à l’intellect possible pour pouvoir dire qu’il pense : « ce lien contigu ou cette union ne suffit pas pour faire de l’action de l’intellect une action de Socrate[24] ». Socrate ne pense pas lui-même : ça pense en lui et par lui.

Peut-on faire, au sujet de la connexion de l’homme aux divers outils informatiques et à l’intelligence artificielle, en particulier, un constat analogue et dire que « ce qui est en nous [à savoir l’intellect] nous est retiré (subtrahitur enim quod est in nobis)[25] » ? À la différence de l’intellect séparé qui, dans le modèle théorique d’Averroès, est le seul être réellement pensant, les ordinateurs ne sont pas, comme Serres le soutient ou fait mine de le soutenir, des têtes pensantes[26]. Non seulement ils ne pensent pas mais ils ne peuvent ôter la pensée à l’homme. Les nouvelles technologies peuvent toutefois causer per accidens, à l’occasion de l’aide qu’elles apportent et des informations qu’elles fournissent, une certaine privation ou ‘‘soustraction’’ noétique. Et ce, de trois manières.

Premièrement, en déchargeant les hommes d’un certain nombre d’opérations mentales. Nous rejoignons ici les réserves formulées par Socrate dans le Phèdre. L’assistance offerte par les machines peut entraîner une certaine dépossession intellective en causant indirectement une atrophie des facultés rationnelles humaines. Les nouvelles technologies offrent le moyen de se dispenser d’opérations intellectuelles fastidieuses, certes, mais utiles voire nécessaires pour comprendre en profondeur et s’approprier pour de bon le contenu intelligible communiqué (mais pas compris) par les machines.

Deuxièmement, en délivrant en masse des informations (intelligibles et sensitives) que les utilisateurs n’ont pas eux-mêmes découvertes par expérience, au contact des choses réelles, qu’ils n’ont pas conçues au terme d’un processus d’apprentissage et qu’ils n’ont, pour la plupart, pas eux-mêmes vérifiées dans la réalité. Les nouvelles technologies peuvent soustraire, indirectement, leurs utilisateurs à l’exercice de la raison et au chemin de la connaissance, en les soustrayant à la réalité naturelle et en les arrimant dans un monde virtuel.

Troisièmement, en s’introduisant toujours davantage et plus étroitement dans leur intimité sous couvert de progrès. Comme on l’a dit, les nouvelles technologies ne peuvent pas supprimer ce qui, en l’homme, est un donné de nature. Le principe intellectif n’est pas une partie de notre être que nous pourrions transférer ou céder à un autre, comme pourrait l’être une partie de notre corps, car il n’est pas quelque chose de corporel mais l’acte de notre corps, le principe premier de vie par lequel nous nous mouvons, nous sentons et nous intelligeons[27]. Ce principe premier, qui est notre âme, est uni à notre corps, non comme un moteur à une carlingue, mais comme une forme est unie à une matière, de sorte de que nous sommes par nature, et non par accident, des êtres pensants. Voilà ce que l’averroïsme niait en tenant la thèse de l’intellect séparé. Les nouvelles technologies, comme on l’a vu, n’aspirent pas nos âmes mais elles peuvent cependant interférer dans l’exercice de la raison en agissant, plus ou moins directement et intensément, sur nos sens et les supports organiques de notre pensée, en particulier notre cerveau[28]. Les ordinateurs d’aujourd’hui sont externes. Ils sont au bout de nos doigts et sous nos yeux comme n’importe quel objet. Mais les ordinateurs de demain pourraient être internes, joints à notre corps, à la manière dont l’âme, chez Platon, est unie au corps, c’est-à-dire comme un moteur (ut motor). La contiguïté de la machine avec les conditions organiques de la pensée sera alors extrême. L’implantation de ces relais psycho-informatiques, quelles que soient les arguments en leur faveur que l’on pourra donner — l’assistance thérapeutique ne sera évidemment pas la seule raison mobilisée — augmentera de facto notre dépendance à leur égard, notre passivité et le risque, par conséquent, de perdre notre liberté d’esprit et d’action.

 

III. De la noétique à la politique

La passivité de l’homme, dans l’usage des nouvelles technologies, ne se mesure pas seulement au fait d’être délivré de certaines tâches fastidieuses ou de parvenir à des résultats qui seraient, sans elles, inaccessibles. Elle constitue, pour les systèmes informatiques, en particulier les systèmes d’intelligence artificielle, une condition sine qua non d’existence et de performance. Les systèmes intelligents sont, en effet, fondés sur l’exploitation des données de leurs utilisateurs.

Sur ce point encore, la comparaison avec l’averroïsme se justifie puisque les opérations de l’intelligence artificielle (IA) se fondent sur l’exploitation du patrimoine cognitif humain. De même que l’intellect possible, chez Averroès, se sert de l’intellect passif de l’homme et des données que l’intellect agent extrait, l’IA se sert des données intelligibles (savoir humain) numériquement codées (chaque caractère d’un texte est codé par un numéro puis en bits, une suite de 0 et de 1) et des données particulières brutes (photos, sons...), analogiquement puis numériquement codées. L’IA exploite les bases de données et celles que chaque utilisateur, individu ou communauté, plus ou moins volontairement, lui cède. L’utilisateur d’IA est autant utilisateur qu’utilisé, exploiteur qu’exploité[29].

Parce que les nouvelles technologies se servent de leurs utilisateurs, parce qu’elles le rendent passif et lui soustraient, dans une certaine mesure, l’invention, l’apprentissage et l’expérience de la réalité extra-mentale, celles-ci comportent le risque d’un double asservissement que Bernanos, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait pointé. Le premier asservissement est lié, tout d’abord, à ce que les machines peuvent donner : « Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner[30]. » Le deuxième asservissement, lié au premier, est « l’asservissement à la collectivité propriétaire des machines[31] ». Cet asservissement, lorsqu’il se réalise, ne se fait pas sous la contrainte mais avec le consentement du consommateur. Les services proposés et acceptés peuvent entraîner une servitude volontaire.

Le danger d’une dépossession de sa pensée et de son libre-arbitre — les deux sont liés puisque l’on est maître de son agir à mesure que l’on est spirituel — et d’une appropriation de sa pensée et de sa volonté par un autre que soi motivait déjà l’opposition de saint Thomas à l’averroïsme. Si l’homme ne pense et ne veut qu’en se prolongeant dans un intellect séparé, c’est qu’il n’est plus lui-même intelligent et maître de son agir. Ça pense et ça veut en lui[32]. Un tel homme est moins voyant que vu, moins intelligent qu’intelligé, moins comprenant que compris, moins agissant qu’agi. Dans l’averroïsme, cette passivité était universelle, commune à tous les êtres humains : un seul intellect, au-dessus de tous, chez Averroès, pense et veut pour tous, en tous, à leur place.

Sur ce point encore, les nouvelles technologies offrent quelque similitude avec l’averroïsme. En effet, la connexion d’une multitude à un nombre réduit de moteurs [de recherche] ou de logoi [logiciels] donne à l’idée du « monopsychisme[33] », une certaine consistance technologique. Les entreprises technologiques multinationales (Google, Microsoft...) sont capables, par les services et les outils qu’elles proposent, de relier et de s’unir des millions d’individus. Par leur pouvoir massif de collecte autant que de diffusion des données, celles-ci se prolongent ou se continuent en quelque sorte chez leurs utilisateurs, par l’intermédiaire d’ordinateurs externes et bientôt internes, comme les intellects séparés d’Averroès se prolongent dans les individus par l’intermédiaire des images.

En se joignant à elles et en recourant à leurs services, ces entreprises géantes ont accès aux données personnelles de clients répartis dans le monde entier, à leurs histoires, leurs mémoires, leurs sensibilités, etc. Elles partagent, à leur demande et à leur insu, dans un occasionnel qui tend à devenir constant, un contenu tantôt standard, tantôt adapté. Par les textes, les images, les sons qu’elles fournissent, à tout moment et en tout lieu, celles-ci sont capables de peser, via les sens, sur la pensée et la volonté de leurs utilisateurs.

Pour qualifier l’état ultime de ‘‘l’intellect’’ de l’homme couplé à l’intellect séparé, le traducteur latin d’Averroès au XIIIe siècle, Michel Scot, avait choisi le mot adeptus, qui est le participé passé du verbe adipiscor : acquérir. Le mot est ambigu car il peut être entendu en deux sens. Il peut signifier, chez Averroès, d’un côté, l’acquisition par l’homme, par intellect agent interposé, d’informations, de l’autre, l’acquisition de l’homme par l’intellect séparé qui se joint à lui. Cette ambiguïté se retrouve, analogiquement, dans les nouvelles technologies. Les informations ou les services acquis par les clients ont pour prix leurs données. Les entreprises acquièrent leurs clients dans la mesure où ils ont recours à elles. Aucun outil n’est absolument neutre et sans effet sur celui qui l’utilise. Mais à la différence de ceux qui les ont précédés, les appareils et systèmes informatiques ne sont pas utilisés seulement par ceux qui en sont les clients mais par les propriétaires qui les programment. Le risque d’aliénation aux instruments et à leurs propriétaires est démultiplié par le simple fait qu’une main, autre que celle de l’utilisateur, continue d’actionner l’outil et de le conduire.

 

Par curiosité et par humour, nous avons fini par interroger l’oracle ChatGPT sur le parallèle entre l’averroïsme et les nouvelles technologies. Celui-ci a dit que ce rapprochement était « inattendu » mais fécond, en pointant notamment le lien entre intelligence collective et monopsychisme : « L’idée d’un intellect universel trouve un écho dans les technologies modernes, où l’intelligence artificielle agrège et analyse les données collectives pour produire des connaissances applicables à tous. Par exemple, les algorithmes d’apprentissage machine agissent comme un ‘‘intellect agent’’ collectif, transcendant les capacités individuelles. » Nous avons cherché à en savoir plus sur la nature de la pensée et de l’intellection dans l’averroïsme et les nouvelles technologies, sur la connexion par l’intermédiaire des images, etc. mais en vain. La machine était, pour le moment, à cours de données humaines. ChatGPT a achevé poliment sa réponse par une question toute faite, à laquelle il ne comprenait évidemment rien, mais qui s’avère vertigineuse pour un humain, surtout quand il se demande qui la formule et s’il peut y répondre : « Qu’en penses-tu ? »

 

Fr. David Perrin, o.p.

 

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[1] Le terme informatique a été créé par le mathématicien et ingénieur Philippe Dreyfus en 1962 pour décrire l’automatisation du traitement des informations au moyen des ordinateurs.↩

[2] Michel Serres, Petite Poucette, Paris, Le Pommier (coll. « Manifestes »), 2012, p. 28.↩

[3]Cf. Georges Bernanos, « La France devant le monde de demain » [1946-1947], La liberté, pour quoi faire ? [1953], Essais et écrits de combat, t. II, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), 1995, p. 1262-1263.↩

[4] M. Serres, op. cit., p. 35.↩

[5]Ibid., p. 29.↩

[6]Ibid., p. 34.↩

[7]Ibid., p. 29.↩

[8]Cf. La condamnation parisienne de 1277, nouvelle édition du texte latin, traduction, introduction et commentaire par D. Piché avec la collaboration de C. Lafleur, Paris, Vrin (coll. « Sic et Non »), 1999. Pour une brève présentation de cette condamnation, de ses enjeux et la part prise par saint Thomas, cf. Alain de Libera, « Introduction » à Thomas d’Aquin, Contre Averroès. L’unité de l’intellect contre les Averroïstes suivi de Textes contre Averroès antérieurs à 1270, traduction, introduction, bibliographie, chronologies, notes et index par A. de Libera, Paris, Flammarion (coll. « GF-Flammarion », 713), 1994, p. 9- 73 ; Jean-Pierre Torrell, Initiation à saint Thomas d’Aquin, Paris, Cerf, 2015, p. 246-253.↩

[9] En anglais, le mot digit désigne à la fois un chiffre (de 0 à 9) et le doigt avec lequel on compte. Par extension, le terme digital a été adopté pour décrire les technologies numériques basées sur des chiffres, en particulier la représentation binaire (0 et 1) utilisée dans l’informatique moderne. En donnant aux enfants du numérique, « digital natives », le surnom de « Petite Poucette » et « Petit Poucet », en raison de l’habileté à manier le portable et autres appareils, Serres désigne à la fois une technique, des générations (Y, Z, alpha) et une certaine manière de réaliser le propre de l’homme (la main comme symbole de raison).↩

[10] Il y a débat pour savoir si l’averroïsme des averroïstes et des anti-averroïstes au xiiie siècle est bien celui d’Averroès. Sur les écarts (supposés) de saint Thomas avec Averroès Cf. A. de Libera, « Introduction », dans Thomas d’Aquin, Contre Averroès, op. cit., p. 66-67 ; Id., L’unité de l’intellect. Commentaire du De unitate intellectus contra averroistas de Thomas d’Aquin, Paris, Vrin (coll. « Études & Commentaires »), 2004, p. 168-169, p. 236-237, p. 320-321 ; Jean-Baptiste Brenet, Averroès inquiétant, Paris, Les Belles Lettres, 2015, p. 79.↩

[11] J.-B. Brenet, Averroès inquiétant, op. cit., p. 9-10.↩

[12] Les conséquences philosophiques et théologiques de cette thèse sont extrêmes. La négation de la pensée humaine entraînerait de facto celle de l’immortalité de son âme et celle de la béatitude divine. N’étant plus intellective, l’âme humaine ne serait plus immortelle. La perfection ultime et la félicité de l’homme ne serait plus de connaître le Dieu véritable (Jn 17, 3) mais d’être conjoint à quelque substance séparée qui n’est pas Dieu.↩

[13] Dans le Phèdre, Socrate exprime, par le moyen d’un mythe, sa crainte que l’homme, à cause de l’écriture, se dispense de mémoriser et, par conséquent, d’apprendre. Les dieux égyptiens, Theuth et Thamous, discutent au sujet des arts. Leurs avis divergent au sujet de l’écriture : « ‘‘Voici, ô roi, dit Teuth, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et de mémoire ; de la science et de la mémoire le remède a été trouvé.’’ Mais Thamous répliqua : ‘‘Ô Theuth, le plus grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d’utilité pour ceux qui doivent s’en servir. Et voilà maintenant que toi, qui es le père de l’écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu’elle possède. En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu’ils feront acte de remémoration, que tu as trouvé le remède. Quant à la science, c’en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d’enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n’auront aucune science ; de plus ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu’ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d’être des savants. » Platon, Phèdre, 274e-275b [trad. L. Brisson, ŒC, p. 1292]. La critique platonicienne de l’écriture est à relativiser car il s’agissait, d’une part, pour (l’écrivain) Platon de ne pas oublier les vertus de l’oralité et du discours pratiqué par son maître, d’autre part, de célébrer dans l’art de la discussion le génie d’Athènes et sa supériorité sur les autres peuples.↩

[14] M. Serres, op. cit., p. 35.↩

[15]Ibid., p. 36.↩

[16]Loc. cit.↩

[17] Thomas d’Aquin, Expositio Libri Posteriorum, Lib. I, lect. 1 [éd. Léon., t. I*, 2, p. 8, 175-179] : « Nomen autem doctrinae et disciplinae ad cognitionis acquisitionem pertinent : nam doctrina est actio eius qui aliquid cognoscere facit , disciplina autem est receptio cognitionis ab alio. » ; « Les noms de ‘‘doctrine’’ et de ‘‘discipline’’ visent l’acquisition de la science. Si la doctrine désigne l’action de celui qui fait connaître quelque chose, la discipline, en revanche, désigne la réception de la connaissance reçue d’un autre. »↩

[18] Thomas d’Aquin, Sum. theol., Iª, q. 76, a. 1, c. [éd. Léon., t. V, p. 209 ; trad. F. X. Putallaz, p. 66].↩

[19] Averroès, L’intelligence et la pensée, comm. 5, op. cit., p. 74 : « La jonction des intelligibles avec nous autres hommes se fait par la jonction des “intentions” intelligibles avec nous, [plus précisément] de cette partie des [“intentions” intelligibles] qui est en nous d’une certaine manière comme [leur] forme — et ce sont les “intentions” imaginées. »↩

[20] Thomas d’Aquin, Sum. theol., Iª, q. 76, a. 2, c. [éd. Léon., t. V, p. 217 ; trad. F. X. Putallaz, p. 81].↩

[21] Averroès, L’intelligence et la pensée. Grand Commentaire du De anima. Livre III (429a10-435b25), comm. 5 traduction A. de Libera, Paris, Flammarion (coll. « GF-Flammarion », 974), 1998, p. 80.↩

[22] Averroès passe par la comparaison avec le sens pour démontrer l’existence de ces deux sujets : « Car, puisque concevoir par l’intellect, comme le dit Aristote, c’est comme percevoir par le sens, et que percevoir par le sens s’accomplit par l’intermédiaire de deux sujets, dont l’un est le sujet par lequel le sens devient vrai (et c’est le sensible extérieur à l’âme) et l’autre, le sujet par lequel le sens est une forme existante (et c’est la perfection première de la faculté sensorielle), il est aussi nécessaire que les intelligibles en acte aient deux sujets, dont l’un est le sujet par lequel ils sont vrais, à savoir les formes qui sont des images vraies, et le second, celui qui fait de chaque intelligible un étant du monde [réel], et c’est l’intellect matériel. » Averroès, L’intelligence et la pensée, III, comm. 5, op. cit., p. 69-70. La partie de l’intellect matériel, actualisée à partir des images fournies par l’individu, est nommée « intellect spéculatif (intellectusspeculativum) » ou « intellect produit (intellectusfactus) ». Par rapport à l’homme, cette partie, coproduite par l’intellect agent et l’intellect possible, est corruptible mais, prise en elle-même, elle est éternelle. Saint Thomas a bien noté ce point : « Mais à cela le Commentateur répond que les espèces intelligibles ont un double sujet : l’un d’eux leur donne l’éternité, c’est l’intellect possible, l’autre leur donne la nouveauté c’est l’image (...). » Contra Gentiles, Lib. II, cap. 73 [éd. Marietti, vol. II, no1515, p. 212, 19-24 ; trad. C. Michon, p. 288] : « Sed ad hoc respondet Commentator praedictus, quod species intelligibiles habent duplex subiectum : ex uno quorum habent aeternitatem, scilicet ab intellectu possibili ; ab alio autem habent novitatem, scilicet a phantasmate. »↩

[23] Thomas d’Aquin, Sum. theol., Iª, q. 76, a. 1, c. [éd. Léon., t. V, p. 209 ; trad. F.-X. Putallaz, p. 67] : « Sicut ergo species colorum sunt in visu, ita species phantasmatum sunt in intellectu possibili. Patet autem quod ex hoc quod colores sunt in pariete, quorum similitudines sunt in visu, actio visus non attribuitur parieti : non enim dicimus quod paries videat, sed magis quod videatur. Ex hoc ergo quod species phantasmatum sunt in intellectu possibili, non sequitur quod Socrates, in quo sunt phantasmata, intelligat ; sed quod ipse, vel eius phantasmata intelligantur. »↩

[24] Thomas d’Aquin, Sum. theol., Iª, q. 76, a. 1, c. [éd. Léon., t. V, p. 209 ; trad. F.-X. Putallaz, p. 66-67] : « Sed ista continuatio vel unio non sufficit ad hoc quod actio intellectus sit actio Socratis. »↩

[25] Thomas d’Aquin, De unitate intellectus, cap. III [éd. Léon., t. XLIII, p. 306, 337-338 ; trad. A. de Libera, § 78, p. 153].↩

[26] Collecter des données, les classer, les stocker, par des procédés mécaniques de corrélations et d’interactions, n’est pas, pour les machines, les comprendre, se les approprier, les intérioriser, en posséder la notion. Les logiciels peuvent traduire des mots et des phrases mais ils ne savent pas ce qu’ils font (cf. test de la chambre chinoise, Searle, 1980). Les mots ne sont, pour Deepl ou ChatGPT, par exemple, qu’une série de chiffres. Ils ne désignent aucune réalité connue en tant que telle. Le résultat auquel ils parviennent n’est pas le fruit d’un raisonnement, c’est-à-dire d’une compréhension : « Un ordinateur ne pense ni ne suppute. Il compute. Il mouline des données avec une puissance de calcul qui dépasse la nôtre. » Fabrice Hadjadj, « Quantified-self (I) : Ni pourquoi ni comment, mais combien ? », Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi), Paris, Tallandier (coll. « Texto »), 2019, p. 127. Pour un rappel historique et une description technique et philosophique du fonctionnement de l’IA, cf. Philippe-André Holzer, « Que penser de l’intelligence artificielle ? », Nova et Vetera 98 (2023/1), p. 53-96↩

[27] Nous renvoyons pour la démonstration de l’existence de l’âme à l’article 1 de la question 75 de la Prima pars de la Somme de théologie de saint Thomas. L’article 2 établit sa subsistance par le moyen de son intellectualité.↩

[28]Cf. Thomas d’Aquin, Sum. theol., Iª, q. 75, a. 2, ad 3 [éd. Léon., t. V, p. 197 ; trad. F.-X. Putallaz, p. 28] : « Si le corps est requis pour l’action de l’intellect, ce n’est pas comme un organe par lequel s’exercerait cette action, mais par manière d’objet : l’image en effet est à l’intellect comme la couleur à la vue. » ; « Corpus requiritur ad actionem intellectus, non sicut organum quo talis actio exerceatur, sed ratione obiecti : phantasma enim comparatur ad intellectum sicut color ad visum. »↩

[29] La différence sur ce point avec le livre et les autres outils liés au savoir est immense. Ceux-ci ne se servent pas de ceux qui les emploient et ne se modifient pas à chaque utilisation.↩

[30] Georges Bernanos, « La Révolution et la liberté » [Décembre 1944], La France contre les robots [1970], dans Essais et écrits de combat, t. II, textes établis, présentés et annotés par Y. Bridel, J. Chabot, M. Estève, F. Frison, P. Gille, J. Furt et H. Sarrazin, sous la direction de M. Estève, Paris, Gallimard (coll. « Biblliothèque de la Pléiade »), 1995, p. 1063.↩

[31] G. Bernanos, « La liberté pour quoi faire ? » [1947], op. cit., p. 1307. La phrase mérite d’être citée en entier : « Il ne s’agit pas, je le répète, de détruire les machines, mais de faire face à un risque immense qui est l’asservissement de l’humanité, non pas précisément aux machines, ainsi que voudraient me le faire dire les imbéciles, comme si nous nous attendions à être menés un jour aux champs par un petit robot à roulettes, comme des oies — et encore, après tout, qui sait ?... — Non pas l’asservissement aux machines, mais l’asservissement à la collectivité propriétaire des machines. »↩

[32] Averroès soutient que la volonté humaine a le pouvoir déclencher à son gré le processus de pensée : « Il est nécessaire d’attribuer ces deux actions à l’âme [qui est] en nous — recevoir l’intelligible et le produire —, bien que l’agent et le récepteur soient des substances éternelles, du fait que ces deux actions — abstraire les intelligibles et les concevoir — dépendent de notre volonté. » Averroès, L’intelligence et la pensée, III, comm. 18, op. cit., p. 108. Mais cette attribution de la volonté à l’homme laisse Thomas aussi sceptique que celle de l’intellect : « Si donc l’intellect ne fait pas partie de cet homme-ci au point de ne faire véritablement qu’un avec lui, si, au contraire, il lui est seulement uni par les images ou comme moteur, la volonté n’aura pas son siège dans cet homme-ci, mais dans l’intellect séparé. » Thomas d’Aquin, De unitate intellectus, cap. III [éd. Léon., t. XLIII, p. 306, 347-351 ; trad. A. de Libera, § 78, p. 153] : « Si igitur intellectus non est aliquid huius hominis ut si uere unum cum eo, sed unitur ei solum per fantasmata uel sicut motor, non erit in hoc homine uoluntas, sed in intellectu separato. »↩

[33] G. W. Leibniz, Discours sur la conformité de la foi avec la raison, § 9, dans Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, préface et notes de J. Jalabert, Paris, Aubier, Éditions Montaigne (coll. « Bibliothèque philosophique »), p. 57 : « Ceux qui sont de ce sentiment pourraient être appelés monopsychites, puisque, selon eux, il n’y a véritablement qu’une seule âme qui subsiste. »↩

Peut-on bénir Fiducia supplicans ?

Écrit par : Thomas Michelet
Publié le : 25 Janvier 2024
  • église
  • morale
  • Fiducia supplicans

(See English version below)

Depuis quelques semaines, une tempête secoue le monde catholique qui s’en serait bien passé à la veille de Noël.

Le 18 décembre, le Dicastère pour la Doctrine de la Foi publiait la Déclaration Fiducia supplicans par laquelle était établie « la possibilité de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sans valider officiellement leur statut ni modifier en quoi que ce soit l’enseignement pérenne de l’Église sur le mariage[1]. »

Aussitôt, le monde médiatique s’en est emparé, qui n’espérait pas une telle aubaine, répandant à grand bruit la nouvelle que l’Église admettait enfin la légitimité des couples homosexuels qu’elle bénissait en attendant de reconnaître un jour leur mariage selon la marche inéluctable du progrès. Impossible de faire valoir que le texte disait le contraire, qu’il interdisait les bénédictions liturgiques en ce qu’elles pourraient ressembler à un mariage ou s’y rapporter, le sacrement ne pouvant unir qu’un homme et une femme. Rien n’y fit, la cause était entendue. L’actualité reprit bientôt son cours, laissant le peuple chrétien en émoi.

Très vite se multiplièrent les déclarations d’évêques, de cardinaux et de conférences épiscopales. Certains louant le texte, regrettant parfois qu’il ne soit pas allé plus loin, ou voyant là une première étape vers un mariage des personnes de même sexe qu’ils appellent toujours de leurs vœux. D’autres, sans doute plus nombreux à s’exprimer en public, refusant poliment de le mettre en œuvre au nom de la prudence pastorale et du contexte qui est le leur, lorsqu’ils ne l’accusaient pas de contradiction, d’hérésie ou de blasphème. Cela faisait longtemps que l’Église n’avait pas traversé une telle crise, même s’il y a loin de la fronde au schisme.

La Déclaration se présentait comme se suffisant à elle-même[2] mais face à de telles réactions pourtant prévisibles et parait-il prévues, le préfet a dû s’expliquer, d’abord dans la presse[3] puis dans un Communiqué officiel du Dicastère[4]. Les accusations d’hétérodoxie y sont rapidement écartées, au motif que Fiducia supplicans avait réaffirmé sans ambages la doctrine catholique du mariage et son incompatibilité avec des bénédictions liturgiques de « couples en situation irrégulière », ainsi que l’avait établi la Congrégation pour la Doctrine de la foi dans un précédent document[5] confirmé sur ce point. D’après le Communiqué, la nouveauté n’est donc pas de les bénir ni de créer pour eux une nouvelle forme de bénédiction mais de distinguer plus clairement qu’on ne le faisait auparavant deux formes de bénédictions déjà existantes, « liturgique ou ritualisée » d’une part et « spontanée ou pastorale » d’autre part. Progrès doctrinal dont on tire une conséquence juridique et pastorale. L’interdiction des bénédictions de couples en situation irrégulière ne visait que la première forme, et cela demeure ; mais elle ne prenait pas en compte la seconde forme, qui reste disponible pour bénir les couples sans bénir les unions.

Loin d’apaiser, l’explication semble avoir ajouté au trouble de nombreux fidèles et de pasteurs, plongés davantage dans des abîmes de perplexité. Aussi n’est-il pas inutile d’apporter notre contribution pour tenter d’éclairer au moins quelques points de difficulté selon l’invitation du Communiqué : « Les déclarations compréhensibles de certaines conférences épiscopales par rapport au document Fiducia supplicans ont le mérite de mettre en évidence la nécessité d’un plus long temps de réflexion pastorale  » ; « au-delà des polémiques, ce texte réclame un effort de réflexion sereine, avec un cœur de pasteur, hors de toute idéologie. »

 

1. Principe de charité interprétative

La mauvaise réception du texte tiendrait-elle à ses défauts internes ? Ce que plusieurs évêques ont déploré comme étant son manque de clarté, ses ambiguïtés voire ses contradictions. Toutes choses auxquelles on aurait pu alors remédier en consultant davantage de théologiens, d’experts et de membres de la Curie, comme on doit normalement le faire et qu’on serait à plus forte raison en droit d’attendre d’une Église qui se veut synodale. Ou bien faudrait-il invoquer des raisons externes ? Les médias suivant leurs grilles d’analyse dans la logique du monde, entrainant jusqu’aux fidèles dans une précompréhension du texte qui n’était pas la bonne. Dans les deux cas, la confusion est-elle due à une erreur de communication, ou le but inavoué ?

Au nom du principe de charité interprétative, lorsqu’un locuteur parait se contredire, il convient de lui faire crédit de ne pas être un imbécile et de rechercher une interprétation bienveillante au terme de laquelle ses propos paraîtront cohérents. De même, puisque l’auteur de la Déclaration affirme « qu’il n’y aurait pas de place pour se distancer doctrinalement de cette Déclaration ou pour la considérer comme hérétique, contraire à la Tradition de l’Église ou blasphématoire[6] », il est charitable de le prendre au mot jusqu’à preuve du contraire et de rejeter fermement toute compréhension du texte qui le contredirait. S’il est ambigu ou ambivalent, tenir la ligne d’interprétation orthodoxe comme étant la bonne d’après l’intentio auctoris affichée, même si ce n’est pas la plus obvie, tout en écartant les interprétations contraires en tant que fausses et dangereuses. Non par constat scientifique mais par décision herméneutique.

C’est d’ailleurs un principe constant d’interprétation du magistère que celui-ci doit se lire à la lumière du magistère antérieur et plus largement de la foi catholique qu’il a pour mission d’enseigner. Qui rejetterait ce principe de continuité pour appliquer une herméneutique de rupture fût-ce pour la dénoncer se couperait par là-même de la Tradition qui le tient et tomberait dans une sorte de contradiction performative. On ne devrait donc pas préjuger d’une intention perverse de l’auteur, ni l’accuser de jouer double jeu quand bien même le texte pourrait se lire d’un bout à l’autre selon un double sens en laissant soupçonner quelque agenda caché. À tout le moins peut-on regretter de devoir accomplir à sa place ce travail de clarification, afin de désamorcer la bombe que le texte contient en puissance sans pouvoir affirmer que son auteur avait l’intention de l’y mettre.

 

2. Bénir le pécheur sans bénir le péché ?

Dieu aime le pécheur mais déteste son péché. Les deux ne s’opposent pas puisque le pécheur ne s’identifie pas à son péché qui en est la défiguration. L’amour du pécheur se traduit donc par la haine du péché dont Dieu veut le libérer, tel le bon médecin combattant la maladie pour sauver le malade, raison pour laquelle il a fondé l’Église. De la même manière, Dieu bénit le pécheur sans jamais bénir son péché. Distinction nette que le pape a rappelée en répondant à une question sur la Déclaration Fiducia supplicans lors de sa rencontre avec le clergé de Rome[7].

La Déclaration n’avait pas jugé nécessaire de poser d’emblée une telle distinction, et c’est regrettable, préférant insister sur le fait que même en situation de péché, Dieu conserve au pécheur son amour inconditionnel, ses dons et sa bénédiction[8], sans jamais préciser s’il bénit en même temps le péché. Sur ce point, le Communiqué n’apporte aucune lumière.

Or bénir, c’est « dire du bien » (bene-dicere). On ne peut donc bénir que le bien sans jamais bénir le mal. Autrement, cela reviendrait à dire d’un mal qu’il est un bien. Tandis qu’au commencement, Dieu sépara la lumière des ténèbres (Gn 1,4), les « fils de lumière » (Jn 12,36) deviendraient alors les enfants du « Père du mensonge », menteur dès l’origine (Jn 8,44).

Non seulement on ne peut jamais bénir le mal, mais on ne doit pas non plus laisser croire qu’on le fait de quelque manière que ce soit. Car ce serait source de grand scandale. Et « malheur à l’homme par qui le scandale arrive » (Mt 18,7). Le scandale n’étant pas à apprécier au plan subjectif ou sociologique (ce qui choque les gens) mais au plan objectif et clinique (ce qui fait chuter dans la foi, comme la pierre sur le chemin) : « Si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être englouti en pleine mer » (Mt 18,6).

Un tel scandale se produirait immanquablement si l’Église bénissait le pécheur en laissant croire qu’elle bénit son péché, car les fidèles seraient alors portés à comprendre qu’elle nomme « bien » ce qui est un mal et que le péché n’est plus un péché. Cela ne se conçoit pas seulement dans l’intention du ministre, qui peut au moins en théorie viser l’un sans toucher l’autre, avec la difficulté de l’expliquer en pratique surtout dans le cadre d’une « bénédiction spontanée »[9] qui ne devrait durer que quelques secondes[10]. Mais il faut l’apprécier aussi chez les intéressés, qui ne saisissent pas toujours l’intention du ministre ni le sens d’un geste par trop sibyllin ; d’aucuns favorisant l’ambiguïté pour prétendre ensuite que l’Église les aura bénis en bénissant leur péché, régularisant ainsi leur situation irrégulière. Loin d’aider à leur conversion, cela les ferait chuter objectivement dans la foi, eux-mêmes ainsi que leur entourage. Enfin, le scandale se mesure dans le peuple de Dieu qui ne saisit pas toujours ces subtilités ou se laisse entraîner par les réseaux sociaux, au risque de croire que la foi n’est plus ce qu’il croyait, ou que le Magistère a cessé de la défendre.

On ne saurait accuser l’auteur de la Déclaration d’avoir délibérément occulté cette distinction entre le pécheur et son péché ni d’avoir eu l’intention de créer le scandale par une telle omission. En revanche, puisque le Dicastère se dit au service de l’enseignement du Saint-Père[11], et que le Saint-Père lui-même a fait cette précision à propos du document que l’on devait bénir le pécheur sans bénir le péché, c’est désormais à la lumière de cette simple distinction qu’il convient d’interpréter le document et de rejeter avec la plus grande vigueur ce qui irait en sens contraire.

Il est dommage que « pour éviter toute forme de confusion ou de scandale » (FS 39), la Déclaration se soit contentée d’indiquer quelques règles minimales de prudence présentées comme suffisantes sans qu’on doive en attendre d’autres (FS 41). Surtout si c’était pour donner ensuite l’impression de se contredire par un Communiqué qui apportait de fait des précisions supplémentaires, sans avoir répondu pour autant à toutes les interrogations légitimes. De même, la Déclaration paraissait court-circuiter les Conférences épiscopales en écartant l’éventualité d’autres règles, normes ou procédures de leur part (FS 30 et 37), s’adressant directement au jugement pastoral des prêtres (FS 35 à 37), soit à rebours de l’ecclésiologie de Lumen Gentium quant à l’autorité de l’épiscopat (LG 21) et davantage dans une ligne préconciliaire, ce qui peut déconcerter dans une Église qui se dit par ailleurs synodale. Mais une telle lecture ne s’impose pas depuis que le Communiqué a reconnu la légitimité des Conférences épiscopales à tenir compte largement de leur contexte dans l’application du document, ce qui donnera lieu à des règles complémentaires de prudence et de discernement[12].

 

3. Bénédiction non-liturgique ?

D’après le sous-titre, la Déclaration Fiducia supplicans porte sur « la signification pastorale des bénédictions », offrant à ce sujet une « contribution spécifique et innovante »[13]. Au-delà des bénédictions en général, dont traite la quasi-totalité du texte (le mot apparait dans 38 numéros sur 45), la véritable nouveauté d’après le Communiqué consiste à distinguer à côté des bénédictions liturgiques des bénédictions « pastorales » spontanées[14] ni liturgiques ni rituelles, plus proches de la piété populaire[15]. Là est la raison profonde de la Déclaration et du sous-titre. Notons que le Dicastère n’a pas inventé ces bénédictions non-liturgiques, comme beaucoup l’ont cru faute de les connaître. On les rencontre déjà dans l’Écriture et dans la pratique immémoriale de l’Église, même si l’on ne s’y intéressait guère jusque-là. Ainsi les parents ont toujours béni leurs enfants ou récité des benedicite lors des repas, sans difficulté particulière. Ce qui montre au passage qu’elles ne sont pas toutes réservées au clergé.

La Déclaration rappelle que les bénédictions liturgiques ne sont pas possibles dans le cas de situations irrégulières, car « il est nécessaire que ce qui est béni puisse correspondre aux desseins de Dieu inscrits dans la Création et pleinement révélés par le Christ Seigneur » (FS 11), reprenant là une des raisons déjà invoquées par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi[16].

En revanche, elle établit que toutes les bénédictions n’entretiennent pas de tels liens avec les sacrements qu’il faille les accorder dans « les mêmes conditions morales » (FS 12). Il est donc possible « de développer et d’enrichir le sens des bénédictions » (FS 7), d’en avoir une « compréhension plus large » (FS 13) dans une « approche plus pastorale » (FS 21). Des bénédictions qui n’exigeront alors « aucune perfection morale préalable » (FS 25), qui seront « offertes à tous, sans rien demander » (FS 27) : « Personne ne peut être exclu de cette action de grâce et chacun, même s’il vit dans des situations qui ne sont pas conformes au plan du Créateur, a des éléments positifs pour lesquels il peut louer le Seigneur » (FS 28).

On reste un peu surpris de ce que ni la Déclaration, ni le document précédent de 2021, n’aient tenu compte de l’existence des bénédictions de pénitents dans l’Antiquité. Elles étaient pourtant liturgiques, selon un rituel longtemps inscrit dans le Pontifical romain. On les donnait au cours de la messe, à la fin de la liturgie de la Parole en Occident, les pénitents quittant alors l’assemblée, ou bien après la liturgie eucharistique en Orient, où ils assistaient à la synaxe à genoux (flentes) ou debout (stantes) selon leurs progrès dans l’Ordre des pénitents, sans jamais communier. On entrait alors en pénitence par l’imposition solennelle des cendres dans la Cathédrale au début du Carême, et faisait pénitence pendant des années selon le type de faute, jusqu’à la réconciliation là aussi solennelle dans la Cathédrale au Jeudi Saint. Cette pénitence était donc solennelle au sens de liturgique ; pour autant, il s’agissait bien de bénir des pécheurs, ce qui contredit l’affirmation selon laquelle on ne saurait bénir liturgiquement que des justes, ou des pécheurs à condition que ce ne soit pas liturgique. Certes, ces pénitents se reconnaissant pécheurs (condition pour entrer dans l’Ordre des pénitents) mais ils n’étaient pas réconciliés (condition pour y rester). Encore pécheurs, ils étaient bel et bien bénis liturgiquement.

C’est là que le point précédent nous permet d’y voir plus clair : bénir le pécheur sans bénir le péché. Dans la bénédiction liturgique des pénitents, que bénissait-on exactement ? Avant tout Dieu, qui a fait de ce pécheur un pénitent en vue de rendre la vie au mort. Puis le pécheur lui-même, non pour son péché mais pour son propos de conversion, qui est excellent et louable. Afin de lui obtenir des grâces de soutien pour son temps de pénitence, extrêmement long et difficile. Avec une grâce de persévérance, qu’il fasse pénitence jusqu’au bout, pour être finalement rendu apte à la réconciliation avec Dieu et avec l’Église. La justification n’était donc pas un préalable à la bénédiction, mais l’inverse : la bénédiction donnée sur le pénitent pour accomplir en lui l’œuvre de justification, à la fois comme processus (in fieri) et comme terme (in facto esse). Ce qui est l’un des aspects présentés par la Déclaration (FS 31-32), souvent compris comme une nouveauté alors que cette institution liturgique allait dans le même sens.

Une meilleure prise en compte de la Tradition aurait donc permis de penser d’une autre manière cette distinction entre bénédiction liturgique et bénédiction non-liturgique, la seconde seule étant ouverte au pécheur au motif que la première ne le serait pas, ce qui encore une fois ne s’imposait pas au regard de l’histoire mais reste parfaitement concevable au plan pastoral. La question n’est pas là : qu’elle soit liturgique ou pas, une bénédiction peut bénir un pécheur le cas échéant mais jamais bénir son péché. Car ce serait contradictoire avec la nature de la bénédiction qui consiste à « dire du bien », ce qui est impossible pour un mal. Il est dommage que le document ait passé tant de temps à établir cette distinction pourtant en partie inopérante entre deux sortes de bénédictions, comme pour faire oublier celle plus fondamentale entre le pécheur et son péché. Mais là encore, on ne saurait présumer une stratégie d’évitement, le pape rappelant comme une évidence que l’on doit bénir l’un sans bénir l’autre.

 

4. Bénir le pécheur impénitent ?

Faudrait-il alors ne bénir que des pénitents, ceux qui ont un réel propos de conversion ? C’est un fait que la Déclaration n’emploie jamais le mot de « conversion », même si l’idée s’y trouve, fort discrète au demeurant. Ainsi, pour ces « couples en situation irrégulière » ou « de même sexe », il est fait mention de « grâces actuelles » obtenues par de simples bénédictions pastorales sous forme de prière, « afin que les relations humaines puissent mûrir et grandir dans la fidélité au message de l’Évangile, se libérer de leurs imperfections et de leurs fragilités et s’exprimer dans la dimension toujours plus grande de l’amour divin. » (FS 31). Puis le propos s’élargit : « La grâce de Dieu agit en effet dans la vie de ceux qui ne se prétendent pas justes mais se reconnaissent humblement pécheurs comme tout le monde » (FS 32). Le Communiqué abonde dans ce sens en donnant l’exemple d’une bénédiction « spontanée » (non ritualisée) qu’il parait difficile de refuser à qui la demande : « Seigneur, regarde tes enfants, accorde-leur la santé, le travail, la paix et l’aide réciproque. Délivre-les de tout ce qui contredit ton Évangile et donne-leur de vivre selon ta volonté. Amen ».

La conversion n’est donc plus ici un préalable, un ferme propos du pénitent qu’il est bon de louer et dont la bénédiction peut « dire du bien ». Mais elle devient l’objectif, l’œuvre de Dieu dont on espère qu’elle s’accomplira dans les cœurs à la suite de cette bénédiction en tant qu’elle est une prière. Le bien qu’elle nomme se situe avant tout du côté de Dieu, son œuvre de salut ; puis du côté du pécheur, dans un futur conditionnel pour peu qu’il accueille en lui ce salut, sans qu’il lui soit demandé ici de partager ne serait-ce que cette espérance.

Ne doit-on pas tenir cependant à propos de toute bénédiction qu’elle doit être apte à « dire du bien » de son bénéficiaire, non seulement pour ce qu’elle donne mais d’abord en lui-même au temps présent, sans quoi elle serait mensongère ? C’est l’option de la Déclaration, qui considère que le simple fait pour un pécheur d’implorer Dieu avec confiance (c’est le titre : Fiducia supplicans) doit être accueilli comme un mouvement divin (FS 21). Pari que faisait déjà Blaise Pascal : « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé » (Pensées, Br. 553). Premier mouvement de la grâce (initium fidei) qui constitue donc un bien bénissable, l’objectif restant d’acheminer le pécheur jusqu’à la pleine conversion. Non seulement se tourner vers Dieu (conversio ad Deum) mais détester le péché qui l’en détourne (aversio a malo)[17].

On reconnaît la « via caritatis[18] », qui accompagne le premier « bien possible[19] » mais encore fragile pour le faire grandir petit à petit jusqu’à ce qu’il remplisse toute la vie. Ou encore la « loi de gradualité[20] », politique du « petit pas » et du « pas à pas » qui admet qu’il faille du temps et des étapes pour aller à la vérité. En voici douze pour l’illustrer. – Reconnaître un manque dans sa vie, d’où l’on se tourne vers Dieu. Envisager le mal dont on est responsable. Nommer son péché. Détester son péché. Croire que l’on peut soi-même être pardonné. Demander pardon. Considérer qu’une autre vie soit possible. La voir comme bonne en soi. La voir comme bonne et désirable pour soi. La croire possible pour soi, avec la grâce de Dieu. Prendre la décision de changer de vie, avec tout ce que cela implique. Le faire en acte et persévérer dans ce propos. – Tout cela peut prendre beaucoup de temps, voire des années, mais il ne faut pas désespérer car Dieu patiente à l’égard du pécheur. Saint Augustin en convient : « Mieux vaut suivre le bon chemin en boitant que le mauvais en courant[21]. »

La grâce n’est pas seulement ici un résultat final (état de grâce ; sainteté en acte) mais elle est une œuvre divine de transformation progressive (état de pèlerin ; sainteté en progrès). Encore faut-il toujours fixer fermement le but, condition de la loi de gradualité. Mais lorsque la conscience du pécheur est tellement faussée qu’il ne voit plus le but à atteindre, ou qu’il ne le voit pas comme bien, comment faire ? Il revient alors au pasteur de fixer pour lui le but et de l’accompagner dans la bonne direction, comme on guide un aveugle ; ce qui suppose d’établir avant tout une relation pastorale de confiance. C’est ainsi que la loi de gradualité exposée par Jean-Paul II dans Familiaris consortio se replace dans le cadre de l’accompagnement spirituel chez le pape François dans Amoris laetitia.

Il est bon de relire aussi la Déclaration Fiducia supplicans à la suite de l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium pour y retrouver la vision pastorale du pape François d’une Église qui ne doit plus être une douane[22] où l’on devrait déclarer tous ses péchés avant d’entrer. Mais elle doit être un « hôpital de campagne[23] » où l’on entre tel qu’on est, malgré ses blessures et même à cause d’elles pour en être guéris. Ce qui importe, c’est de se sentir aimé et accueilli. Pas de se voir reprocher d’emblée tout ce qui ne va pas. En effet, il serait peu évangélique d’écraser le roseau froissé, d’éteindre la mèche qui faiblit (Is. 42,3 ; Mt 12,20), et imprudent d’effaroucher la brebis perdue avant de l’avoir attrapée. La vérité se fera en chemin. Le bon pasteur se montrera « un peu rusé »[24] : on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre…

Cela peut expliquer qu’on ne dise pas forcément tout de suite au pécheur qu’il est en état de péché – et que la Déclaration ne le fasse pas non plus –, parce que pour pouvoir éclairer la conscience et la réformer, il faut avoir franchi plusieurs étapes préalables. Autrement, si l’on transforme le péché matériel en péché formel[25] en avertissant le pécheur ex abrupto lorsqu’il n’est pas prêt à l’entendre et à se convertir, il risque de tout rejeter en bloc comme un mensonge, ou désespérer de changer de vie, et l’on en sera responsable. Mais dans certains cas, le bien commun de l’Église prime, et l’on doit avertir le pécheur malgré tout. En se rappelant que l’appel direct à la conversion est lui aussi évangélique et attire au Christ (Ac 2,37 ; 3,19).

Pour toutes ces raisons, on peut admettre qu’il soit possible de bénir un pécheur même impénitent, non à raison de son péché ni pour son absence de conversion, mais pour le simple fait qu’il se tourne vers le Seigneur en implorant de lui quelque grâce, et en priant pour qu’elle fasse en lui son chemin. C’est une vérité, à condition de la replacer dans le tout.

Le risque est grand toutefois de détourner la via caritatis pour en faire une via peccatis. Il ne s’agirait plus alors d’accompagner le pécheur pas à pas, étape par étape, pour qu’il finisse par être libéré du péché dans lequel il est engagé. Mais il s’agirait d’accompagner l’Église pas à pas, étapes par étapes, pour qu’elle finisse par se libérer de la notion de péché dans laquelle elle était engagée. Taire le péché, non par stratégie évangélique pour faire progresser le pécheur vers la vérité, mais dans une stratégie mondaine pour faire progresser l’Église vers l’erreur et le mensonge. Le pape François a suffisamment dénoncé le procédé pour qu’on ne puisse pas le soupçonner de s’en faire le complice. On eut aimé pouvoir en dire autant de la Déclaration.

 

5. Situations « irrégulières »

L’expression « situation irrégulière » dont il a été fait mention plus haut n’est pas nouvelle dans les documents ecclésiaux. Elle se trouve par exemple sous la plume du cardinal Joseph Ratzinger (futur pape Benoît XVI) dans une lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de 1994 à propos de la communion des divorcés remariés : « les fidèles qui se trouvent dans des situations matrimoniales irrégulières[26]. » On entend par là ceux qui vivent à la manière d’un époux et d’une épouse (more uxorio) sans être effectivement mariés selon la loi de l’Église, c’est-à-dire pour des baptisés, sans le sacrement (Can. 1055). Soit qu’ils ne sont pas mariés du tout ; soit qu’ils le sont seulement civilement ; soit qu’ils sont divorcés et remariés civilement, c’est-à-dire séparés et réengagés dans une autre union que celle qui les unit sacramentellement.

La Déclaration Fiducia supplicans parait ajouter une précision nouvelle en distinguant systématiquement les « couples en situation irrégulière » des « couples de même sexe ». D’où l’on voit que la première catégorie n’inclut pas la seconde. Il ne faudrait pas en déduire a contrario que les « couples de même sexe » ne sont pas irréguliers, et partant qu’ils sont conformes à la règle. Simplement, l’expression étant déjà prise dans un certain usage, il fallait bien marquer la différence qui est d’abord de nature avant d’être de droit. Ceci étant, seuls les premiers sont renvoyés nominalement à leur irrégularité, tandis que des seconds, il n’est absolument rien indiqué dans le document : ni que leur vie de couple soit contraire à la règle, ni qu’elle soit objectivement désordonnée[27], voire intrinsèquement désordonnée[28], ni que cela constitue un péché ou une situation peccamineuse. Aucune qualification morale ou juridique ne leur est directement appliquée, ce qui pose question. Le Dicastère y voit-il toujours un péché, ou matière à péché ?

En réalité, la Déclaration rappelle clairement que « l’Église a toujours considéré comme moralement licites uniquement les relations sexuelles vécues dans le cadre du mariage » (FS 11) ; celui-ci étant défini comme « une union exclusive, stable et indissoluble entre un homme et une femme, naturellement ouverte à la génération d’enfants (…). Ce n’est que dans ce contexte que les relations sexuelles trouvent leur sens naturel, propre et pleinement humain. La doctrine de l’Église sur ce point reste ferme » (FS 4). On peut se demander si cette définition exclut les époux civils dans la mesure où le mariage civil n’est plus indissoluble, mais la question ne se pose pas pour les « couples de même sexe » qui par nature ne peuvent prétendre à former un mariage au sens où l’Église l’entend et non par simple irrégularité. Il est important d’y insister, car l’irrégularité peut être parfois régularisée, tandis que le défaut de nature ne peut jamais être comblé.

Or le Communiqué de presse sur la réception de Fiducia supplicans ne paraît plus tenir la distinction, qui ne fait plus état que des « couples en situation irrégulière » sans jamais mentionner les « couples de même sexe » sauf dans les citations de la Déclaration. Est-ce à dire que la seconde catégorie est mise provisoirement de côté pour calmer les esprits, ou bien que désormais les deux catégories n’en font qu’une, ce qui reviendrait à faire du défaut de nature un simple défaut légal, auquel on pourrait donc remédier ? Ceci est d’autant plus préoccupant que le vocabulaire de l’irrégularité n’est plus assorti de son fondement dans le réel ni d’aucune qualification morale. Si ce n’est plus qu’une question de règle, alors ne peut-on pas changer la règle ? Ou bien en faire une simple différence de statut, sans connotation morale – le moine non plus ne peut pas se marier : c’est contraire à la règle. Il vit autre chose…

 

6. Bénir le couple sans bénir l'union ?

Beaucoup se sont interrogés sur cette possibilité de bénir le couple sans bénir l’union, la différence entre les deux termes étant mal perçue – l’un et l’autre pouvant se comprendre en effet dans le sens d’une simple union affective, ou au contraire comme impliquant une relation sexuelle – ce qui fait que bénir l’un sans bénir l’autre apparait contradictoire dans les deux cas mais pour des raisons opposées. Il va de soi qu’il faut interpréter ces deux termes de telle sorte que la distinction des deux ne sera pas absurde.

Cela devient beaucoup plus clair si l’on suit l’interprétation que le pape lui-même en a donné : il s’agit de bénir le pécheur sans bénir le péché, comme on l’a vu précédemment. Le couple doit donc être considéré ici en tant qu’il est une réalité bonne, ou présentant quelque bien qui à ce titre est bénissable ; l’union en tant qu’elle est mauvaise, ou comportant un mal qui ne peut s’en dissocier, et pour cette raison n’est pas bénissable. Encore faut-il tenir la différence entre le pécheur et son péché, dans l’abstrait et dans le concret, ce qui suppose de pouvoir distinguer ce qui est un péché et ce qui ne l’est pas, ou ce qui sans être un péché lui reste toujours lié d’une manière ou d’une autre, et ce qui peut s’en détacher pour être sauvé.

En réalité, le problème se situe d’abord en amont dans l’usage du mot « couple » pour les deux catégories, « couples en situation irrégulière » et « couples de même sexe », comme si l’on pouvait les mettre sur le même plan, indépendamment de leurs différences de nature et pas seulement de droit, ce qui est une grande première dans un document du Saint-Siège. Ce que le précédent document de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi s’interdisait de faire, parlant d’union et de « partenariat[29] » pour les personnes de même sexe mais jamais de « couple ». « Cela contribue en effet à banaliser les relations homosexuelles : que vous soyez des deux sexes ou du même sexe, vous vivez « en couple » de la même manière, avec des relations de couple et une vie de famille comme tout le monde. Sans même déclarer ces unions comme étant simplement « irrégulières », on serait donc en train de les normaliser.

Le terme de « couple » est inadéquat et ne laisse pas de surprendre dans un document d’un Dicastère qui jusque-là nous avait habitué à un langage plus formel. Il est néanmoins admissible si l’on n’entend pas en faire un terme technique mais suivre en cela l’usage courant, sociologique, d’après la manière dont les gens parlent et se désignent. Ce ne serait pas la première fois qu’un Dicastère adopte un double niveau de discours (sans double langage), selon qu’il s’agit d’une approche dogmatique plus formelle ou d’une approche pastorale plus consensuelle (sans séparer la pastorale de la doctrine). Ainsi, en matière œcuménique, le Saint-Siège écarte résolument le terme d’Église pour les communautés protestantes, leur réservant l’expression « Communautés ecclésiales », car pour les catholiques ce ne sont pas des Églises au sens propre faute d’avoir la succession apostolique, n’ayant pas le sacrement de l’Ordre dont nous tenons qu’il est nécessaire pour consacrer des évêques successeurs des Apôtres. En revanche, on ne s’interdira pas de les nommer « Églises » pour en dresser la liste dans des documents pastoraux[30] lorsqu’on suit la manière dont elles se désignent. Le tout est de savoir de quoi l’on parle et à quel public. Mieux vaut le préciser.

 

7. Bénir le couple ou les individus ?

Plutôt que de bénir le couple sans bénir l’union, de nombreuses conférences épiscopales (celles d’Afrique, mais aussi la France et bien d’autres) ont préféré s’abstenir et s’en tenir à la bénédiction des individus sans bénir les couples. Ce faisant, on en revient au régime précédent du document de la Congrégation pour la Doctrine de la foi de 2021 ; la pointe de la Déclaration de 2023 qui en justifiait la nouveauté n’étant pas reçue. Le Dicastère a concédé après coup cette faculté dans son Communiqué de presse, eu égard au contexte de chaque pays dont il faut tenir compte, à la condition de ne pas en faire une affaire de principe pour rejeter l’apport doctrinal propre de la Déclaration.

La question demeure donc, que l’on reformulera ainsi : est-il possible, en théorie et en pratique, de bénir les couples dans la mesure où l’on vise une réalité bonne, sans bénir de ce fait leur union, qui en tant qu’elle est irrégulière ou contre nature n’est pas bénissable ? Nul ne se réduit à son péché, ce qui permet d’aimer le pécheur sans aimer son péché, et de bénir le pécheur sans bénir son péché. Peut-on en dire autant d’un couple de pécheurs et les bénir en tant que couple lorsqu’il apparait que la vie de couple est le lieu et l’instrument de leur péché ? Autrement dit : n’y a-t-il pas dans ce couple une part bonne qui ne serait pas liée de manière déterminante à la partie mauvaise, dont on pourrait l’en détacher pour la sauver ?

S’il est une partie saine qui mérite d’être considérée et conservée après rectification, c’est bien l’amitié. Une amitié belle et chaste ; la quête de la perfection chrétienne se renforçant « par le soutien d’une amitié désintéressée[31] » transfigurant l’attirance pour le même sexe. De même, pour les couples en situation irrégulière, l’Église admet qu’ils puissent au besoin rester ensemble à la condition de vivre dans la continence en frère et sœur, ce qui leur ouvrira l’accès aux sacrements de la pénitence et de l’eucharistie[32]. Et si ces « paires d’amis » ne tiennent pas encore parfaitement dans la continence, on peut encore concéder que leur amitié soit bonne et bénissable si elle les renforce au moins dans un propos mutuel de conversion et de recherche de sainteté à laquelle ils aspirent l’un et l’autre malgré leur faiblesse.

Peut-on aller au-delà ? Le précédent document de la Doctrine de la foi jugeait que non : « La présence dans ces relations d’éléments positifs, qui en eux-mêmes doivent être appréciés et valorisés, n’est cependant pas de nature à les justifier et à les rendre ainsi légitimement susceptibles d’une bénédiction ecclésiale, puisque ces éléments se trouvent au service d’une union non ordonnée au dessein du Créateur[33]. » Sans contredire le Responsum, la Déclaration Fiducia supplicans a voulu y ajouter « de nouvelles clarifications » (FS 2) : introduire cette distinction entre les bénédictions liturgiques pour lesquelles le Responsum reste applicable, et les bénédictions pastorales qui lui échappent. Pour autant, elles ne sont pas hors contrôle. Tout d’abord, le Communiqué a précisé que la Déclaration parlait de bénir les couples et jamais les unions. Puis le pape François a ajouté que l’on bénissait les pécheurs et non pas le péché. Il faut donc retenir qu’on peut bénir les couples de pécheurs mais pas les unions pécheresses. Au bout du compte, subsiste-t-il quelque différence de régime entre les deux textes et les deux sortes de bénédictions ?

De deux choses l’une. Ou bien l’on tient avec le Responsum que les « éléments positifs » du couple sont nécessairement « au service d’une union » pécheresse, et l’on voit mal comment bénir l’un sans l’autre alors qu’on ne le doit pas. Ou bien l’on admet avec la Déclaration que l’on puisse bénir l’un sans bénir l’autre, et il faudra alors montrer que ces « éléments positifs » du couple ne sont pas nécessairement « au service de l’union » mais peuvent s’en dégager. Nul besoin de multiplier les cas : un seul suffit pour en démontrer la possibilité, en dehors de l’amitié chaste présentée plus haut qui ne pose guère de difficulté. Prenons l’exemple donné par le Communiqué d’une prière où l’on demande au Seigneur de délivrer ces personnes de tout ce qui contredit l’Évangile et de vivre pleinement selon sa volonté. Comme on l’a vu, le seul « élément positif » que l’on doive considérer dans ce couple est leur demande de bénédiction, laquelle en l’occurrence n’est pas « au service de l’union » en tant qu’elle est pécheresse mais au contraire vise sa purification. Dans ces conditions, les bénédictions pastorales paraissent éviter le lien de dépendance que dénonçait le Responsum pour les bénédictions liturgiques.

Cependant, autre chose l’ordre objectif du réel, autre chose l’ordre de sa perception. Une bénédiction peut bien ne pas être liturgique, le ministre ne voulant poser là qu’un geste spontané non ritualisé, elle ne sera pas forcément perçue comme telle dans l’esprit des fidèles, pour qui trop souvent tout ce que touche le prêtre est béni, sans considération de cette nomenclature du liturgique, paraliturgique et non-liturgique qui échappe parfois même au spécialiste, ces champs périphériques étant encore insuffisamment explorés par la théologie. Qu’on le veuille ou non, la simple présence d’un ministre ordonné fera que son geste non rituel aura de fortes chances d’être mis à pied d’égalité avec des bénédictions liturgiques d’une efficacité bien supérieure, à valeur quasi consécratoire. Dans ces situations, on ne devrait donc pas seulement proscrire les bénédictions liturgiques en raison des liens objectifs qu’elles entretiennent avec les sacrements d’après le Responsum, mais aussi les bénédictions non-liturgiques au vu de la proximité qu’elles conservent encore avec les précédentes non pas tant dans l’organigramme des sacramentaux que dans la compréhension des intéressés, de l’entourage et des fidèles. Les vives réactions enregistrées à la suite de la Déclaration le démontrent amplement.

À ceci s’ajoute le fait que tant que la conscience de ces fidèles « en couple » est déformée au point de ne plus voir leur situation amoureuse comme peccamineuse, ce qui dans nos sociétés devient la norme même dans les milieux les plus traditionnels, on aura beau prier pour que le Seigneur convertisse en eux tout ce qui contredit son Évangile, ils le mettront au compte de tout le reste mais pas de cela. Autrement dit, cette bénédiction restera sans effet. À moins que l’effet visé soit justement celui-là : d’obscurcir les consciences en bénissant à tout-va le pécheur et son péché, le bien et le mal, ce qu’à Dieu ne plaise. Des ministres complaisants se prêteront facilement au jeu, au nom d’une conception erronée de l’amour qui couvre tout, lorsqu’ils ne partagent pas eux-mêmes l’idéologie qui le sous-tendrait. Aveugles qui guident des aveugles… ils tomberont dans une fosse (Mt 15,14). Sous couvert d’une orthodoxie censée irréprochable, une pastorale déviante s’installerait peu à peu à bas bruit, préparant le coup suivant qui consisterait à changer la doctrine et réécrire le Catéchisme en ce sens. Le simple geste apparemment bénin d’une bénédiction informelle s’avère un redoutable instrument pour la scotomisation des esprits. Si telle était la stratégie, elle marque ici un point d’arrêt qu’on espère définitif. Si tel n’était pas le cas, il serait bon de le manifester autrement que par des communiqués imprécis qui ne font qu’accroître le doute.

Dans ces circonstances, on comprend que nombre de Conférences épiscopales aient jugé plus urgent d’attendre ou de botter en touche pour calmer les esprits. Il reste à les éclairer.

 

8. Science du confessionnal et Bien commun

Au-delà des polémiques, cette affaire montre la difficulté d’ériger en règle universelle ce qui était pratiqué jusque-là par tous les pasteurs dans le secret du Confessionnal ou dans la discrétion d’un accompagnement personnalisé. N’était-ce pas une gageure, un objectif illusoire, la tâche étant de fait impossible ? Tandis que la règle doit demeurer générale et impersonnelle, disposer pour l’avenir, ces situations réclament un esprit de finesse et non de géométrie, un tact pastoral qui peine à se mesurer de loin et se gouverner d’en-haut.

Cela pose la question de l’articulation de la prudence pastorale et de la loi de charité oscillant parfois entre l’appréciation des situations concrètes et la promotion du bien commun. Ce qui n’est pas une difficulté propre à l’Église. L’époque fait primer les droits individuels sur le bien commun, ce qui à terme est ruineux pour toute société fût-elle ecclésiale. Peut-on sauver à tout prix la brebis perdue au point de perdre les quatre-vingt-dix-neuf autres ainsi délaissées ? L’ordre des pénitents de l’Antiquité avait cette fonction de stigmatiser le pécheur pour traiter à part le membre malade et ainsi éviter la contagion du corps entier. Au risque de croire que le pécheur n’est plus dans l’Église (ce qui est faux : l’Église est faite pour lui) ou que les autres sont parfaits (ce qui là encore est trompeur : tous doivent se convertir). On peut alors dénoncer la tentation donatiste d’une Église des parfaits, ouvrir toutes grandes les portes pour ne pas en faire une douane ou une prison. Mais que dire d’un hôpital de campagne où les malades siègent avec les bien-portants au point de ne plus offrir aucune résistance à la pandémie ? Que faire d’une barque de l’Église qui n’aurait ni boussole ni gouvernail, ouverte à tous mais soumise à tous vents, ne montrant plus le chemin ni son intention de le suivre ? Il n’est pas certain que la via caritatis et la loi de gradualité puissent aisément changer d’échelle en passant de la grille du confessionnal à la Confession de Pierre.

Plus largement, cela souligne l’enjeu de la globalisation de l’Église. Faut-il promouvoir et consacrer une théologie contextuelle et une pastorale contextuelle qui conduira fatalement à une dogmatique contextuelle au détriment de l’unité de la foi ? « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà » (B. Pascal, Pensées, Br. 294). Mais cela aura eu au moins le mérite de mettre l’accent sur la nécessité d’examiner de plus près un champ d’étude trop délaissé qui trouve ici un regain d’intérêt. En conclusion, pour répondre brièvement à la question posée dans le titre de cette étude : Peut-on bénir Fiducia supplicans ? Notre réponse sera tout aussi claire : ni oui, ni non, bien au contraire.

Fr. Thomas Michelet, op (Pontifical University of Saint Thomas Aquinas, Angelicum).

 

Pour aller plus loin : Thomas Michelet, «  Synode sur la famille - La voie de l'Ordo paenitentium », Nova et Vetera 90 (2015), p. 55-80.

Sur le même sujet : Fiducia supplicans face au sens de la foi, fr. Emmanuel Perrier.

  1. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Déclaration Fiducia supplicans sur la signification pastorale des bénédictions, 18 décembre 2023 (nommée ci-après : FS) : Présentation par le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet du Dicastère (Bollettino B0901). ↩

  2. FS 41 : « Ce qui est dit dans la présente Déclaration sur la bénédiction des couples de même sexe est suffisant pour guider le discernement prudent et paternel des ministres ordonnés à cet égard. En plus des indications ci-dessus, on ne doit donc pas attendre d’autres réponses sur d’éventuelles dispositions pour réglementer les détails ou les aspects pratiques quant à des bénédictions de cette sorte ». ↩

  3. The Pillar (23 décembre 2023) ; ABC (27 décembre 2023) ; Die Tagespost (3 janvier 2024) ; etc. ↩

  4. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Communiqué de presse sur la réception de Fiducia supplicans (4 janvier 2024), L’Osservatore Romano, Giovedi 4 Gennaio 2024 (163/3) p.6 ; La Stampa (11 janvier 2024). ↩

  5. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Responsum à un dubium au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe, 22 février 2021, AAS 113/4 (2021), 431-434 ; Commentaire du Responsum ad dubium. ↩

  6. Communiqué de presse…, n. 1. ↩

  7. Vatican News, 13 gennaio 2024. ↩

  8. Fiducia supplicans, n. 1 : « le Père nous a bénis “alors que nous étions encore pécheurs” (Rm 5, 8) » ; FS 29 : « Du point de vue de la dimension ascendante, lorsqu’on prend conscience des dons du Seigneur et de son amour inconditionnel, même dans des situations de péché, en particulier lorsqu’une prière est entendue, le cœur du croyant élève sa louange et sa bénédiction vers Dieu » ; FS 32 : « La grâce de Dieu agit en effet dans la vie de ceux qui ne se prétendent pas justes mais se reconnaissent humblement pécheurs comme tout le monde » ; FS 34 : « La liturgie de l’Église elle-même nous invite à cette attitude de confiance, même au milieu de nos péchés ». ↩

  9. Fiducia supplicans, n. 38. ↩

  10. Communiqué de presse, n. 5 : « Ce sont des bénédictions de quelques secondes, sans Rituel et sans Livre des bénédictions (…) Il s’agit de 10 ou 15 secondes. » ↩

  11. Fiducia supplicans, Présentation : « Étant donné que « la Curie romaine est avant tout un instrument au service du successeur de Pierre » (Const. ap. Praedicate Evangelium, II, 1), notre travail doit favoriser, outre la compréhension de la doctrine pérenne de l’Église, la réception de l’enseignement du Saint-Père. » ↩

  12. Communiqué de presse, n. 3 : « Le cas de certaines conférences épiscopales doit être compris dans son contexte. En différents pays, il existe de fortes questions culturelles, voire juridiques, qui exigent du temps et des stratégies pastorales qui vont au-delà du court terme. (…) Ce qui est important c’est que ces conférences épiscopales ne défendent pas une doctrine différente de celle de la Déclaration approuvée par le Pape, puisqu’elle est la doctrine établie, mais qu’elles proposent plutôt la nécessité d’une étude et d’un discernement afin d’agir avec prudence pastorale dans ce contexte. » ↩

  13. Fiducia supplicans, Présentation : « La valeur de ce document, cependant, est qu’il offre une contribution spécifique et innovante à la signification pastorale des bénédictions, qui permet d’en élargir et enrichir la compréhension classique, étroitement liée à une perspective liturgique. Cette réflexion théologique, basée sur la vision pastorale du Pape François, implique un réel développement par rapport à ce qui a été dit sur les bénédictions dans le Magistère et les textes officiels de l’Église. Pour cette raison, le texte a pris la forme d’une “Déclaration” ». ↩

  14. Communiqué de presse, n. 4 : « La véritable nouveauté de cette Déclaration, celle qui demande un effort généreux de réception et dont personne ne devrait se déclarer exclu, n’est pas la possibilité de bénir des couples en situation irrégulière. C’est l’invitation à distinguer deux formes différentes de bénédictions : “liturgique ou ritualisée” et “spontanée ou pastorale” ». ↩

  15. Fiducia supplicans, n. 35 : « C’est pourquoi la sensibilité pastorale des ministres ordonnés doit également être éduquée à effectuer spontanément des bénédictions qui ne se trouvent pas dans le Rituel des bénédictions. » ; FS 40 : « … par ces bénédictions, qui ne sont pas données selon les formes rituelles propres à la liturgie, mais plutôt comme une expression du cœur maternel de l’Église, semblables à celles qui jaillissent des profondeurs de la piété populaire… » ↩

  16. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Responsum à un dubium au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe, 22 février 2021, note explicative : « Par conséquent, pour être cohérent avec la nature des sacramentaux, lorsqu’une bénédiction est invoquée sur certaines relations humaines, il est nécessaire – outre l’intention droite de ceux qui y participent – que ce qui est béni soit objectivement et positivement ordonné à recevoir et à exprimer la grâce, en fonction des desseins de Dieu inscrits dans la Création et pleinement révélés par le Christ Seigneur. Seules les réalités qui sont en elles-mêmes ordonnées à servir ces plans sont donc compatibles avec l’essence de la bénédiction donnée par l’Église. » ↩

  17. Catéchisme de l’Église catholique, n. 1431. ↩

  18. François, Exhortation apostolique Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 306. ↩

  19. François, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium (24 novembre 2013), n. 45. ↩

  20. Jean-Paul II, Exhortation apostolique Familiaris consortio (22 novembre 1981), n. 34 ; François, Exhortation apostolique Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 293-295. ↩

  21. S. Augustin, Sermo 169, 15.18 (in fine), PL 38, 926 : “Melius it claudus in via, quam cursor praeter viam”. ↩

  22. Evangelii Gaudium, n. 47 : « Nous nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile. » ↩

  23. François, Entretien avec le père Antonio Spadaro, directeur de la revue La Civiltà Cattolica (L’Osservatore Romano, 26 septembre 2013) : « Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol ou si son taux de sucre est trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste. Soigner les blessures, soigner les blessures... Il faut commencer par le bas. » ↩

  24. Ibid. : « Si, je peux peut-être dire que je suis un peu rusé (un po’ furbo), que je sais manœuvrer (muoversi), mais il est vrai que je suis aussi un peu ingénu. Oui, mais la meilleure synthèse, celle qui est la plus intérieure et que je ressens comme étant la plus vraie est bien celle-ci : Je suis un pécheur sur lequel le Seigneur a posé son regard ». ↩

  25. On dit qu’il y a « péché matériel » lorsqu’il y a matière à péché mais sans la connaissance et le consentement qui constitue l’élément formel ; et « péché formel » lorsqu'il y a les deux. Seul ce dernier est un véritable péché. ↩

  26. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre aux évêques de l’Église Catholique sur la réception de la communion eucharistique de la part de fidèles divorcés remariés (14 septembre 1994), n. 2 et 10. ↩

  27. Catéchisme de l’Église catholique, n. 2358. ↩

  28. Catéchisme de l’Église catholique, n. 2357. ↩

  29. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Responsum à un dubium au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe, 22 février 2021, Note explicative : « Pour cette raison, il n’est pas licite de donner une bénédiction aux relations ou partenariats, même stables, qui impliquent une pratique sexuelle hors mariage (c’est-à-dire hors de l’union indissoluble d’un homme et d’une femme ouverte en soi à la transmission de la vie), comme c’est le cas des unions entre personnes du même sexe. » ↩

  30. Conseil Pontifical pour la Promotion de l’Unité des chrétiens, La Dimension œcuménique dans la formation de ceux qui travaillent dans le ministère pastoral, II. A. g. (Les autres Églises et Communautés ecclésiales) : « … les Églises et Communautés ecclésiales du temps de la Réforme (par exemple anglicans, luthériens, réformés) ; les Églises libres (par exemple méthodistes, baptistes, disciples du Christ, pentecôtistes classiques). » ↩

  31. Catéchisme de l’Église catholique, n. 2359 : « Les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté. Par les vertus de maîtrise, éducatrices de la liberté intérieure, quelquefois par le soutien d’une amitié désintéressée, par la prière et la grâce sacramentelle, elles peuvent et doivent se rapprocher, graduellement et résolument, de la perfection chrétienne. » ↩

  32. Jean Paul II, Exhortation apostolique Familiaris Consortio (22 novembre 1981), n. 4 : « La réconciliation par le sacrement de pénitence - qui ouvrirait la voie au sacrement de l’Eucharistie - ne peut être accordée qu’à ceux qui se sont repentis d’avoir violé le signe de l’Alliance et de la fidélité au Christ, et sont sincèrement disposés à une forme de vie qui ne soit plus en contradiction avec l’indissolubilité du mariage. Cela implique concrètement que, lorsque l’homme et la femme ne peuvent pas, pour de graves motifs - par l’exemple l’éducation des enfants, remplir l’obligation de la séparation, « ils prennent l’engagement de vivre en complète continence, c’est-à-dire en s’abstenant des actes réservés aux époux » (180). ↩

  33. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Responsum à un dubium au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe, 22 février 2021, Note explicative. ↩


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Can "Fiducia supplicans" be blessed?

For the past few weeks, a storm has been shaking the Catholic world, which could have done without it on the eve of Christmas.

On 18 December, the Dicastery for the Doctrine of the Faith published the Declaration Fiducia supplicans, which established "the possibility of blessing couples in an irregular situation and same-sex couples, without officially validating their status or modifying in any way the Church's perennial teaching on marriage"[1].

The media immediately seized on it, never expecting such a windfall, spreading the news that the Church was finally recognising the legitimacy of the same-sex couples it was blessing while waiting to recognise their marriages one day in the inevitable march of progress. It was impossible to argue that the text said the opposite, that it prohibited liturgical blessings insofar as they might resemble or be related to marriage, since the sacrament can only unite a man and a woman. Nothing was done, the case was heard. The news soon resumed its course, leaving the Christian people in turmoil.

Statements from bishops, cardinals and bishops' conferences soon followed. Some praised the text, sometimes regretting that it had not gone further, or seeing it as a first step towards the same-sex marriage that they were still hoping and praying for. Others, undoubtedly more numerous to express themselves in public, politely refused to implement it in the name of pastoral prudence and their own context, when they were not accusing it of contradiction, heresy or blasphemy. It's been a long time since the Church has gone through such a crisis, even if it's a long way from rebellion to schism.

The Declaration was presented as self-sufficient[2] but in the face of such reactions, however predictable and apparently foreseen, the Prefect had to explain himself, first in the press[3] and then in an official communiqué from the Dicastery[4]. Accusations of heterodoxy were quickly dismissed, on the grounds that Fiducia supplicans had unequivocally reaffirmed the Catholic doctrine of marriage and its incompatibility with liturgical blessings for "couples in an irregular situation", as established by the Congregation for the Doctrine of the Faith in a previous document[5] confirmed on this point. According to the Communiqué, the novelty is therefore not in blessing them or creating a new form of blessing for them, but in distinguishing more clearly than was previously the case between two already existing forms of blessing, "liturgical or ritualised" on the one hand and "spontaneous or pastoral" on the other. This doctrinal progress has legal and pastoral consequences. The ban on blessings for couples in an irregular situation was aimed only at the first form, and that remains the case; but it did not take into account the second form, which remains available for blessing couples without blessing unions.

Far from calming the situation, the explanation seems to have added to the confusion of many of the faithful and pastors, who have been plunged further into abysses of perplexity. It is therefore worth making our own contribution in an attempt to clarify at least some of the points of difficulty, as the Communiqué invites us to do: "The understandable statements made by certain bishops' conferences regarding the document Fiducia supplicans have the merit of highlighting the need for a longer period of pastoral reflection"; "Beyond the polemics, this text calls for an effort of serene reflection, with a pastor's heart, free from any ideology".

 

1. Principle of interpretative charity

Could the poor reception of the text be due to its internal flaws? Several bishops have deplored its lack of clarity, its ambiguities and even its contradictions. These are all things that could have been remedied by consulting more theologians, experts and members of the Curia, as should normally be done and which we would be all the more entitled to expect from a Church that claims to be synodal. Or should we invoke external reasons? The media follow their analytical grids in the logic of the world, leading even the faithful into a pre-understanding of the text that was not the right one. In both cases, is the confusion due to a communication error, or an unavowed aim?

In the name of the principle of interpretative charity, when a speaker seems to contradict himself, we should give him credit for not being an imbecile and seek a benevolent interpretation at the end of which his words will seem coherent. Similarly, since the author of the Declaration affirms "that there would be no room to distance ourselves doctrinally from this Declaration or to consider it heretical, contrary to the Tradition of the Church or blasphemous[6]", it is charitable to take him at his word until proven otherwise and to firmly reject any understanding of the text that would contradict him. If it is ambiguous or ambivalent, hold to the orthodox line of interpretation as being the correct one according to the intentio auctoris displayed, even if it is not the most obvious, while dismissing contrary interpretations as false and dangerous. Not by scientific observation but by hermeneutical decision.

It is, moreover, a constant principle of magisterial interpretation that the magisterium must be read in the light of the previous magisterium and, more broadly, of the Catholic faith that it has the mission of teaching. Anyone who rejects this principle of continuity in order to apply a hermeneutic of rupture, even if only to denounce it, would thereby be cutting himself off from the Tradition that holds him together, and would be falling into a kind of performative contradiction. We should not, therefore, prejudge the author's perverse intention, nor accuse him of playing a double game, even if the text could be read from one end to the other with a double meaning, giving rise to the suspicion of some hidden agenda. At the very least, it is regrettable that we have to carry out this work of clarification for him, in order to defuse the bomb that the text potentially contains, without being able to affirm that its author intended to put it there.

 

2. Bless the sinner without blessing the sin?

God loves the sinner but hates his sin. The two are not opposed, since the sinner does not identify with his sin, which is its disfigurement. God's love for the sinner therefore translates into a hatred of the sin from which he wants to free him, like the good doctor who fights the disease to save the patient, which is why he founded the Church. In the same way, God blesses the sinner without ever blessing his sin. The Pope made this clear distinction when he answered a question about the Declaration Fiducia supplicans at his meeting with the clergy in Rome[7].

The Declaration regrettably did not deem it necessary to make such a distinction from the outset, preferring instead to insist that even in a situation of sin, God preserves for the sinner his unconditional love, his gifts and his blessing[8], without ever specifying whether he blesses the sin at the same time. The Communiqué does not shed any light on this point.

To bless is to "speak well" (bene-dicere). So we can only bless the good, without ever blessing the bad. Otherwise, it would be tantamount to calling an evil good. Whereas in the beginning God separated the light from the darkness (Gen 1:4), the "sons of light" (Jn 12:36) would then become the children of the "Father of lies", a liar from the beginning (Jn 8:44).

Not only can we never bless evil, but we must never let anyone believe that we are doing so in any way whatsoever. For that would be a source of great scandal. And "woe to the man through whom the scandal comes" (Mt 18:7). Scandal is not to be appreciated on a subjective or sociological level (what shocks people) but on an objective and clinical level (what causes people to stumble in their faith, like the stone on the path): "If anyone should cause scandal to one of the least of these who believe in me, it would be better for him to have one of those millstones hung around his neck that donkeys turn, and to be swallowed up in the middle of the sea" (Mt 18:6).

Such a scandal would inevitably occur if the Church were to bless the sinner while letting it be thought that she was blessing his sin, for the faithful would then be inclined to understand that she was calling "good" what was evil and that the sin was no longer a sin. This is not only the intention of the minister, who can at least in theory aim at one without touching the other, but it is difficult to explain in practice, especially in the context of a "spontaneous blessing"[9] which should only last a few seconds[10]. But it must also be appreciated by the people concerned, who do not always understand the minister's intention or the meaning of a gesture that is too cryptic; some people favour ambiguity and then claim that the Church has blessed them by blessing their sin, thereby legalising their illegal situation. Far from helping their conversion, this would objectively cause them and those around them to fall away from the faith. Finally, the scandal is measured in the people of God, who do not always grasp these subtleties or allow themselves to be carried away by social networks, at the risk of believing that the faith is no longer what they used to believe, or that the Magisterium has ceased to defend it.

The author of the Declaration cannot be accused of having deliberately concealed this distinction between the sinner and his sin, nor of having intended to create scandal by such an omission. On the other hand, since the Dicastery claims to be at the service of the Holy Father's teaching[11], and since the Holy Father himself made it clear in relation to the document that one should bless the sinner without blessing the sin, it is now in the light of this simple distinction that the document should be interpreted and that anything to the contrary should be rejected with the greatest vigour.

It is a pity that "in order to avoid any form of confusion or scandal" (FS 39), the Declaration contented itself with indicating a few minimum rules of prudence presented as sufficient, without us having to expect anything more (FS 41). Especially if it was then to give the impression of contradicting itself with a Communiqué which in fact provided additional details, without having answered all the legitimate questions. In the same way, the Declaration seemed to bypass the Episcopal Conferences by ruling out the possibility of other rules, norms or procedures on their part (FS 30 and 37), addressing itself directly to the pastoral judgement of priests (FS 35 to 37), in other words going against the ecclesiology of Lumen Gentium with regard to the authority of the episcopate (LG 21) and taking a more pre-conciliar line, which may be disconcerting in a Church that also claims to be synodal. But such a reading is not necessary since the Communiqué has recognised the legitimacy of the Bishops' Conferences to take account of their own context in applying the document, which will give rise to additional rules of prudence and discernment[12].

 

3. Non-liturgical blessing?

According to the subtitle, the Declaration Fiducia supplicans deals with "the pastoral significance of blessings", offering a "specific and innovative contribution" to the subject[13]. In addition to blessings in general, which are dealt with in almost all the text (the word appears in 38 of the 45 issues), the real innovation, according to the Communiqué, consists in distinguishing, alongside liturgical blessings, spontaneous "pastoral" blessings[14] that are neither liturgical nor ritual, closer to popular piety[15]. This is the underlying reason for the Declaration and the subtitle. It should be noted that the Dicastery did not invent these non-liturgical blessings, as many have believed because they were unfamiliar with them. They are already to be found in Scripture and in the Church's immemorial practice, even if little attention was paid to them until then. Parents have always blessed their children or recited Benedicite at mealtimes, without any particular difficulty. Which goes to show that they are not all reserved for the clergy.

The Declaration recalls that liturgical blessings are not possible in the case of irregular situations, because "it is necessary that what is blessed may correspond to the designs of God inscribed in Creation and fully revealed by Christ the Lord" (FS 11), repeating one of the reasons already invoked by the Congregation for the Doctrine of the Faith[16].

On the other hand, it establishes that not all blessings are so closely linked to the sacraments that they should be granted under "the same moral conditions" (FS 12). It is therefore possible to "develop and enrich the meaning of blessings" (FS 7), to have a "broader understanding" (FS 13) in a "more pastoral approach" (FS 21). Blessings that require "no prior moral perfection" (FS 25), that are "offered to all, without asking for anything" (FS 27): "No one can be excluded from this thanksgiving and everyone, even if they live in situations that do not conform to the Creator's plan, has positive elements for which they can praise the Lord" (FS 28).

It is somewhat surprising that neither the Declaration nor the previous document of 2021 took into account the existence of penitential blessings in ancient times. Yet they were liturgical, according to a ritual that had long been enshrined in the Roman Pontifical. They were given during Mass, at the end of the Liturgy of the Word in the West, when the penitents left the congregation, or after the Eucharistic Liturgy in the East, when they attended the synaxis kneeling (flentes) or standing (stantes), depending on their progress in the Order of Penitents, without ever receiving Communion. Penance was then begun with the solemn imposition of ashes in the Cathedral at the start of Lent, and continued for years, depending on the type of offence, until reconciliation, which was also solemn in the Cathedral on Holy Thursday. This penance was therefore solemn in the liturgical sense; for all that, it was a question of blessing sinners, which contradicts the assertion that only the righteous can be blessed liturgically, or sinners on condition that it is not liturgical. Admittedly, these penitents recognised that they were sinners (a condition for entering the Order of Penitents) but they were not reconciled (a condition for remaining in it). Still sinners, they were indeed blessed liturgically.

This is where the previous point helps us to see things more clearly: blessing the sinner without blessing the sin. In the liturgical blessing of penitents, what exactly was being blessed? First and foremost God, who made the sinner a penitent in order to restore life to the dead. Then the sinner himself, not for his sin but for his conversion, which is excellent and praiseworthy. In order to obtain for him graces of support for his time of penance, which is extremely long and difficult. With a grace of perseverance, that he should do penance to the end, so as to be finally made fit for reconciliation with God and with the Church. Justification was therefore not a prerequisite for the blessing, but the opposite: the blessing given to the penitent in order to accomplish in him the work of justification, both as a process (in fieri) and as an end (in facto esse). This is one of the aspects presented by the Declaration (FS 31-32), often understood as a novelty, whereas this liturgical institution was moving in the same direction.

A better understanding of Tradition would therefore have made it possible to think differently about the distinction between liturgical and non-liturgical blessings, the latter alone being open to the sinner on the grounds that the former would not be, which once again was not necessary in the light of history but is perfectly conceivable from a pastoral point of view. That is not the point: whether liturgical or not, a blessing can bless a sinner if need be, but never bless his or her sin. This would contradict the nature of a blessing, which is to "speak good", which is impossible for an evil. It is a pity that the document has spent so much time establishing this distinction between two kinds of blessing, even though it is partly inoperative, as if to obscure the more fundamental distinction between the sinner and his sin. But here again, there is no presumption of a strategy of avoidance, as the Pope reminds us as a matter of course that one must bless the one without blessing the other.

 

4. Bless the unrepentant sinner?

Should we then only bless penitents, those who have a real intention of conversion? The fact is that the Declaration never uses the word "conversion", even though the idea is there, albeit very discreetly. Thus, for these "couples in an irregular situation" or "same-sex couples", there is mention of "present graces" obtained by simple pastoral blessings in the form of prayer, "so that human relationships may mature and grow in fidelity to the message of the Gospel, freeing themselves from their imperfections and frailties and expressing themselves in the ever greater dimension of divine love". (FS 31). Then it goes on to say: "God's grace is at work in the lives of those who do not claim to be just but humbly acknowledge that they are sinners like everyone else" (FS 32). The Communiqué goes further, giving the example of a "spontaneous" (non-ritualised) blessing that would be difficult to refuse if asked: "Lord, look upon your children, grant them health, work, peace and mutual help. Deliver them from everything that contradicts your Gospel and enable them to live according to your will. Amen."

Here, then, conversion is no longer a prerequisite, a firm intention on the part of the penitent, whom it is good to praise and whose blessing can "speak well of him". Instead, it becomes the objective, the work of God, which we hope will be accomplished in hearts as a result of this blessing insofar as it is a prayer. The good that it names is first and foremost on God's side, his work of salvation; then on the sinner's side, in a conditional future provided that he accepts this salvation within himself, without being asked here to share even this hope.

But should not every blessing be capable of "speaking well" of its recipient, not only for what it gives but first and foremost in itself in the present time, otherwise it would be untruthful? This is the option of the Declaration, which considers that the simple fact of a sinner imploring God with confidence (this is the title: Fiducia supplicans) must be welcomed as a divine movement (FS 21). Blaise Pascal had already made this point: "Console yourself, you would not seek me if you had not found me" (Pensées, Br. 553). The first movement of grace (initium fidei) is therefore a blessable good, the objective remaining to lead the sinner to full conversion. Not only to turn towards God (conversio ad Deum), but to detest the sin that turns him away (aversio a malo)[17].

We recognise the "via caritatis[18]", which accompanies the first "possible good[19]", which is still fragile, to help it grow little by little until it fills our whole life. Or the "law of graduality[20]", a policy of "small steps" and "step by step" that accepts that it takes time and stages to get to the truth. Here are twelve of them to illustrate. - Acknowledging a lack in your life, from which you turn to God. Consider the evil for which you are responsible. Name your sin. Hate your sin. Believe that you yourself can be forgiven. Ask for forgiveness. Consider that another life is possible. See it as good in itself. See it as good and desirable for oneself. Believe that it is possible, with God's grace. Make the decision to change your life, with all that this implies. Do it in deed and persevere with it. - All this can take a long time, even years, but we must not despair, because God is patient with sinners. Saint Augustine agrees: "It is better to limp along the right path than to run along the wrong one[21]."

Grace here is not just an end result (the state of grace; holiness in action), but a divine work of progressive transformation (the pilgrim state; holiness in progress). This is a condition of the law of graduality. But when the sinner's conscience is so distorted that he no longer sees the goal to be achieved, or that he does not see it as good, how can this be done? It is then up to the pastor to set the goal for him and to guide him in the right direction, as one guides a blind man; which presupposes above all establishing a pastoral relationship of trust. In this way, the law of graduality set out by John Paul II in Familiaris consortio is placed in the context of spiritual guidance by Pope Francis in Amoris laetitia.

It is also worth rereading the Declaration Fiducia supplicans following the Apostolic Exhortation Evangelii Gaudium to find Pope Francis' pastoral vision of a Church that must no longer be a customs office[22] where you have to declare all your sins before entering. Instead, it should be a "field hospital[23]" where we enter as we are, despite our wounds and even because of them, in order to be healed. The important thing is to feel loved and welcomed. Not to be reproached straight away for everything that's wrong. In fact, it would not be very evangelical to crush the crumpled reed, to extinguish the flickering wick (Is. 42:3; Mt 12:20), and it would be imprudent to frighten away the lost sheep before we have caught it. The truth will be revealed along the way. The good shepherd will show himself to be "a little cunning"[24] : you can't catch flies with vinegar...

This may explain why the sinner is not necessarily told straight away that he is in a state of sin - and why the Declaration does not do this either - because in order to be able to enlighten the conscience and reform it, it is necessary to have gone through several preliminary stages. Otherwise, if we transform material sin into formal sin[25] by warning the sinner ex abrupto when he is not ready to hear it and convert, he runs the risk of rejecting everything as a lie, or despairing of changing his life, and we will be responsible for this. But in some cases, the common good of the Church takes precedence, and the sinner must be warned in spite of everything. Remembering that the direct call to conversion is also evangelical and draws people to Christ (Acts 2:37; 3:19).

For all these reasons, we can accept that it is possible to bless a sinner, even an unrepentant one, not because of his sin or his lack of conversion, but simply because he turns to the Lord, imploring some grace from him, and praying that it will work its way into him. It's a truth, as long as you put it into perspective.

There is a great risk, however, of turning the via caritatis into a via peccatis. It would then no longer be a matter of accompanying the sinner step by step, stage by stage, so that he or she ends up being freed from the sin in which he or she is involved. Instead, it would be a matter of accompanying the Church step by step, stage by stage, so that it ends up freeing itself from the notion of sin in which it was involved. To silence sin, not as an evangelical strategy to move sinners towards the truth, but as a worldly strategy to move the Church towards error and lies. Pope Francis has denounced the process sufficiently for us not to suspect that he is complicit in it. We wish we could say the same about the Declaration.

 

5. "Irregular" situations

The expression "irregular situation" mentioned above is not new in ecclesiastical documents. For example, it was used by Cardinal Joseph Ratzinger (the future Pope Benedict XVI) in a 1994 letter from the Congregation for the Doctrine of the Faith on the communion of remarried divorcees: "the faithful who find themselves in irregular matrimonial situations[26]". By this is meant those who live as husband and wife (more uxorio) without actually being married according to the law of the Church, i.e. for baptised persons, without the sacrament (Can. 1055). Either they are not married at all; or they are only civilly married; or they are divorced and civilly remarried, i.e. separated and recommitted to a union other than the one that unites them sacramentally.

The Declaration Fiducia supplicans appears to add a new clarification by systematically distinguishing between "couples in an irregular situation" and "same-sex couples". This shows that the first category does not include the second. It should not be inferred a contrario that "same-sex couples" are not irregular, and therefore that they comply with the rule. Quite simply, as the expression is already used in a certain way, it was necessary to mark the difference, which is first and foremost one of nature before being one of law. This being the case, only the former are referred to by name in terms of their irregularity, whereas the latter are given absolutely no indication in the document: neither that their married life is contrary to the rule, nor that it is objectively disordered[27], or even intrinsically disordered[28], nor that this constitutes a sin or a sinful situation. No moral or legal qualification is directly applied to them, which raises questions. Does the Dicastery still see it as a sin, or as something to sin about?

In fact, the Declaration clearly recalls that "the Church has always considered as morally licit only sexual relations experienced within marriage" (FS 11), which is defined as "an exclusive, stable and indissoluble union between a man and a woman, naturally open to the generation of children (...) It is only in this context that sexual relations find their natural, proper and fully human meaning. The Church's doctrine on this point remains firm" (FS 4). We may wonder whether this definition excludes civil spouses insofar as civil marriage is no longer indissoluble, but the question does not arise for "same-sex couples", who by their very nature cannot claim to form a marriage in the sense in which the Church understands it, and not by mere irregularity. It is important to emphasise this, because irregularity can sometimes be regularised, whereas the defect in nature can never be remedied.

However, the press release on the reception of Fiducia supplicans no longer seems to make this distinction, referring only to "couples in an irregular situation" without ever mentioning "same-sex couples" except in quotations from the Declaration. Does this mean that the second category has been temporarily set aside to calm people's nerves, or that the two categories are now one and the same, which would be tantamount to making the defect in nature a mere legal defect that could be remedied? This is all the more worrying given that the vocabulary of irregularity no longer has any basis in reality or any moral qualification. If it is no longer just a question of the rule, then can't we change the rule? Or make it a simple difference of status, with no moral connotation - the monk can't marry either: it's against the rule. He lives something else...

 

6. Blessing the couple without blessing the union?

Many have questioned the possibility of blessing the couple without blessing the union, the difference between the two terms being misunderstood - one and the other can be understood as meaning a simple emotional union, or on the contrary as implying a sexual relationship - which means that blessing the one without blessing the other appears contradictory in both cases, but for opposite reasons. It goes without saying that these two terms must be interpreted in such a way that the distinction between the two is not absurd.

This becomes much clearer if we follow the Pope's own interpretation: it is a question of blessing the sinner without blessing the sin, as we saw earlier. The couple must therefore be considered here insofar as it is a good reality, or presenting some good which as such is blessable; the union insofar as it is bad, or comprising an evil which cannot be dissociated from it, and for this reason is not blessable. This presupposes being able to distinguish between what is a sin and what is not, or what, without being a sin, is always linked to it in one way or another, and what can be detached from it in order to be saved.

In reality, the problem lies first and foremost in the use of the word "couple" for the two categories, "couples in an irregular situation" and "same-sex couples", as if they could be put on the same level, regardless of their differences in nature and not just in law, which is a major first in a document from the Holy See. The previous document from the Congregation for the Doctrine of the Faith refrained from doing this, speaking of union and "partnership"[29] for people of the same sex, but never of "couple". This helps to trivialise homosexual relationships: whether you are of either sex or the same sex, you live "as a couple" in the same way, with couple relationships and a family life like everyone else. Without even declaring these unions to be simply "irregular", we would be in the process of normalising them.

The term "couple" is inappropriate and surprising in a document from a Dicastery that until now had accustomed us to more formal language. It is nonetheless acceptable if we do not intend to use it as a technical term, but rather to follow current, sociological usage, based on the way people speak and refer to each other. It would not be the first time that a Dicastery has adopted a double level of discourse (without double language), depending on whether it is a question of a more formal dogmatic approach or a more consensual pastoral approach (without separating pastoral care from doctrine). Thus, in ecumenical matters, the Holy See resolutely rejects the term "Church" for Protestant communities, reserving for them the expression "ecclesial communities", because for Catholics they are not Churches in the proper sense because they lack apostolic succession and do not have the sacrament of Holy Orders, which we hold is necessary to consecrate bishops as successors of the Apostles. On the other hand, we will not refrain from calling them "Churches" in order to list them in pastoral documents[30] when we follow the way they refer to themselves. The key is to know what you are talking about and to whom. It's best to be specific.

 

7. Bless the couple or individuals?

Rather than bless the couple without blessing the union, many bishops' conferences (those of Africa, but also France and many others) have preferred to abstain and stick to blessing individuals without blessing couples. In so doing, they reverted to the previous system of the Congregation for the Doctrine of the Faith's 2021 document, since the point of the 2023 Declaration that justified its novelty was not received. The Dicastery conceded this option after the event in its press release, in view of the context of each country, which must be taken into account, on condition that it is not used as a matter of principle to reject the Declaration's own doctrinal contribution.

So the question remains, which can be rephrased as follows: is it possible, in theory and in practice, to bless couples insofar as we are aiming for a good reality, without thereby blessing their union, which insofar as it is irregular or unnatural cannot be blessed? No one is reduced to his or her sin, which makes it possible to love the sinner without loving his or her sin, and to bless the sinner without blessing his or her sin. Can the same be said of a couple of sinners and bless them as a couple when it appears that their married life is the place and instrument of their sin? In other words, isn't there a good part in this couple that is not decisively linked to the bad part, which could be detached from it in order to save it?

If there is one healthy part that deserves to be considered and preserved after rectification, it is friendship. A beautiful and chaste friendship; the quest for Christian perfection is strengthened "by the support of a disinterested friendship[31]" transfiguring same-sex attraction. Similarly, for couples in an irregular situation, the Church accepts that they may, if necessary, remain together on condition that they live in continence as brother and sister, which will give them access to the sacraments of penance and the Eucharist[32]. And if these "pairs of friends" do not yet live perfectly in continence, we can still concede that their friendship is good and blessable if it at least strengthens them in a mutual desire for conversion and the search for holiness to which they both aspire despite their weakness.

Can we go further? The previous Doctrine of the Faith document judged not: "The presence in these relationships of positive elements, which in themselves must be appreciated and valued, is not, however, of such a nature as to justify them and thus make them legitimately susceptible of an ecclesial blessing, since these elements are at the service of a union not ordered to the plan of the Creator[33]." Without contradicting the Responsum, the Declaration Fiducia supplicans sought to add "new clarifications" to it (FS 2): to introduce this distinction between liturgical blessings, for which the Responsum remains applicable, and pastoral blessings, which fall outside it. For all that, they are not out of control. First of all, the Communiqué made it clear that the Declaration referred to blessing couples and never unions. Then Pope Francis added that we were blessing sinners and not sin. So we have to remember that sinful couples can be blessed, but not sinful unions. At the end of the day, is there any difference between the two texts and the two types of blessing?

One of two things. Either one holds with the Responsum that the "positive elements" of the couple are necessarily "at the service of a sinful union", and it is difficult to see how one can bless the one without the other when one should not. Or we can accept with the Declaration that we can bless one without blessing the other, and we will then have to show that these "positive elements" of the couple are not necessarily "at the service of the union" but can emerge from it. There is no need to multiply the cases: a single one is enough to demonstrate the possibility, apart from the chaste friendship presented above, which hardly poses any difficulty. Let's take the example given by the Communiqué of a prayer in which we ask the Lord to deliver these people from everything that contradicts the Gospel and to live fully according to his will. As we have seen, the only "positive element" to be considered in this couple is their request for a blessing, which in this case is not "at the service of the union" insofar as it is sinful, but on the contrary aims to purify it. Under these conditions, pastoral blessings seem to avoid the dependency that Responsum denounced for liturgical blessings.

However, the objective order of reality is one thing, the order of its perception is another. A blessing may well not be liturgical, since the minister is merely making a spontaneous, non-ritualised gesture, but it will not necessarily be perceived as such in the minds of the faithful, for whom all too often everything the priest touches is blessed, regardless of this nomenclature of the liturgical, paraliturgical and non-liturgical, which sometimes escapes even the specialist, since these peripheral fields are still insufficiently explored by theology. Whether we like it or not, the mere presence of an ordained minister means that his non-ritual gesture is likely to be put on an equal footing with liturgical blessings of far greater efficacy, with quasi-consecratory value. In these situations, not only should liturgical blessings be banned because of the objective links they have with the sacraments according to the Responsum, but also non-liturgical blessings because of the closeness they still retain with the previous ones, not so much in the sacramental organigram as in the understanding of those concerned, those around them and the faithful. The lively reactions to the Declaration amply demonstrate this.

Added to this is the fact that as long as the conscience of these faithful "couples" is deformed to the point where they no longer see their love situation as sinful, which in our society is becoming the norm even in the most traditional circles, no matter how much we pray that the Lord will convert in them everything that contradicts his Gospel, they will blame it on everything else, but not on this. In other words, the blessing will have no effect. Unless that is precisely what is intended: to cloud consciences by blessing sinners and their sins, good and evil, God forbid. Complacent ministers will easily lend themselves to this game, in the name of an erroneous conception of love that covers everything, when they themselves do not share the ideology that underlies it. The blind leading the blind... will fall into a pit (Mt 15:14). Under cover of a supposedly irreproachable orthodoxy, a deviant pastoral approach is gradually taking hold, preparing the ground for the next move, which would be to change the doctrine and rewrite the Catechism accordingly. The apparently benign gesture of an informal blessing turns out to be a formidable instrument for scotomising people's minds. If this was the strategy, it marks what we hope will be a definitive halt. If it wasn't, it would be a good idea to make this clear in ways other than imprecise press releases that only serve to increase doubt.

In these circumstances, it is understandable that many Bishops' Conferences have felt it more urgent to wait or to ignore the issue in order to calm people down. It remains to enlighten them.

 

8. Confessional science and the common good

Beyond the polemics, this affair shows the difficulty of setting up as a universal rule what was practised until then by all pastors in the secrecy of the Confessional or in the discretion of a personalised accompaniment. Wasn't this a gamble, an illusory objective, the task in fact impossible? While the rule must remain general and impersonal, and be prepared for the future, these situations call for a spirit of finesse and not of geometry, a pastoral tact that struggles to be measured from afar and governed from above.

This raises the question of how to articulate pastoral prudence and the law of charity, which sometimes oscillates between assessing concrete situations and promoting the common good. This is not a difficulty unique to the Church. These days, individual rights take precedence over the common good, and this is ultimately ruinous for any society, even an ecclesial one. Can we save the lost sheep at all costs, to the point of losing the ninety-nine others who have been left behind? The ancient order of penitents had this function of stigmatising the sinner in order to treat the sick member separately and thus avoid contagion of the whole body. At the risk of believing that the sinner is no longer in the Church (which is false: the Church was made for him) or that the others are perfect (which again is misleading: all must be converted). We can then denounce the Donatist temptation of a Church of the perfect, opening the doors wide so as not to turn it into a customs house or a prison. But what about a country hospital where the sick sit with the healthy to the point of offering no resistance to the pandemic? What are we to make of a Church ship that has neither compass nor rudder, open to all but subject to all winds, no longer showing the way or its intention to follow it? It is not certain that the via caritatis and the law of gradualness can easily change scale by moving from the grid of the confessional to the Confession of Peter.

More broadly, this highlights the challenge of the globalisation of the Church. Should we promote and consecrate a contextual theology and a contextual pastoral ministry that will inevitably lead to contextual dogmatics at the expense of the unity of the faith? "Pleasant justice that a river bounds! Truth this side of the Pyrenees, error beyond" (B. Pascal, Pensées, Br. 294). But it will at least have had the merit of highlighting the need to take a closer look at a field of study that has been neglected too long, and which is now finding renewed interest.

In conclusion, to briefly answer the question posed in the title of this study: Can Fiducia supplicans be blessed? Our answer will be just as clear: neither yes nor no, quite the contrary.

Fr. Thomas Michelet O.P. (PUST Angelicum)

Further reading:

Thomas Michelet, "Synod on the Family: the Path of the Ordo Paenitentium", Nova et Vetera 90 (2015), p. 55-80.

  1. Dicastery for the Doctrine of the Faith, Declaration Fiducia supplicans on the pastoral significance of blessings, 18 December 2023 (hereinafter referred to as: FS): Presentation by Cardinal Víctor Manuel Fernández, Prefect of the Dicastery [Bollettino B0901]. ↩

  2. FS 41: "What is said in this Declaration about the blessing of same-sex couples is sufficient to guide the prudent and paternal discernment of ordained ministers in this regard. In addition to the above indications, therefore, no further response is to be expected on possible provisions to regulate the details or practicalities regarding blessings of this kind". ↩

  3. The Pillar (23 December 2023); ABC (27 December 2023); Die Tagespost (3 January 2024); etc. ↩

  4. Dicastery for the Doctrine of the Faith, Press release on the reception of Fiducia supplicans (4 January 2024), L'Osservatore Romano, Giovedi 4 Gennaio 2024 (163/3) p.6; La Stampa (11 January 2024). ↩

  5. Congregation for the Doctrine of the Faith, Responsum ad dubium concerning the blessing of same-sex unions, 22 February 2021, AAS 113/4 (2021), 431-434; Commentary on the Responsum ad dubium. ↩

  6. Press release..., n. 1. ↩

  7. Vatican News, 13 gennaio 2024. ↩

  8. Fiducia supplicans, n. 1: "The Father blessed us 'while we were still sinners' (Rom 5:8)"; FS 29: "From the point of view of the ascending dimension, when we become aware of the Lord's gifts and his unconditional love, even in sinful situations, especially when a prayer is heard, the believer's heart lifts up its praise and blessing to God"; FS 32: "The grace of God works in the lives of those who do not claim to be righteous but who acknowledge themselves humbly as sinners, like everyone else"; FS 34: "The Church's liturgy itself invites us to this attitude of trust, even in the midst of our sins". ↩

  9. Fiducia supplicans, n. 38. ↩

  10. Press release, no. 5: "These are blessings lasting a few seconds, with no Ritual and no Book of Blessings (...) They last 10 or 15 seconds. ↩

  11. Fiducia supplicans, Presentation: "Given that 'the Roman Curia is first and foremost an instrument at the service of the successor of Peter' (Ap. Const. Praedicate Evangelium, II, 1), our work must promote not only an understanding of the Church's perennial doctrine, but also the reception of the Holy Father's teaching". ↩

  12. Press release, n. 3: "The case of certain bishops' conferences must be understood in context. In various countries, there are strong cultural and even legal issues that require time and pastoral strategies that go beyond the short term. (...) What is important is that these bishops' conferences are not defending a doctrine different from that of the Declaration approved by the Pope, since it is the established doctrine, but rather that they are proposing the need for study and discernment in order to act with pastoral prudence in this context". ↩

  13. Fiducia supplicans, Presentation: "The value of this document, however, is that it offers a specific and innovative contribution to the pastoral meaning of blessings, which makes it possible to broaden and enrich the traditional understanding of them, closely linked to a liturgical perspective. This theological reflection, based on the pastoral vision of Pope Francis, involves a real development of what has been said about blessings in the Magisterium and official Church texts. For this reason, the text has taken the form of a "Declaration". ↩

  14. Press release, n. 4: "The real novelty of this Declaration, the one that requires a generous effort of reception and from which no one should claim to be excluded, is not the possibility of blessing couples in an irregular situation. It is the invitation to distinguish between two different forms of blessing: 'liturgical or ritualised' and 'spontaneous or pastoral'". ↩

  15. Fiducia supplicans, n. 35: "This is why the pastoral sensitivity of ordained ministers must also be trained to spontaneously perform blessings which are not found in the Ritual of Blessings"; FS 40: "... by these blessings, which are not given according to the ritual forms proper to the liturgy, but rather as an expression of the Church's maternal heart, similar to those which spring from the depths of popular piety...". ↩

  16. Congregation for the Doctrine of the Faith, Responsum à un dubium au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe, 22 February 2021, explanatory note: "Consequently, in order to be consistent with the nature of sacramentals, when a blessing is invoked on certain human relationships, it is necessary - in addition to the right intention of those taking part in it - that what is blessed be objectively and positively ordered to receive and express grace, according to the designs of God inscribed in Creation and fully revealed by Christ the Lord. Only realities that are in themselves ordered to serve these plans are therefore compatible with the essence of the blessing given by the Church". ↩

  17. Catechism of the Catholic Church, n. 1431. ↩

  18. Francis, Apostolic Exhortation Amoris laetitia (19 March 2016), n. 306. ↩

  19. Francis, Apostolic Exhortation Evangelii Gaudium (24 November 2013), n. 45. ↩

  20. John Paul II, Apostolic Exhortation Familiaris consortio (22 November 1981), 34; Francis, Apostolic Exhortation Amoris laetitia (19 March 2016), 293-295. ↩

  21. S. Augustine, Sermo 169, 15.18 (in fine), PL 38, 926 : "Melius it claudus in via, quam cursor praeter viam". ↩

  22. Evangelii Gaudium, n. 47: "We often behave as controllers of grace and not as facilitators. But the Church is not a customs office; it is the father's house where there is room for everyone with their difficult lives." ↩

  23. Francis, Interview with Father Antonio Spadaro, director of the magazine La Civiltà Cattolica (L'Osservatore Romano, 26 September 2013): "I see the church as a field hospital after a battle. It is useless to ask a seriously injured person if he has high cholesterol or about the level of his blood sugars! You have to heal his wounds. Then we can talk about everything else. Heal the wounds, heal the wounds... And you have to start from the ground up. ↩

  24. Ibid.: "Yes, perhaps I can say that I'm a bit astute (un po' furbo), that I can adapt to circumstances (muoversi), but it is also true that I am a bit naïve. Yes, but the best summary, the one that comes more from the inside and that I feel most true is this: I am a sinner whom the Lord has looked upon". ↩

  25. We say that there is "material sin" when there is matter to sin but without the knowledge and consent that constitutes the formal element; and "formal sin" when there is both. Only the latter is a real sin. ↩

  26. Congregation for the Doctrine of the Faith, Letter to the Bishops of the Catholic Church on the Reception of Eucharistic Communion by Faithful Who Are Divorced and Remarried (14 September 1994), n. 2 and 10. ↩

  27. Catechism of the Catholic Church, n. 2358. ↩

  28. Catechism of the Catholic Church, n. 2357. ↩

  29. Congregation for the Doctrine of the Faith, Responsum à un dubium au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe, 22 February 2021, Explanatory note: "For this reason, it is not licit to give a blessing to relationships or partnerships, even stable ones, which involve sexual practice outside marriage (that is, outside the indissoluble union of a man and a woman open in itself to the transmission of life), as is the case with unions between persons of the same sex." ↩

  30. Pontifical Council for Promoting Christian Unity, The Ecumenical Dimension in the Formation of Those Engaged in Pastoral Work, II. A. g. (Other Churches and Ecclesial Communities): "...Churches and ecclesial Communities from the Reformation period (e.g. Anglicans, Lutherans, Reformed); Free Churches (e.g. Methodists, Baptists, Disciples of Christ, classical Pentecostals)". ↩

  31. Catechism of the Catholic Church, n. 2359: "Homosexual persons are called to chastity. By means of the virtues of self-control, educators of interior freedom, sometimes by the support of a disinterested friendship, by prayer and sacramental grace, they can and must gradually and resolutely draw closer to Christian perfection". ↩

  32. John Paul II, Apostolic Exhortation Familiaris Consortio (22 November 1981), n. 4: "Reconciliation through the sacrament of penance - which would open the way to the sacrament of the Eucharist - can be granted only to those who have repented of having violated the sign of the Covenant and of fidelity to Christ, and are sincerely disposed to a form of life that is no longer in contradiction with the indissolubility of marriage. In concrete terms, this means that when a man and a woman are unable to fulfil the obligation of separation for serious reasons, such as bringing up children, "they undertake to live in complete continence, that is to say, to abstain from the acts reserved to spouses"(180). ↩

  33. Congregation for the Doctrine of the Faith, Responsum à un dubium au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe, 22 February 2021, Explanatory note. ↩

Fiducia supplicans face au sens de la foi

Écrit par : Emmanuel Perrier
Publié le : 22 Janvier 2024
  • église
  • morale
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Fils de l’Église fondée sur les apôtres, nous ne pouvons qu’être alarmés du trouble dans le peuple chrétien suscité par un texte venant de l’entourage du Saint-Père[1]. Il est insupportable de voir des fidèles du Christ perdre confiance dans la parole du pasteur universel, de voir des prêtres déchirés entre leur attachement filial et les conséquences pratiques auxquelles ce texte leur imposera de faire face, de voir des évêques se diviser. Ce phénomène de grande ampleur auquel nous assistons indique une réaction du sensus fidei. On appelle « sens de la foi (sensus fidei) » l’attachement du peuple chrétien aux vérités touchant la foi et les mœurs[2]. Cet attachement commun, « universel » et « indéfectible », vient de ce que chaque croyant est mû par l’unique Esprit de Dieu à embrasser les mêmes vérités. C’est pourquoi, lorsque des affirmations touchant à la foi et aux mœurs viennent heurter le sensus fidei se produit à leur égard un mouvement instinctif de défiance qui se manifeste collectivement. Il est cependant nécessaire d’en sonder la légitimité et les motifs. Nous nous en tenons ici aux six raisons qui nous semblent les plus saillantes.

 

1. Il n’est de bénédiction qu’ordonnée au salut

En effet, « bénir est une action divine qui donne la vie et dont le Père est la source. Sa bénédiction est à la fois parole et don » (CEC 1078). Cette origine divine indique aussi sa fin, exprimée par saint Paul avec force : Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui nous a bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles aux cieux, dans le Christ. C’est ainsi qu’il nous a élus en Lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour (Ep 1, 3).

En rappelant l’origine et la fin de toute bénédiction, il apparaît alors clairement quelle est la grâce que l’on demande lorsqu’on bénit : elle doit apporter la vie divine pour être « saints et immaculés dans sa présence ». Il n’y a donc de bénédiction qu’en vue de la sanctification et de la libération du péché, servant ainsi à la louange de Celui qui a fait toutes choses (Ep 1, 12).

 

Déroger à cet ordre divin de la bénédiction pour le salut est impossible à l’Église. Tout propos de bénir sans que cette bénédiction soit explicitement ordonnée à être « saints et immaculés », même pour des motifs par ailleurs louables, heurte donc immédiatement le sensus fidei.

 

2. L’Église ne sait pas bénir autrement que dans une liturgie

Chacun est appelé à bénir Dieu et à l’appeler pour obtenir ses bénédictions. L’Église fait de même et intercède pour ses enfants. Mais entre un croyant individuel et l’Église, le sujet qui agit n’est pas de même nature, et cette différence a des conséquences importantes lorsqu’on envisage l’action de bénir. En leur racine, les bénédictions ecclésiales — et nous entendons par là les bénédictions de l’Église elle-même — émanent de la mystérieuse et indéfectible unité qui la constitue dans son être[3]. De cette unité qui la lie à son Époux Jésus-Christ, il résulte que les demandes qu’elle présente sont toujours agréables à Dieu, elles sont comme les demandes du Christ lui-même à son Père. C’est pourquoi, depuis l’origine, l’Église ne cesse de bénir avec l’assurance d’obtenir de nombreux effets spirituels de sanctification et de libération du péché[4]. Bénir est ainsi une activité vitale de l’Église. On pourrait parler de l’activité vitale de son cœur : il est fait pour assurer la circulation des bénédictions, de Dieu vers l’homme et de l’homme vers Dieu (cf. Ep 1, 3, précité), selon une systole diffusant les bienfaits divins répondant à une diastole recueillant les supplications humaines. Il en résulte que les bénédictions ecclésiales sont de soi une œuvre sacrée. On peut même dire qu’elles forment l’essence de la liturgie chrétienne, comme en témoignent les sources historiques[5]. Pour l’Église, bénir en suivant quelque forme liturgique n’est pas une option, elle ne sait pas faire autrement en raison de ce qu’elle est, en raison de l’activité vitale du cœur ecclésial. Ce qui relève de son pouvoir en revanche, est de fixer les modalités et les conditions des bénédictions, leur rituel, comme il en va pour les sacrements[6].

Une bénédiction n’est donc pas liturgique parce qu’un rite a été institué, comme si “liturgie” signifiait “officiel”, ou “obligatoire”, ou “institutionnel”, ou “public”, ou “degré de solennité” ; ou bien comme si “liturgie” était une étiquette apposée de l’extérieur sur une activité ecclésiale. Une bénédiction est liturgique dès lors qu’elle est ecclésiale, parce qu’elle engage le mystère de l’Église dans son être et son agir. C’est dans ce cadre qu’intervient le prêtre[7]. Lorsque des fidèles s’avancent vers un prêtre pour demander la bénédiction de l’Église, et que ce prêtre les bénit au nom de l’Église, il agit dans la personne de l’Église. C’est pourquoi cette bénédiction ne peut être que liturgique parce que c’est l’intercession de l’Église qui apporte ce soutien et non l’intercession d’un fidèle individuel.

 

Il n’est dès lors pas étonnant que le sensus fidei soit troublé lorsqu’il est enseigné qu’un prêtre, requis comme ministre du Christ, pourrait bénir sans que cette bénédiction soit une action sacrée de l’Église, simplement parce qu’aucun rituel n’a été établi. Cela revient à dire soit que l’Église n’agit pas toujours comme l’Épouse du Christ, soit qu’elle n’assume pas d’agir toujours comme l’Épouse du Christ.

 

3. Toute bénédiction a un objet moral

Une bénédiction s’applique à des personnes ou des choses, auxquelles Dieu départit gratuitement un bienfait. Le don qui est accordé par une bénédiction répond donc à trois ensembles de conditions. — Du côté de Dieu, le don est l’effet de la libéralité divine, il a toujours sa source dans la miséricorde divine en vue du salut. C’est pourquoi Dieu bénit selon ce qu’Il a disposé être la voie du salut, Jésus-Christ le Verbe incarné, mort et ressuscité pour nous racheter, mais aussi selon ce qui est utile au salut. Il en résulte d’une part que le don ne peut être contraire à l’ordre créé, notamment à la différence primordiale entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres (cf. 1Jn 1, 5), entre la perfection et la privation de perfection (cf. Mt 5, 48). Le don divin ne peut non plus être contraire à l’ordre de la grâce, notamment en ce qu’elle rend juste devant Dieu (cf. Rm 5, 1s.). D’autre part, Dieu donne selon ce qu’Il juge opportun de donner à chacun le moment venu. Dieu voit plus loin que nous et veut donner plus que ce que nous attendons. C’est pourquoi, notamment, Il permet des tribulations, des épreuves et des souffrances (cf. 1P 1, 3s. ; 4, 1s.) pour émonder ce qui est mort et faire porter plus de fruits à ce qui est vivant (Jn 15, 2). — Du côté du bénéficiaire, le don accordé par une bénédiction ne présuppose pas d’être déjà parfait, ce qui rendrait le don inutile, mais il présuppose d’avoir la foi et l’humilité de reconnaître son imperfection face à Dieu. De plus, afin que le don puisse produire son effet, le cœur doit être disposé à la conversion et au repentir. Les bénédictions ne sont pas pour stagner moralement mais pour progresser vers la vie éternelle et se détourner du péché. — Enfin, du côté du bienfait lui-même, il existe un ordre : les bienfaits temporels sont en vue des biens spirituels ; les vertus naturelles sont soutenues et ordonnées par les vertus théologales ; les biens pour soi sont en vue de l’amour de Dieu et du prochain ; les délivrances des maux corporels sont en vue des libertés spirituelles ; les forces pour surmonter les peines sont en vue des forces pour repousser les fautes.

Tout ceci montre que les bénédictions ont toujours un objet moral, au sens où la morale est la manière humaine d’agir pour le bien et de se détourner du mal : Dieu donne ses dons pour que l’homme pratique la justice en obéissant aux commandements et avance sur la voie de la sainteté à l’exemple du Christ ; l’homme reçoit ces dons comme un agent rationnel qui reçoit le secours de la grâce pour devenir bon ; les dons sont des bienfaits pour croître spirituellement.

 

Il est donc compréhensible que le sensus fidei soit troublé lorsque les bénédictions sont présentées de telle sorte que leur portée morale devient confuse. En effet, l’instinct de la foi ne s’attache pas seulement aux vérités révélées mais il s’étend à la mise en pratique de ces vérités dans la conformité aux mœurs de l’Évangile et de la Loi divine (cf. par ex. Jc 2, 14s.). C’est pourquoi le sensus fidei répugne à voir la boussole morale des bénédictions neutralisée ou faussée. — Ainsi lorsqu’on met en exergue une condition de la bénédiction au détriment des autres. Par exemple la miséricorde de Dieu et son amour inconditionnel pour le pécheur n’empêchent pas la finalité de cette miséricorde et de cet amour inconditionnel, et n’annulent pas les conditions du côté du bénéficiaire ni l’ordre des bienfaits. — De même, lorsque l’on évoque les effets plaisants (le réconfort, la force, la tendresse) en taisant les effets déplaisants alors qu’ils sont les chemins nécessaires de la libération (la conversion, le rejet du péché, la lutte contre les vices, le combat spirituel). — Enfin, lorsqu’on s’en tient à des termes généraux (la charité, la vie) sans indiquer les conséquences concrètes qui sont la raison même d’une bénédiction particulière.

 

4. Dieu ne bénit pas le mal, contrairement à l’homme

Y a-t-il besoin de rappeler que des premiers mots de la sainte Écriture jusqu’aux derniers, la Révélation affirme la bonté de Dieu et de ses œuvres ? Dieu n’est pas seulement vivant, Il est la Vie (Jn 14, 6). Dieu n’est pas seulement bon, Il est le bien par essence (cf. Lc 18, 19). C’est pourquoi « il n’y a pas un trait du message chrétien qui ne soit pour une part une réponse à la question du mal » (CEC n. 309), non seulement parce l’homme se pose cette question, mais d’abord et avant tout parce que Dieu est Dieu. En effet, contrairement à Dieu, l’homme est partagé face au mal. Depuis la chute originelle, il se détourne du bien divin pour préférer d’autres fins. Cette manière de se désordonner, de perdre de vue le vrai bien pour viser un bien apparent, comme une flèche qui rate sa cible, l’Écriture sainte l’appelle le péché. Le péché est imputable à l’homme en raison de sa faute. Et dans sa faute, l’homme se compromet avec le mal.

Il y a ainsi cette différence entre Dieu et l’homme que Dieu ne bénit jamais le mal mais bénit toujours pour délivrer du mal (une des demandes du Notre Père, cf. Mt 6, 13), pour que l’homme soit pardonné de sa faute et cesse de se compromettre avec le mal, pour qu’il ne soit pas écrasé par ses péchés mais en soit racheté. De son côté, la tendance de l’homme pécheur est certes de refuser de bénir le mal, mais seulement jusqu’à un certain point, c’est-à-dire jusqu’au moment où sa compromission avec le mal l’emporte. Lorsque ce point est atteint, il préfère « compromettre ou fausser la mesure du bien et du mal pour l’adapter aux circonstances », « il fait de sa faiblesse le critère de la vérité sur le bien, de manière à pouvoir se sentir justifié par lui seul »[8]. Autrement dit, la caractéristique des bénédictions humaines est qu’elles trafiquent régulièrement le thermomètre moral pour s’accommoder d’un désordre par rapport au vrai bien. Jean-Paul II présentait ainsi la parabole du pharisien et du publicain (cf. Lc 18, 9-14) comme la figure toujours actuelle de cette tentation : le pharisien bénit Dieu mais n’a rien à lui demander d’autre que de le maintenir tel qu’il est ; le publicain confesse son péché et supplie Dieu pour recevoir une bénédiction de justification. Le premier a trafiqué le thermomètre, le second est guéri en se fiant au thermomètre.

 

L’impression que l’on trafique le thermomètre moral pour bénir des actes désordonnés ne peut que rendre le sensus fidei suspicieux. Certes, cette suspicion a besoin d’être purifiée de toute projection dans une moralité idéale ou d’une rigidité morale valable seulement pour les autres. Mais il reste que le sensus fidei touche juste lorsqu’il s’alarme de ce qu’on pourrait attribuer à Dieu de bénir le mal. Quel pécheur ne serait pas bouleversé si une voix autorisée lui apprenait que, finalement, la miséricorde divine bénit sans délivrer, et qu’il sera désormais accompagné dans sa misère mais aussi abandonné à sa misère ?

 

5. Magistère : l’innovation implique la responsabilité

« À Dieu qui révèle il faut apporter l’obéissance de la foi »[9]. Concrètement, puisque l’intelligence connaît au moyen de propositions, l’obéissance de la foi est un assentiment volontaire à des propositions vraies. Par exemple, par la foi, nous tenons pour vraie la proposition : « Dieu le Père tout-puissant est le créateur du ciel et de la terre ». L’ensemble des vérités auxquelles la foi est tenue se trouve dans « l’unique dépôt sacré de la parole de Dieu », constitué ensemble par la sainte Tradition et par la sainte Écriture. Ce dépôt sacré a un seul interprète authentique, le Magistère. Le Magistère « n’est pas au-dessus de la parole de Dieu écrite ou transmise ». Il a la responsabilité, avec l’assistance de l’Esprit-Saint, « d’écouter avec piété, de garder saintement et d’exposer fidèlement » la parole de Dieu lorsqu’il enseigne les vérités qui y sont contenues[10]. Cet enseignement du Magistère se divise en deux catégories[11]. Le Magistère dit « solennel » est un enseignement sans erreur possible. Les vérités enseignées de manière solennelle requièrent l’obéissance de la foi dans un « complet hommage d’intelligence et de volonté »[12] : c’est le cas de tout ce qui vient d’être dit concernant le dépôt sacré de la parole de Dieu, la fonction et la responsabilité du Magistère. En revanche, le Magistère dit « ordinaire » est un enseignement assisté par l’Esprit-Saint, qui comme tel, doit être reçu avec un « hommage religieux d’intelligence et de volonté »[13], alors même qu’il n’est infaillible que s’il est universel.

Ces rappels sont importants lorsqu’un texte, possédant toutes les formes extérieures d’un texte du Magistère dit « ordinaire », entend enseigner une proposition qualifiée de « contribution spécifique et innovante » impliquant « un réel développement »[14]. En l’occurrence, la proposition est la suivante :

« Il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales, afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage » (FS, n. 31).

 

Quant à la conclusion, elle contredit un Responsum du même Dicastère, émis trois ans auparavant, dont la proposition principale est la suivante :

« Il n’est pas licite de donner une bénédiction aux relations ou partenariats, même stables, qui impliquent une pratique sexuelle hors mariage. La présence dans ces relations d’éléments positifs [n’est pas suffisante…] puisque ces éléments se trouvent au service d’une union non ordonnée au dessein du Créateur. »[15]

 

Nous sommes donc face à deux propositions, l’une et l’autre prétendant être vraies comme émanant du « seul interprète authentique » du dépôt révélé, tout en étant contradictoires. Pour sortir de cette contradiction, il faut se tourner vers les motifs avancés dans chacun des textes.

La déclaration Fiducia supplicans a le privilège d’être plus récente[16]. Elle prétend dans ses motifs ne pas contredire le Responsum antérieur : les deux propositions seraient vraies, chacune selon un rapport différent, en sorte qu’elles seraient complémentaires. La bénédiction de couples de même sexe a) serait en effet illicite si elle se faisait de manière liturgique sous une forme fixée rituellement (solution du Responsum), mais b) elle deviendrait possible si elle se fait sans rite liturgique et « en évitant qu’elle devienne un acte liturgique ou semi-liturgique semblable à un sacrement » (FS, n. 36).

À lire maintenant le Responsum, on s’aperçoit que, malgré les éclaircissements fournis, la contradiction demeure. Certes, il évoque le danger de la confusion avec la bénédiction nuptiale auquel répond Fiducia supplicans. Mais là n’est pas son argument principal. Comme l’explique le texte précité, la bénédiction d’un couple est la bénédiction des relations qui font ce couple, et ces relations elles-mêmes naissent et s’entretiennent par des actes humains. Par conséquent, si les actes humains sont désordonnés (c’est-à-dire, comme on l’a dit, perdant de vue le vrai bien pour s’attacher à un bien apparent), s’ils sont donc des péchés, la bénédiction du couple serait automatiquement la bénédiction d’un mal, quoi qu’il en soit des actes moralement bons exercés par ailleurs (comme par exemple le soutien mutuel). L’argument du Responsum vaut donc quelle que soit la bénédiction qui est donnée, rituelle ou non, liée à un sacrement ou non, publique ou privée, préparée ou spontanée. C’est en raison même de ce qui fait de ce couple un couple que sa bénédiction est impossible.

Ce qui ressort de cette comparaison est l’extrême légèreté avec laquelle Fiducia supplicans assume la responsabilité magistérielle, alors même que le sujet était controversé et que, contenant une proposition « innovante », un surcroît d’attention aux conditions posées par le concile Vatican II était requis. En effet, le texte accumule les arguments en faveur d’une plus grande sollicitude pastorale dans les bénédictions, mais cette sollicitude peut parfaitement être remplie par des bénédictions sur les personnes, et aucun des arguments fournis ne justifie que ces bénédictions soient accomplies sur les couples. Plus regrettable est que le document esquive l’objection centrale du Responsum et dilue les problèmes soulevés par sa propre proposition au lieu de bâtir un dossier solide, montrant par le recours à l’Écriture et la Tradition, a) à quelles conditions il serait possible de bénir une réalité sans bénir le péché qui lui est attaché, b) comment cette solution s’harmoniserait avec le Magistère antérieur.

 

L’incohérence et le manque de responsabilité du Magistère sont incontestablement une cause de grand trouble du sensus fidei. D’abord parce qu’ils introduisent l’incertitude quant aux vérités réellement enseignées par le Magistère ordinaire. Plus grave, ils ébranlent la confiance dans l’assistance divine du Magistère et l’autorité du successeur de Pierre qui, elles, appartiennent au dépôt sacré de la parole de Dieu.

 

6. La pastorale à l’heure de la déresponsabilisation hiérarchique

Dieu est la source de toute bénédiction et l’homme ne peut bénir au Nom de Dieu que de manière ministérielle. Le pouvoir de bénédiction concédé à Aaron et à ses fils (Nb 6, 22-27), puis aux apôtres (Mt 10, 12-13 ; Lc 10, 5-6) et aux ministres ordonnés est donc une concession assortie d’une exigence, celle de ne bénir au Nom de Dieu que ce que Dieu peut bénir. L’histoire de l’Église est là pour nous rappeler que l’usurpation par des prêtres de leur pouvoir de bénir a pour conséquence de défigurer durablement le visage de Dieu auprès des hommes. Cette gravité oblige donc à faire preuve de prudence dans la pastorale des bénédictions. De ce point de vue, la déclaration Fiducia supplicans a placé tant le Magistère que les pasteurs dans une situation intenable, à trois titres.

Premièrement, en soutenant que les bénédictions de couples irréguliers et de même sexe sont possibles à condition de n’avoir ni rituel ni liturgie, le document promeut une pastorale tout en refusant que les pasteurs reçoivent des indications sur les paroles et les gestes propres à signifier les grâces dispensées par l’Église[17]. Le Dicastère s’est aussi explicitement interdit de réguler les débordements, les excès ou les erreurs qui ne peuvent manquer de surgir, spécialement en ce domaine très délicat, au plus grand détriment des fidèles que ces bénédictions sont censées aider[18]. Cette démission de l’autorité ecclésiale a pour elle la cohérence avec la solution promue. Mais le seul fait qu’elle conduise, dans cette matière particulière, à décharger le Pontife romain et avec lui tous les évêques de leur responsabilité concernant la sanctification des fidèles (munus sanctificandi), à laquelle ils sont pourtant tenus par la constitution divine de l’Église, ne laisse pas d’interroger[19]. La marge de manœuvre laissée aux pasteurs n’est pas ici en cause, mais l’instauration d’une “clandestinité institutionnalisée” pour tout un pan de l’activité ecclésiale.

Deuxièmement, le principe introduit par Fiducia supplicans ne connaît de soi aucune limite. Certes, la déclaration vise en particulier « les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe ». On laissera à chacun le soin d’imaginer la variété des situations qui rentrent dans ce cadre, des plus scabreuses aux plus objectivement scandaleuses, et qui pourront pourtant être bénies, aussi bien que des couples de bonne volonté et des blessés de la vie cherchant sincèrement les secours divins. En effet, en renonçant aux rites de bénédiction, on renonce aussi à leur préparation, durant laquelle les pasteurs jugent de l’opportunité, discernent les intentions et aident à les orienter droitement. De même, en rendant incontrôlable la pratique de ces bénédictions, on accepte par avance toutes les dérives qui surviendront. Au-delà, le titre de la déclaration (« sur la signification pastorale des bénédictions ») et son contenu, ouvrent la voie à une application bien plus large puisqu’il n’y a aucune raison de la réserver au cas des couples. En effet, à suivre le principe au cœur du document, il deviendrait possible de bénir n’importe quelle situation objective de péché en tant que telle ou n’importe quelle situation établie objectivement par le péché en tant que telle, même la plus contraire à l’Évangile et la plus abominable aux yeux de Dieu. Tout pourrait être béni… tant qu’il n’y a pas de rituel ni de liturgie.

Troisièmement, lorsque les supérieurs se délestent de leur responsabilité sur les inférieurs, les inférieurs se retrouvent seuls à porter toute la charge. En l’occurrence, Fiducia supplicans invite les pasteurs à une plus grande sollicitude pastorale et les indications que le texte fournit leur sont précieuses. De ce point de vue, le Magistère aide les ministres ordonnés à exercer leur charge. En revanche, en institutionnalisant la clandestinité sur les cas les plus épineux, elle va susciter des demandes nouvelles de bénédiction tout en laissant ces mêmes ministres complètement démunis. Les prêtres qui seront désormais sollicités ne pourront plus compter sur le soutien des normes liturgiques et épiscopales pour décider de ce qu’ils doivent faire ou de ce qu’ils peuvent faire. Face aux pressions ou aux chantages, ils ne pourront plus se retrancher derrière l’autorité de l’Église en répondant : “cela n’est pas possible, l’Église ne le permet pas”. Ils ne pourront plus compter sur des critères de jugement mûrement réfléchis concernant l’opportunité ou les orientations à suivre. Ils devront, à chaque cas difficile, porter sur leur conscience le poids de la décision qu’ils auront été obligés de prendre seul, en se demandant s’ils ont été des serviteurs fidèles ou bien des corrupteurs du visage de Dieu auprès des hommes.

 

Ce triple abandon ne peut qu’être douloureusement ressenti par le sensus fidei, chez les pasteurs et chez les fidèles, comme l’impression que le troupeau est laissé à lui-même, sans guides. Une telle carence est certes contrebalancée par l’encouragement à plus de charité, d’attention aux plus faibles, d’accueil de ceux qui ont le plus besoin des secours divins. Mais était-il nécessaire d’opposer et de sacrifier l’une à l’autre ? Ne sont-ils pas bien plutôt destinés à s’épauler l’un l’autre ?

 

 

Fiducia supplicans a eu lieu. Même en remontant plusieurs siècles en arrière, ce document ne connaît pas d’équivalent. Le trouble dans le peuple de Dieu est arrivé et cela ne peut être défait. Il faut maintenant œuvrer pour réparer les dommages, et pour que leurs causes, dont celles que nous avons relevées, soient résorbées avant que la déflagration ne s’étende. Cela ne sera possible qu’en restant unis autour du Saint-Père et en priant pour l’unité de l’Église.

 

Fr. Emmanuel Perrier, o.p.

 

Sur le même sujet : Peut-on bénir Fiducia supplicans ? - fr. Thomas Michelet

 

 


  1. Déclaration Fiducia supplicans sur la signification pastorale des bénédictions, du Dicastère pour la doctrine de la foi, approuvée le 18 décembre 2023 [ci-après FS]. Nous utilisons deux autres abréviations : [CEC] pour Catéchisme de l’Église catholique ; [CIC] pour Code de droit canonique.  ↩

  2. Cf. Vatican II, Lumen gentium, n. 12.  ↩

  3. Cf. Vatican II, Lumen gentium, n. 8 : l’Église est une communauté constituée par le Christ et soutenue par lui, « une seule réalité complexe qui assemble un élément humain et un élément divin » en vue d’apporter le salut. ↩

  4. Cf. Vatican II, Sacrosanctum concilium, n. 60 ; n. 7. ↩

  5. La Didachè est un témoin remarquable de cela. Plus largement, en étudiant les prières eucharistiques les plus anciennes, Louis Bouyer avait montré qu’elles avaient toutes la forme de bénédictions, inspirée du schéma hérité du judaïsme (cf. L. Bouyer, Eucharistie, Paris, 1990). De même, les premières défenses des bénédictions ecclésiales les présentent comme liturgiques. Cf. Saint Ambroise, De patr., II, 7 (CSEL 32,2, p. 128) : « benedictio [est] sanctificationis et gratiarum votiva conlatio ». Saint Augustin, Ep. 179, 4. Synodales des conciles de Carthage et de Milev de 416 (cf. Augustin, Ep 175 et 176). ↩

  6. Il existe ici un parallèle entre les sacrements et les bénédictions : l’Église n’a de pouvoir que pour régler la discipline des sacrements que le Christ a institués ; de même, l’Église, étant constituée par le Christ, n’a de pouvoir que pour régler la discipline des bénédictions qu’elle donne en prolongement de cette constitution. On range communément aujourd’hui les bénédictions dans la catégorie des “sacramentaux”, et cela dit assez leur proximité avec les sacrements. ↩

  7. Cf. Vatican II, Presbyterorum ordinis, n. 2. ↩

  8. Jean-Paul II, Veritatis splendor, n. 104. ↩

  9. Concile Vatican II, Dei verbum, n. 5. ↩

  10. Concile Vatican II, Dei verbum, n. 10. ↩

  11. Une troisième catégorie a été ajoutée par Jean-Paul II, Ad tuendam fidem (1998), mais elle n’entre pas ici en ligne de compte. ↩

  12. Cf. Concile Vatican I, De fide cath., c. 3, repris par Concile Vatican II, Dei verbum, n. 5. ↩

  13. Cf. Vatican II, Lumen gentium, n. 25 §1. ↩

  14. « Présentation » de Fiducia supplicans. On pourrait soutenir qu’en ne proposant qu’une « contribution », sur un domaine qualifié de « pastoral », ce texte ne prétend pas s’engager sur les vérités de la foi. Ou bien que, malgré les apparences les conditions du Magistère ordinaire (cf. CIC 750) ne sont pas réunies. Si tel était le cas, le texte n’appartiendrait pas au Magistère et pourrait être ignoré. Il demeurerait cependant que la réaction du sensus fidei montre qu’il touche, au moins indirectement, aux vérités sur la foi et les mœurs. ↩

  15. Responsum de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 22 février 2021. ↩

  16. Elle est aussi revêtue d’un degré d’autorité supérieur, mais cela n’a pas de conséquence puisqu’elle entend compléter et non remplacer le Responsum. ↩

  17. FS, n. 38-40, fournit quelques points de repère, à titre seulement indicatif et dans des termes très généraux. ↩

  18. FS, n. 41 : « Ce qui est dit dans la présente Déclaration sur la bénédiction des couples de même sexe est suffisant pour guider le discernement prudent et paternel des ministres ordonnés à cet égard. En plus des indications ci-dessus, on ne doit donc pas attendre d'autres réponses sur d'éventuelles dispositions pour réglementer les détails ou les aspects pratiques quant à des bénédictions de cette sorte. » ↩

  19. Cf. Vatican II, Lumen gentium, n. 26 ; Christus dominus, n. 15. ↩

Le combat pour la vie est-il une invention chrétienne ? L’avortement dans l’antiquité

Écrit par : Benoît Gain
Publié le : 24 Octobre 2022
  • antiquité
  • avortement
  • morale
  • enfant
  • vie humaine

Pour comprendre l’attitude des chrétiens dans l’Antiquité à l’égard de l’avortement, il faut d’abord situer la conception que les hommes d’avant l’Évangile se sont faites de l’enfant à naître. Et distinguer autant que possible les civilisations et les périodes[1] ; les mentalités, les comportements et la législation. Il faudrait également, je m’efforcerai de le signaler, discerner les motivations.
On notera d’emblée que trois aspects sont liés, mais à distinguer : l’avortement, l’exposition des enfants et l’infanticide qui en est souvent la conséquence.

Grèce :
* Pratiques
* Enseignements des philosophes
* Législation

Rome :
* Le droit familial sous la République
* La législation sous le Haut-empire

Christianisme :
* L’héritage juif et le Talmud
* L’Écriture
* Les premiers Pères
* La première législation impériale

 

Grèce

En Grèce[2], le sort des fœtus était sans doute bien peu assuré, à en juger par le peu d’attentions qui entouraient la naissance d’un enfant présentant quelque infirmité, ou tout simplement la venue au monde d’une fille.


La pratique de l’avortement (ἄμβλωσις) devait être fréquente (encore que nous n’ayons pas d’informations directes sur le sujet), non encadrée par les cités. Le père, ayant droit de vie et de mort sur l’enfant jusqu’au cinquième jour après la naissance (jour marqué par la cérémonie des Amphidromia) pouvait faire avorter sa femme[3]; l’exposition des nouveau- nés, en revanche, était tout à fait banalisée, comme le montre le thème de la « reconnaissance » dans de nombreuses œuvres littéraires. Il s’agit de la reconnaissance comme membre de la famille par un frère ou une sœur ou des parents, après un certain nombre d’années. Le sort des enfants prématurés ou atteints d’une malformation était particulièrement précaire. La pauvreté des parents conduisait souvent ceux-ci à abandonner leurs enfants.

Cependant, au milieu de cet environnement sombre, nous disposons au Ve siècle, d’un document « réconfortant » en quelque sorte, le fameux serment d’Hippocrate de Cos (né vers 460). Il s’agit peut-être du plus ancien texte du corpus hippocratique, mais nous ne savons si nous est parvenu le texte original et s’il s’imposait à tous les médecins ou seulement à la confrérie hippocratique. L’existence de remaniements ultérieurs nous échappe. Selon certains, le serment serait issu de l’école pythagoricienne[4].
Après l’invocation d’Apollon, d’Asclépios (Esculape), d’Hygie et de Panacée, on y lit :

« Je ne remettrai à personne du poison si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une telle suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif ».

Cet article du serment a étonné, vu que les philosophes Platon et Aristote[5] ne voient rien à redire à l’avortement, voire le préconisent pour limiter la démographie. Les textes ne sont, à mon avis, pas très nombreux et les recommandations relativement modérées. On s’appuie surtout sur la pratique fréquente de l’exposition.
Jacques Jouanna, le savant éditeur des œuvres d’Hippocrate dans la collection Budé, met en garde le lecteur sur la reprise actuelle de ce serment et a eu la bonne idée de présenter en vis-à-vis la version primitive et son adaptation moderne, dépourvue naturellement de l’article qui nous intéresse particulièrement[6].

Il y a des « exceptions » à ce qui est l’opinion courante aujourd’hui, presque officielle. Certaines cités grecques condamnaient l’avortement. Malgré les apparences qui lui sont favorables, certains hésitent à propos d’Athènes en se fondant sur un texte du pseudo-Lysias, Κατ’ ᾿Αντιγένους ἀμβλώσεως[7] (Contre l’avortement d’Antigénès). Mais d’après un mémoire inédit (1814) de l’académicien Jean-François Boissonade[8] (1774–1857), un texte du médecin Galien de Pergame (129–199), cité dans le Florilège[9] de Jean Stobée (Ve s.) est décisif :

« Lycurgue et Solon, disciples des dieux, ont dans leurs lois prononcé nettement des peines contre l’auteur de l’avortement. »

Chez les Grecs d’Asie, du moins à Milet (malgré ses mœurs corrompues d’après certains), l’avortement était un crime, selon ce que rapporte Cicéron en 66 dans son plaidoyer Pro Cluentio Habito :

« Je me souviens que, pendant mon séjour en Asie[10], une femme de Milet, pour avoir reçu des héritiers subrogés[11] une somme d’argent et s’être fait avorter en conséquence par des produits médicaux (medicamentis), fut condamnée de la peine capitale : rien n’était plus juste, puisqu’elle avait anéanti les espoirs d’un père, le souvenir d’un nom, le soutien d’une race, l’héritier d’une famille, un citoyen destiné à la république[12] ».

Retenons les termes de ces griefs et passons maintenant au monde romain. Boissonade fait remarquer à juste titre que le silence d’Aristote est significatif. Lui qui connaissait si bien les institutions des cités – en tout cas, qui s’était documenté à fond sur celles-ci, – n’aurait pas manqué de citer à l’appui de ses conseils sur l’avortement, les nations où il était considéré comme licite.

 

Rome

Il faut tout d’abord rappeler qu’à Rome le droit de vie et de mort du père de famille, le paterfamilias, sur ses enfants[13]. Ce droit n’est pas aussi arbitraire qu’on l’a prétendu. À la fin de la République, il est rarement appliqué (on connaît à une date plus ancienne l’exécution prononcée par Manlius Torquatus sur son fils qui avait contrevenu aux ordres de son père, général en chef ; c’est un acte de justice envers un enfant coupable). Mais pour prendre une telle décision, celui qui possède la patria potestas, une autorité quasi sans limite, doit avoir fait une enquête et obtenu l’avis des proches parents par les hommes (les agnats) : c’est le concilium propinquorum. Naturellement, il est en droit d’exposer les nouveau-nés. Jusqu’au IIe s. av. J.-C., c’est le pater qui décide arbitrairement de l’entrée de l’enfant dans la famille. On déposait le nouveau-né aux pieds du pater. S’il prenait l’enfant dans ses bras (tollere puerum), l’enfant passait sous la patria potestas et faisait de lui un membre de la famille[14].

 

La loi des XII Tables (451 av. J.-C.) établie par les décemvirs accorda au père de faire disparaître un enfant monstrueux. L’article de loi n’est pas conservé, mais Cicéron y fait référence précisément (De legibus, III, 8). On suppose que, sauf ce cas particulier, fut maintenue l’interdiction de faire disparaître un enfant en bas-âge.
Cela s’harmoniserait avec ce que Plutarque nous apprend dans la vie de Romulus sur la punition des femmes coupables d’avoir empoisonné un enfant, mais le texte est trop vague et l’objet de discussions[15].

Sous la République, l’avortement est au pire une action immorale : si le père de l’enfant l’avait autorisé, il appartenait à la juridiction censoriale, chargée de la surveillance des mœurs, d’apprécier les motifs de l’avortement et de le punir le cas échéant. Il en allait autrement si l’avortement avait eu lieu à l’insu du mari, auquel cas ce dernier agissait en fonction de son autorité et, au besoin, en tant que pater familias, en recourant au « tribunal domestique » (concilium propinquorum cité plus haut). Quant à l’avortement accompli par une femme non mariée, l’État ne s’en occupe pas.

Sous le Haut-Empire, s’expriment quelques désapprobations. Le poète Ovide († vers 18 ap. J.-C.) se fait l’écho des gens assistant aux obsèques d’une femme ayant péri en voulant « tuer ses enfants en son sein » et s’écriant : « Merito ! (elle l’a mérité)[16] ». De son exil en Corse, le philosophe Sénèque adresse vers 42/43 à sa mère Helvia éprouvée, une consolation dans laquelle il énumère les qualités dont elle a fait preuve :

« Tu n’as pas dissimulé tes grossesses comme un fardeau choquant, ni cherché à éliminer le fruit espéré de tes entrailles[17]. »

Sous l’empereur Domitien, Juvénal († après 127), fustigeait les moralisateurs hypocrites et surtout n’avait pas de mots assez durs pour les femmes mariées de la haute société :

« Sur un lit doré on ne voit guère de femmes en couches, tant sont efficaces les pratiques et les drogues (artes … medicamina) qui rendent les femmes stériles et tuent à prix fait (conducunt) les enfants dans le sein de leur mère[18]. »

Dans le portrait qu’il trace de cet empereur, Suétone laisse percer son horreur vis-à-vis d’un homme qui éprouvait une passion si vive pour Julie, la fille de son frère, « qu’il causa même sa mort en l’obligeant à se faire avorter, après l’avoir rendue grosse[19]. »

 

C’est à peu près à la même époque que se développe le travail des jurisconsultes, dont une part importante fut conservée plus tard dans les codes de la période chrétienne et l’immense compilation appelée Digeste, ordonnée par l’empereur Justinien. Nous y reviendrons.
Une étape importante est accomplie sous la dynastie des Sévères (193–235). Le Digeste a recueilli un rapport du juriste Aelius Marcianus (début du IIIe siècle) :

« Le divin Sévère [193–211] et Antonin [Caracalla, 198–217] ont répondu que celle qui, après s’en être donné la peine, a expulsé son enfant, doit être envoyée en exil temporaire : il peut sembler indigne en effet qu’elle ait soustrait impunément des enfants à son mari[20]. »

L’avortement étant souvent provoqué par des produits assimilables à du poison, celui qui a procuré celui-ci à une femme peut être poursuivi pour empoisonnement (veneficium) et est passible de déportation, voire condamné à mort si elle en est morte[21].

À la même époque, se précise la personnalité juridique de l’enfant à naître. Celle-ci est exprimée dans une terminologie plus récente par persona, dans une langue plus ancienne et technique par caput, laquelle consiste dans « l’aptitude à être le sujet de droits et devoirs légaux, à jouer un rôle dans la vie juridique[22]. » Cette aptitude s’étend de la naissance à la mort, et s’étend même au-delà de ces deux extrêmes. Avant la naissance (seule limite qui concerne notre sujet) :

« En vertu de la règle que l’enfant conçu est réputé déjà né dans la mesure où son intérêt le demande[23]. »

Le latin le dit en ces termes selon le juriste Paulus (v. 200), communément nommé Paul, le conseiller de Papinien exécuté sous Caracalla (212) : « Nasciturus pro nato habetur ; infans conceptus pro nato habetur quoties de commodis eius agitur[24] ». Cependant ce principe se trouve restreint aux trois conditions nécessaires pour avoir la personnalité complète une fois adulte : être libre et non esclave ; être citoyen et non pas Latin ou pérégrin ; être chef de famille.

En somme, l’avortement n’est pas un crime, car des philosophes stoïciens[25] et des jurisconsultes voient dans le fœtus une part des entrailles de la mère, « pars viscerum matris », point de vue du juriste Ulpien († 228) : avant que le part ne soit mis au jour, il est une portion de la femme ou des viscères[26]. Papinien dit encore plus clairement : « Du part non encore mis au jour, on ne dit pas à juste titre qu’il était un être humain (homo)[27]. »

Autre point de vue du juriste Ulpius Marcellus (fin du IIe s.) dans le chapitre du Digeste consacré aux inhumations :

« Une loi royale [non conservée] dit qu’une femme qui est morte enceinte (praegnans) n’est pas inhumée avant que son part en soit détaché : celui qui agirait en sens contraire semble avoir fait périr un espoir d’être vivant avec la femme gravide[28]. »

La législation romaine impériale ne considère donc pas à cette époque le fœtus tout à fait comme une chose – même si on est encore loin de le considérer comme une personne, au sens que les modernes donnent à ce mot.

Une affirmation du philosophe stoïcien C. Musonius Rufus[29] (sous Néron), maître d’Épictète, dont les écrits sont conservés dans une compilation beaucoup plus tardive (Florilège de Stobée, Ve s. ap. J.-C.) nous servira de conclusion partielle :

« Les législateurs ont défendu aux femmes de se faire avorter et ont infligé des peines à celles qui n’obéiraient pas ; ils leur ont aussi défendu d’empêcher la conception et de se servir de drogues abortives. »

 

Chez les Juifs

Chez les Juifs[30], la fécondité – à l’inverse de ce que nous entrevoyons en Grèce et à Rome – étant tenue en haute estime, il semble bien que l’avortement volontaire ne fut pas pratiqué. L’avortement accidentel (Exode 21, 22) était sanctionné :

« Lorsque des hommes, au cours d’une querelle, viennent à heurter une femme enceinte et qu’elle accouche, sans autre accident, ils seront passibles d’une indemnité imposée par le mari de la femme et qu’ils paieront par-devant les juges. »

Flavius Josèphe (37–100) (Antiquités juives, IV, 278) revient sur ce cas :

« Si quelqu’un donne un coup de pied à une femme enceinte, et que la femme avorte, il sera condamné par les juges à une amende, pour avoir en détruisant le fruit de ses entrailles, diminué la population, et il paiera aussi un dédommagement au mari de cette femme. Si elle meurt du coup, lui aussi mourra, car la loi estime juste de réclamer vie pour vie[31]. »

La riche annotation d’É. Nodet à ce passage de Josèphe fait les rapprochements utiles avec l’interprétation par Philon d’Alexandrie du passage de l’Exode, ainsi qu’avec les traités rabbiniques. Selon la plupart de ceux-ci, le fœtus est vu comme étant une partie intégrante de la femme, comme le droit romain.
Dans le Contre Apion, grammairien d’Alexandrie hostile aux Juifs, Josèphe va au-delà de la loi. Il écrit :

« La loi a ordonné de nourrir tous ses enfants et a défendu aux femmes de se faire avorter ou de détruire par un autre moyen sa semence vitale ; car ce serait un infanticide de supprimer une âme (φυχήν) et d’amoindrir la race[32]. »

L’éditeur, Théodore Reinach, note que « la loi ne renferme aucune disposition contre l’avortement. Il est absurde [sic] d’interpréter comme telle la bénédiction, Exode xxiii, 26. » Il est permis de ne pas partager l’avis de Th. Reinach, car voici ce verset :

« Il n’y aura dans votre pays ni femme qui avorte, ni femme stérile. »

Le tort porté à la race rejoint les préoccupations des autorités romaines. En revanche, la suppression d’une âme est une accusation qu’on ne rencontrait pas jusqu’alors. En ce domaine, comme en celui de l’exposition des enfants, les Juifs se distinguaient absolument des autres peuples, comme l’a noté l’historien Tacite († v. 120) dans la notice ‒ somme toute très sévère et imprégnée de l’antijudaïsme antique – qu’il consacre aux Juifs dans les Histoires (v.103) :

« Cependant l’accroissement de la population est un de leurs soucis ; en effet c’est un sacrilège (nefas) de tuer tout enfant qui vient en surnombre[33] ».

 

Cette section consacrée au judaïsme nous a, grâce au Pentateuque, préparé la voie au moment d’ aborder le message évangélique. Nous ne trouvons pas de précepte explicite, signe peut-être (probable ?) que ceux et celles qui rencontraient la personne du Christ ne se livraient pas à de telles pratiques, ni n’étaient même pas tentés de les adopter. Les fidèles issus du judaïsme avaient été formés dans l’estime, le devoir même de la procréation. Et les chrétiens venant du paganisme n’étaient pas sensibles à l’argument démographique – limiter la population dans des limites compatibles avec les ressources locales. Quant aux fidèles nécessiteux, ils pouvaient vraiment compter sur la solidarité de leurs frères et le partage. Les « deux tableaux idylliques », selon le titre que donne le chanoine Émile Osty à cette évocation des premières communautés chrétiennes (Actes 2, 42–47 et 4,32–36), n’étaient certainement pas une invention de saint Luc.
D’autres textes de l’Écriture pouvaient exhorter les mères à garder leur enfant. Je pense à l’exclamation de Dieu dans Isaïe :

« Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle nourrit ? [cesse-t-elle] d’avoir pitié du fils de ses entrailles ? Même si celles-là oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas ! » (49, 15)

Il n’y a pas seulement des paroles de l’Écriture, il est certaines situations. Je pense à la Visitation qui affirme la réaction de Jean Baptiste, conçu il y a un peu plus de six mois, à l’arrivée de Marie, enceinte de Jésus, depuis quelques jours, quelques semaines tout au plus. Le peintre autrichien Marx Reichlich (vers 1460–1520) a bien exprimé ce mystère dans le tableau intitulé La rencontre entre Marie et Elisabeth, conservé à la Alte Pinakothek de Munich : il a représenté sur le ventre de leur mère les deux cousins en petit, qui se saluent.

 

Chrétiens de la période patristique

Nous pouvons maintenant relever quelques-unes des affirmations des premières générations chrétiennes[34] : les Pères de l’Église d’une part, la législation impériale d’autre part, après la conversion de Constantin au christianisme (313).

Le respect de la vie naissante fait partie des affirmations sur lesquelles les premières générations de chrétiens ne se montrent nullement hésitantes ou embarrassées. D’abord la Didachè (fin du Ier siècle), antérieure sans doute aux derniers écrits du Nouveau Testament :

« Tu ne feras pas périr d’enfants par avortement (ἐν φθορᾷ), ni n’en tueras après la naissance (γεννηθέν) » (2, 2 ; traduction personnelle).

La Lettre de Barnabé (19, 5), vers 90–120, est plus explicite encore :

«  Tu ne feras pas mourir l’enfant dans le sein de sa mère, tu ne le feras pas mourir à sa naissance. »

L’écrit À Diognète (v. 180–210) se contente d’affirmer, comme une constatation, ou même une évidence, que les chrétiens ne se distinguent ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements, l’habitat, un parler extraordinaire ou un genre de vie singulier. L’auteur poursuit : 

« Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés » (5, 6).

Les témoignages concordants se multiplient ensuite sur l’inexistence parmi les chrétiens d’enfants « exposés » (vers 155, Justin, Apologie, 27, 1 et 29, 1) ou promis à mourir faute de trouver quelqu’un pour les recueillir. Athénagore d’Athènes s’exclame dans sa Supplique au sujet des chrétiens (v. 176–177) :

« Nous qui disons que celles qui emploient des moyens pour faire avorter commettent des meurtres et devront rendre compte de l’avortement à Dieu, comment pourrions-nous commettre des meurtres[35] ? »

À la fin du siècle, Tertullien dans son Apologie (197) pousse plus loin la réflexion :

« Quant à nous, l’homicide nous étant défendu une fois pour toutes, il ne nous est pas même permis de faire périr l’enfant conçu dans le sein de la mère, alors que l’être humain continue à être formé par le sang (sanguis in hominem delibatur). C’est un homicide anticipé que d’empêcher de naître et peu importe qu’on arrache l’âme déjà née ou qu’on la détruise au moment où elle naît. C’est un homme déjà, ce qui doit devenir un homme (homo est et qui est futurus) ; de même, tout fruit est déjà dans le germe[36] » (Apologie 9, 8).

Nous avons là, semble-t-il, la première affirmation du caractère sacré de la vie d’un être qui n’a pas encore atteint toutes ses virtualités humaines – ce que nie absolument la doxa répandue à présent dans les opinions et les gouvernements en Occident.
Nous pourrions poursuivre avec l’Octavius (entre 210 et 245) de Minucius Felix[37] (30, 2), le Pédagogue de Clément d’Alexandrie († vers 220 ?)[38] et les Institutions divines de Lactance († 325 ?)[39].
Avec ce dernier, nous arriverions au IVe siècle et, entre autres, aux condamnations énergiques de Basile de Césarée[40] († 378) et d’Ambroise de Milan[41] († 397).

 

La paix de l’Église, instaurée par l’empereur Constantin tout récemment converti (édit de Milan en février 313) a deux conséquences importantes du point de vue qui est le nôtre : d’une part, la tenue de conciles régionaux généraux ou œcuméniques ; d’autre part, l’adoption de lois civiles inspirées d’un esprit chrétien[42]. Parmi les tout premiers conciles[43], on relève celui d’Elvire (dans un quartier de Grenade, v. 300–303). Le canon 63 prive de communion jusqu’à la fin la femme adultère qui tue le fruit de son union[44].
L’assemblée d’Ancyre (en Galatie, 314) se montre plus indulgente pour les prostituées :

« Les femmes qui se prostituent et tuent leurs nouveau-nés ou qui cherchent à les détruire dans leur sein ; [elles] étaient excommuniées par l’ancienne ordonnance (ὅρος) jusqu’à la fin de leur vie ; nous avons adouci cette mesure et leur ordonnons de faire dix ans [de pénitence] selon les divers degrés[45] ».

La même indulgence, « en raison de l’amour de Dieu pour les hommes », se lit dans le canon 3 du concile de Césarée de Cappadoce, conservé seulement en arménien[46], et en syriaque par suite, selon Bernard Outtier, d’une évolution « à partir d’une législation rigoriste inspirée de la Syrie[47] ».

À ces trois conciles, on peut encore ajouter dans les premiers siècles, celui de Lérida (6 août 546[48] ; huit évêques présents). Le c. 2 frappe la femme coupable d’une pénitence de sept ans ; si un clerc a participé au forfait, il est privé de ses fonctions pour toujours. Le dernier concile – disciplinaire et œcuménique – que nous retiendrons pour la période patristique est celui de 691–692, dit In Trullo[49] (sous la coupole du palais impérial de Constantinople) ou Quinisexte, en son canon 91 :

« Les femmes qui procurent des remèdes abortifs et celles qui absorbent des poisons à faire tuer l’enfant, nous les soumettons à la peine canonique du meurtrier[50]. »

N’est pas précisé ici en quoi consiste ce châtiment. Basile de Césarée considérait l’avortement comme un double homicide, car « le plus souvent les femmes succombent à de tels actes[51] ».
La législation impériale en la matière n’est pas de nature à jeter un vif éclairage sur la question, longuement débattue, de l’influence du christianisme sur le contenu des lois. Dans le répertoire de Périclès-Pierre Joannou, La législation impériale, je n’ai pas relevé, pour la période de 311 à 476, de lois spécifiques pour le cas d’avortement. En revanche sous Constantin, dès le 13. V. 315 (Code théodosien, IX, 15, 1), une loi assimile l’exposition d’un nouveau-né à un infanticide et prévoit d’aider les parents nécessiteux, pour leur éviter de recourir à l’exposition ; le meurtre d’un enfant est qualifié de parricide (16. XI. 318 ; C. Theod. IX,15,1) et donc puni du châtiment célèbre depuis Solon, destiné à frapper les esprits ‒ qualification répétée le 7. II. 374 (C. Theod. IX, 14, 1) par une loi de Valentinien Ier.

 

Conclusions

De ce tableau, naturellement non exhaustif, j’ai écarté certains aspects : la durée « légale » de la grossesse, sept mois étant parfois jugé suffisant[52] ; la question du moment de l’animation de l’embryon et ses répercussions sur le degré de gravité de l’avortement ; la responsabilité de ceux qui concourent à l’acte ; le rang social de la parturiente[53], libre ou esclave. On peut toutefois en tirer certaines conclusions.

La pratique de l’avortement en général n’a pas été, dans l’Antiquité antérieure au christianisme, aussi répandue que l’affirme la « science » actuelle. Sous certains aspects, dans l’Antiquité, l’embryon est l’objet d’une considération dont certains services hospitaliers sont bien dépourvus. À notre époque, plusieurs sages-femmes ont témoigné, en modifiant leur identité pour ne pas s’exposer à des poursuites, avoir vu des embryons remuer dans une poubelle, car ils étaient viables. D’autre part, les raisons pour lesquelles l’avortement était alors défendu et abhorré sont récusées par tous ceux ‒ et surtout toutes celles ‒ qui le revendiquent comme un droit : dans l’Antiquité l’interruption de la descendance motive à juste titre la colère du mari (surtout si l’épouse agit en secret, à son insu) et justifie la préoccupation de l’État, soucieux de maintenir une démographie satisfaisante, sans parler des intérêts de la famille au sens le plus large ou du groupe social.

Un tournant s’est visiblement produit au tournant des IIe-IIIe siècles ; c’est le moment où l’argumentation chrétienne progresse : les Pères de l’Église, reprenant la défense de la vie exprimée dans le judaïsme, vont encore plus loin en qualifiant très explicitement l’avortement d’homicide et surtout en précisant que la vie de l’embryon est déjà une vie humaine, dotée d’une âme créée par Dieu. On ne saurait cependant conclure à cette époque à une influence de la pensée chrétienne sur la législation civile.

Le long article philosophique sur l’avortement, signé, semble-t-il, de Lynda Gaudemard et qui est proposé d’emblée par Google[54] quand on cherche à se documenter sur l’avortement, tiré (?) de l’Encyclopédie philosophique — du moins est-ce le titre du site — affirme que l’existence de l’embryon (et du fœtus) n’est pas une vie humaine et qu’on ne peut inférer une réalité d’une potentialité. Les conditions apportées, selon l’auteur, à la définition de la personne humaine ne sont pas du tout rassurantes pour les êtres atteints de handicaps. La menace de l’euthanasie est bien là.

J’ajoute que les tenants de ces thèses ne nous expliquent nullement à partir de combien de semaines l’embryon/fœtus, devenu viable et personne humaine « à part entière », doit être défendu contre toute atteinte à son intégrité (certains revendiquent, on le sait, le droit d’avorter jusqu’à la veille du terme de la grossesse).

 

Le christianisme apparaît donc tout à fait novateur, quoiqu’il n’ait pas toujours rappelé assez clairement les impératifs du message évangélique, ni ‒ à l’heure actuelle ‒ pris assez le soin de développer et d’exposer les arguments philosophiques, disons purement rationnels, qui peuvent appuyer la nature humaine de l’embryon.

À côté de ces arguments on peut rappeler avec saint Paul[55] l’exigence fondamentale du don, du partage de tout notre être (et la IVe prière eucharistique qui le cite) : « Que notre vie ne soit plus à nous-mêmes, mais [au Christ] qui est mort et ressuscité pour nous ! » Inadmissible alors, de « disposer de son corps » selon le slogan en vogue, et encore moins de l’enfant qui en est l’hôte. Point de vue d’un homme, me dira-t-on, j’en conviens, mais je n’entends pas ici occulter ou même négliger la grande souffrance des femmes, dont beaucoup subissent de la part de leur compagnon de fortes pressions pour interrompre leur grossesse.

 

Benoît Gain
Professeur émérite de l’université de Grenoble Alpes

 


  1. Pour la Mésopotamie, voir les articles 209–213 dans La Loi de Hammourabi (vers 2000 av. J.-C.) par V. Scheil, Paris 1904, § 210, p. 43.  ↩

  2. E. Caillemer, « Ambloseos graphè », DAGR I, 1873, p. 224–225.  ↩
  3. G. Glotz, Histoire grecque. II : La Grèce au Ve siècle, Paris 1931 (19862), p. 576–583 (intéressant développement sur la question féministe).  ↩

  4. Indications tirées de R. Joly, Hippocrate. Médecine grecque (coll. Idées), Gallimard 1964, p. 204–207. Pour de plus amples textes médicaux dans le monde gréco-romain, cf. Christiane Bernard, Édith Deleury, France Dion et Pierre Gaudette, « Le statut de l’embryon humain dans l’Antiquité gréco-romaine », Laval théologique et philosophique 45, 2 (juin 1989), p. 179-195.  ↩

  5. Les références données par R. Joly (op. cit. supra) sont fausses. Il s’agit de Platon, République, V, 460 ; éd. É. Chambry, CUF, p. 66–67 : recommandation à peine voilée de l’infanticide des enfants difformes, comme à Sparte, d’après Plutarque, Lycurgue, 16, 1. — Aristote, Politiques, VII, 16 ; éd. J. Tricot, Paris 1987, p. 542–543 (notes étendues sur la limitation de la population ; Aristote ne fait aucune allusion à l’infanticide, auquel il préfère l’avortement, à condition que « l’embryon soit dans cette période comprise entre la conception et l’apparition de la vie végétative (…), c’est-à-dire en fait jusqu’au 40e jour. » Voir aussi d’Aristote, l’Histoire des animaux, VII, 3 ; 583b 10–13 ; Y. Panidis, « L’avortement chez Aristote : un acte mè hosion », Revue de philosophie ancienne 33 (2015), p. 3–38. Sur le lien entre « Surpopulation et exposition des enfants chez Aristote », voir Ch. Titli, Camenulae 4 (2010) ; sur une constitution permettant selon l’auteur un « Contrôle quantitatif de la population », voir Y. Panidis, philosophia 45 (2015), p. 195–221.  ↩

  6. Hippocrate. T. I, 2 : Le serment, Les serments chrétiens, La loi, texte établi et traduit par J. Jouanna (CUF), Paris 2018, p. 4, n. 3. Traduction en vis-à-vis du texte originel et de l’adaptation moderne, p. viii-ix. Noter que deux recensions de « serments chrétiens » ont été conservées, toutes les deux éditées dans le même volume, l’une en prose (IB), probablement originaire d’un hôpital de Constantinople peu avant 1453 ; l’autre en vers (II). Au début du volume, anciens testimonia du Serment, parmi lesquels plusieurs d’auteurs chrétiens, dont saint Jérôme (ep. 52). — Des chrétiens se sont interrogés par ailleurs sur le bien-fondé du serment (les Esséniens le proscrivaient). — Pour L. R. Angeletti, dans « Le concept de vie dans la Grèce ancienne et le serment d’Hippocrate », p. 156–178, le médecin hippocratique, par sa manière de penser et d’agir dépasse la mentalité de son époque.  ↩
  7. Éd. Hoelscher, p. 134 ; éd. F. Didot, Orat. Att. II, 256.  ↩
  8. Cité par E. Caillemer, « Amblôseôs graphè », DAGR I, 1 (1873), p. 224–225.  ↩
  9. 74, 61 et 75, 15.  ↩

  10. Séjour d’études, en 80–79, à Athènes puis dans la province d’Asie, sur lequel nous sommes renseignés par le Brutus, 314–316.  ↩
  11. Héritiers qui héritent si l’héritier désigné en premier lieu vient à disparaître.  ↩
  12. Cet exemple est cité dans le Digeste : XLVIII, 19 (de pœnis), 39 sous l’autorité du juriste Tryphonius.  ↩

  13. G. Humbert, « Abigere partum », DAGR I, 1873, p. 7–8 ; « Abortio », DAGR I, 1873, p. 9. Voir aussi l’article « Expositio », DAGR II, 1 (1892), p. 930–939, presque totalement consacré à la Grèce (G. Glotz) et la dernière page (939) à Rome (G. Humbert).  ↩

  14. J. Ellul, Histoire des institutions : 1–2 : L’Antiquité, Paris 1970, p. 340.  ↩

  15. Romulus, 22. Voir Plutarque, Vies parallèles, éd. publiée sous la direction de F. Hartog (coll. In quarto), Paris 2001, p. 112.  ↩

  16. Ovide, Amours, II, 14, 36–40.  ↩
  17. Consolation à Helvia, 16.  ↩
  18. Juvénal, II, 32 et VI, 595–598.  ↩
  19. Suétone, Domitien, 22. Caligula, 5, au contraire signale une recrudescence d’exposition d’enfants à la mort de Caligula.  ↩

  20. Digeste, xlvii, 11, De extraordinariis criminibus, 4.  ↩
  21. A. Berger, Encyclopedic Dictionary of Roman Law (Transactions of American Philosophical Society, n. s. 43, 2), Philadelphia 1953, p. 760.  ↩

  22. P. F. Girard, Manuel élémentaire de droit romain, 2e éd. revue et augmentée, Paris 1898, p. 87.  ↩

  23. Ibid.  ↩
  24. Digeste, I, 5, 7 ; éd. Th. Mommsen, Beroloini 1889, p. 7. Principe issu de la Loi des XII Tables, selon le juriste Ulpien : Digeste xxxviii, 16, 3, 7.  ↩
  25. D’après Plutarque, Œuvres morales, Traité 58 (Opinions des philosophes), V, 15.  ↩
  26. Digeste, xxv, 4, De inspiciendo ventre custodiendoque partu, 1,1 (le part est une portion de la femme ou de ses viscères).  ↩
  27. Digeste, xxxv, 2, Ad legem Falcidiam, 9,1.  ↩

  28. Digeste, xi, 8 : De mortuo inferendo et sepulchro ædificando, 2.  ↩

  29. Sur Musonius, voir C. J. De Vogel, Greek Philosophy. III. The Hellenistic-Roman Period, Leiden 19642, p. 299–302.  ↩
  30. Très brève vue d’ensemble dans le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme publié sous la direction de G. Wigoder, Paris 1993, p. 116–117.  ↩

  31. Antiquités juives, éd. É. Nodet, t. II, Paris 20042, p. 93.  ↩
  32. 2, 202 ; éd. Th. Reinach, CUF, Paris 1930, p. 94.  ↩
  33. Histoires, 5, 5 ; trad. H. Goelzer, CUF, 1921, p. 297.  ↩
  34. Deux exposés généraux : B. Honings, « Avortement », DECA, I, 1990, p. 323–324 (utile bgr.) ; J. Gaudemet, L’Église dans l’empire romain (IVe-Ve siècle) (Histoire du Droit et des Institutions de l’Église en Occident, III), Paris 1958, p. 557–559. Une seconde édition (1990) augmentée notamment d’un index ne semble pas avoir été enrichie pour notre sujet ; B. Sesboüé, « Les chrétiens devant l’avortement d’après le témoignage des Pères de l’Église », Études (août-sept. 1973), p. 263–282. — Je ne suis pas descendu jusqu’au Code de Justinien (534).  ↩
  35. C. 35 ; trad. G. Bardy, SC 3, 1943, p. 166–167, avec de nombreuses références, qui malheureusement n’ont pas été reprises dans la refonte de l’œuvre par B. Pouderon, SC 379, 1992, p. 205. Mais voir du même auteur l’article : « Tu ne tueras pas [l’enfant dans le ventre] », Revue des sciences religieuses 81, 2 (2007), p. 229–248.  ↩

  36. Éd. J. P. Waltzing, CUF, Paris 1929, p. 22. Voir aussi Adversus nationes, I, 15–16 (traduction de Honings, cité supra n. 37, p. 323).  ↩
  37. Minucius Felix, Octavius, éd. J. Beaujeu, CUF, Paris 19742, p. 52.  ↩
  38. III, 21, 5 et 4, 30, les deux passages stigmatisant l’exposition des nouveau-nés.  ↩
  39. VI, 20.  ↩

  40. Lettres 188, 2 ; éd. Y. Courtonne, CUF, t. 2, Paris 1961, p. 124. Première des lettres dites « canoniques », elle est recueillie parmi les Les canons des Pères grecs (voir infra).  ↩
  41. Lettre 60, 1.  ↩
  42. Un ouvrage très commode : P.-P. Joannou, La législation impériale et la christianisation de l’empire romain (311–476) (Orientalia Christiana Analecta, 192), Rome 1972.  ↩
  43. Plutôt que d’avoir à recourir aux volumineuses collections des conciles, est pratique : F. Lauchert, Die Kanones […] der wichtigsten altkirlichen Konzilien (Sammlung ausgewählter kirchen-und dogmengeschichtlicher Quellenschriften, 12), Freiburg i. B. 1896 ; rééd. 1961. Nous n’ignorons pas les controverses relatives non seulement à la date du concile d’Elvire, mais même à son existence. — Pour l’Orient, la collecte des textes est grandement facilitée grâce à P.-P. Joannou, Codificazione canonica orientale. Fonti, serie I. Fasc. IX : Discipline générale antique (IVe-IXe s.) : Index analytique [… aux trois volumes], Grottaferrata 1964.  ↩
  44. F. Lauchert, p. 23.  ↩
  45. P.-P. Joannou, Codificazione canonica orientale. Fonti, serie I. Fasc. IX : Discipline générale antique (II-IXe s.). I/2 : Les canons des synodes particuliers [CSP], Grottaferrata 1962, p. 71.  ↩
  46. Traduction du Chanoine Ch. Mercier, « Les canons des conciles œcuméniques et locaux en version arménienne », Revue des Études arméniennes, n. s. 15 (1981), p. 212–213.  ↩
  47. Compte rendu de l’édition critique procurée par V. Hakobian de la collection canonique arménienne, Revue des Études arméniennes, n. s. 10 (1973–1974), p. 381.  ↩
  48. Certains ouvrages anciens donnent la date de 524 ; nous suivons A. Weckwerth, Clavis Conciliorum Occidentalium septem prioribus saeculis celebratorum (Corpus christianorum), Turnhout 2013, § 199, p. 199–200.  ↩
  49. Cf. Clavis Patrum Graecorum, IV2, n° 9444.  ↩
  50. Joannou (cité supra, n. 48), I, 1 : Les Canons des conciles œcuméniques. Le 8e concile de Constantinople, 1962, p. 227.  ↩
  51. Joannou, (cité supra, n. 48), II : Les canons des Pères grecs, 1963, Basile de Césarée, canon 2, p. 99–100. De santé délicate lui-même, Basile s’est beaucoup intéressé à la médecine.  ↩
  52. Paul dans le Digeste XII, De statu hominum, I, 5 et I, 14.  ↩
  53. Voir Digeste XII, De statu hominis, 1, 5 et 1, 14.  ↩

  54. Malgré la similitude de titre, cet article n’a rien de commun avec la vaste publication (papier) dont la section II : Les notions philosophiques. Dictionnaire, est publiée sous la direction de Sylvain Auroux. T. I : Philosophie occidentale, A-L, Paris, P.U.F., 1990. On y trouve trois contributions sur l’avortement : juridique, p. 215–216 (J. Fortin) ; féminisme, p. 217 (B. Koeppel) ; problème moral de l’avortement, p. 218–219 (S. Auroux). La bgr. est anglo-saxonne presque exclusivement !  ↩
  55. Rom. 14, 7 ; 2 Cor. 5, 15. Prière eucharistique IV, fin du résumé de l’histoire du salut : « Afin que notre vie ne soit plus à nous-mêmes, mais à Lui qui est mort et ressuscité pour nous, Il a envoyé d’auprès de toi, Père, … »  ↩

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