Cet article fait suite au précédent, qui donnait un aperçu de nos sources sur le concile et exposait la doctrine d'Arius.
III. Convocation et préparation du concile
Il peut paraître étonnant, à certains égards, que l’empereur ait pris cette décision lui-même. Matthieu Cassin rappelle que l’empereur était en droit pontifex maximus, le chef de la religion romaine. C’est exact (l’empereur Gratien renoncera à ce titre en 376), mais avons-nous l’attestation que Constantin se prévalut de cette autorité religieuse ? Ce n’était pas d’ailleurs la première fois que l’empereur prenait semblable initiative. En effet, à la suite de sa victoire sur Maxence le 28 octobre 312 au pont Milvius (à environ 3 km au nord du mur d’Aurélien), Constantin avait les coudées franches en Afrique, où il pouvait intervenir souverainement, ce qu’il montra dès 314 en convoquant les évêques de l’empire d’Occident à Arles[1] (ouverture le 1er août 314), pour régler définitivement le schisme donatiste (du nom de l’évêque Donat de Carthage). Sans entrer ici dans les détails, disons que les membres du clergé qui, durant la violente persécution de 303-305 avaient livré aux autorités les livres des Écritures et comme tels étaient appelés traditores et apostats par les résistants ou donatistes, étaient vivement contestés et plusieurs ordinations épiscopales n’étaient pas reconnues. D’où deux clergés parallèles : à l’occasion d’un projet de Constantin d’exempter de charges financières municipales le clergé en communion avec Cécilien de Carthage[2], les opposants en appelèrent à Constantin pour que les évêques de Gaule règlent la question[3]. Quelles que soient les convictions religieuses personnelles que l’on prête à Constantin – question débattue, il est chrétien depuis peu – force est de constater que moins de 18 mois après l’« édit de Milan », au milieu de déplacements au loin et de tâches multiples, Constantin prend à bras le corps les controverses religieuses et les initiatives qu’il juge nécessaires pour assurer la paix en Occident.
La décision de Constantin de convoquer un concile à Nicée devait marquer les esprits et certainement contribuer à lui acquérir la qualification d’empereur « chrétien ». Nous y reviendrons. En employant le terme de décision, je me suis un peu engagé, car on a, de fait, discuté pour déterminer si c’était bien à Constantin qu’elle appartenait.
Le lieu
D’après un fragment de lettre de Constantin, conservé en syriaque, il avait d’abord fixé son choix sur Ancyre (métropole de la province romaine de Galatie, aujourd’hui Ankara, mais dont le métropolite, Marcel, était un adversaire résolu d’Arius), puis il opta pour celui de Nicée, cité plus accessible aux Italiens et aux autres évêques d’Europe. Aujourd’hui Iznik (province de Bithynie), la ville jadis prospère ‒ reconstruite par Hadrien sur un plan rectangulaire à la suite du tremblement de terre de 123 et forteresse importante, avant d’être dévastée sous Valérien (252-260) ‒ sur la rive orientale du lac Ascania (aujourd’hui Iznik Gölü, étendue d’eau douce de 35 km sur 10), à une cinquantaine de km du rivage de la Propontide (mer de Marmara), garde des vestiges importants : murailles, porte, théâtre du IIe siècle, aqueduc[4]. Pour les chrétiens, les vestiges les plus attachants sont sans doute ceux d’une basilique à trois nefs, dont le plan très net s’est révélé en 2014 à l’occasion d’une baisse des eaux du lac. Archéologues et historiens ayant aussitôt commencé des fouilles, on s’est demandé si cette basilique (dédiée au saint martyr Néophytos ?) avait pu accueillir le concile de 325. Réponse négative, non seulement en raison de sa dimension modeste pour une assemblée conciliaire (41 m sur 18), mais surtout parce qu’elle n’était pas encore achevée en 368 lors d’un premier tremblement de terre, suivie d’une montée des eaux (le second concile, en 787, a pu se tenir dans la basilique de Sainte-Sophie édifiée au centre de la ville sous Justinien, VIe siècle). Nicée, qui comptait déjà des chrétiens en 111-112, comme l’atteste la correspondance de Pline le Jeune[5] et de l’empereur Trajan, était cependant encore bien païenne au moment du concile : ville de Dionysos, comme s’en félicite en 374 dans son Autobiographie le rhéteur Libanios, qui y séjourna brièvement en 344[6]. Nicée avait un climat agréable et surtout l’avantage d’être située à peu de distance de Nicomédie. En outre, son évêque Théognis était nettement favorable à Arius[7].
Métropole de la Bithynie, située au fond du golfe d’Astacus, éprouvée par des tremblements de terre et où devait mourir Constantin en 337, Nicomédie était l’une des capitales de l’empire romain sous Dioclétien – en attendant que Byzance, devenue Constantinople le 14 mai 330, la détrônât. L’empereur pourrait donc aisément se rendre à Nicée et de fait, plusieurs lois qui figurent au Code Théodosien, édictées au moment du concile, sont « données » à Nicomédie.
On n’a pas assez relevé, sauf erreur, la nouveauté d’un tel rassemblement de personnes provenant de régions aussi diverses et éloignées. Au cours de l’histoire de Rome, il n’y avait pas de circonstances qui requît le rassemblement de tant de gens – a fortiori de notables – provenant d’une telle diversité de contrées. Je ne vois guère que les concilia provinciarum (ou en grec τὸ κοινόν) qui annuellement réunissaient les délégués (legati ; σύνεδροι) des villes d’une (parfois deux) provinces, convoquées par le sacerdos provinciae (ἀρχιερεύς ) autour d’un autel ou temple consacré au culte de Rome et des empereurs, sous la présidence du gouverneur.
Nous n’avons pas conservé le texte même de la convocation adressée aux évêques, mais seulement une traduction en syriaque[8] et nous pouvons nous aider des documents conservés relatifs au concile d’Arles (notamment la lettre de Constantin adressée à Chrestus, évêque de Syracuse) et présumer que chaque évêque reçut la lettre de l’empereur.
Si le nombre des invités nous est inconnu, le nombre des présents lui-même varie selon nos sources et selon les aires linguistiques. Ce qui est notable, c’est que la liste des participants fut, très tôt, considérée comme importante et conservée à part. Des différences peuvent s’expliquer par des questions de graphie des patronymes et des toponymes. Assez tôt, l’effectif de « 318 Pères » fut considéré comme officiel, alors que nos listes en comptent un peu moins : « 318[9] » est un effectif symbolique qui est celui des serviteurs d’Abraham en Genèse 14, 14.
La participation peut être étudiée de plusieurs points de vue :
- La provenance des participants ;
- Leur rang ecclésiastique ;
- Le « profil » des participants ;
- L‘identité du président ;
- Des participants venus de la Perse et de l’Arménie ?
- Proportion entre Orientaux et Occidentaux, sujet traité souvent de manière approximative.
- L’acheminement des participants.
La provenance des participants
Selon notre meilleur informateur, Eusèbe de Césarée de Palestine, dans la Vie de Constantin :
« 7. Les personnages du plus haut rang parmi les ministres de Dieu de toutes les Églises qui remplissaient toute l’Europe, la Libye et l’Asie, étaient donc rassemblés en une seule et unique maison de prière, qui, comme élargie par la volonté divine, accueillait à la fois Syriens et Ciliciens, Phéniciens, Arabes et Palestiniens, et aussi Égyptiens, Thébains, Libyens et ceux qui venaient du milieu des fleuves. Il y avait même au concile un évêque perse ; le Scythe ne manqua point au chœur ; le Pont et la Galatie, la Cappadoce et l’Asie, la Phrygie et la Pamphylie envoyèrent des membres choisis de chez eux. Et aussi les Thraces et les Macédoniens, les Achéens et les Épirotes[10] et encore ceux qui habitent très loin au-delà de ces derniers, tous arrivaient, jusqu’aux Espagnols : l’un d’eux à la célébrité unique était là, siégeant avec tous les autres. 2. Celui qui présidait dans la ville impériale[11] était absent à cause de son grand âge, mais étaient présents quelques-uns de ses prêtres pour le représenter[12]. »
L’énumération des régions dont provenaient les participants ne suit pas ici un ordre méthodique, mais on ne peut s’empêcher de penser à la liste des contrées représentées lors de la Pentecôte à Jérusalem (Actes 2, 8-11), reprise effectivement par Eusèbe quelques lignes plus bas. Il suggère ainsi que, comme ces « hommes pieux venus de toutes les nations », les évêques réunis à Nicée sont, eux aussi, inspirés par l’Esprit Saint.
On aura noté qu’Eusèbe souligne la présence de certains représentants uniques de leur nation : un Perse – au-delà du Tigre marquant les limites orientales de l’Empire ‒ dont le nom, Johannès, est donné par Socrate ; un Scythe, entendons, un représentant des Barbares (au-delà du Danube) ; des Goths de Chersonèse, c’est-à-dire de la Crimée, un nommé Théophile. L’Espagnol « à la célébrité unique » était Osius, évêque de Cordoue, qui avait déjà joué un rôle important lors du concile d’Arles[13] (314). La fin de l’énumération donne quelques précisions sur les Balkans. La Gaule n’est pas nommée. Un seul évêque en provenait, un nommé Nicasius[14], probablement titulaire du siège de Die dans la Drôme. Pietri (p. 267) souligne que Constantin se voulait le protecteur des plus lointaines communautés. Ajoutons que l’administration centrale a cherché à joindre tous les évêques et à n’oublier personne.
Le rang ecclésiastique
Les participants sont presque tous des évêques. Cependant on compte des chorévêques (14 selon Pietri), c’est-à-dire des évêques-de-la-campagne (χώρα) ; ils avaient seulement certains pouvoirs des évêques (par exemple ils ne pouvaient pas ordonner un sujet évêque ou même prêtre, mais un clerc d’un rang inférieur) et ils restaient en quelque sorte subordonnés à l’évêque dans le diocèse duquel ils résidaient. Ici, on en compte six, sauf erreur, quatre de la province d’Isaurie (Asie Mineure) et deux de Bithynie, la province où se trouve Nicée. Enfin siègent deux prêtres : Βίτων καὶ Βικέντιος (Viton et Vincentius, Vincent) prêtres de Rome, qui représentaient « celui qui, comme dit Eusèbe, présidait dans la ville impériale [et]était absent en raison de son grand âge », à savoir Silvestre, qui fut pape de 314 à 335. Mais on ignore tout de sa longévité, le Liber Pontificalis (« Livre des papes ») n’étant pas fiable pour cette époque.
Le « profil » des participants
Assurément, un certain nombre d’entre eux étaient rompus depuis longtemps au maniement des arguments théologiques : Eustathe d’Antioche (antiarien, † av. 337 ?), Eusèbe de Nicomédie, Alexandre d’Alexandrie, Marcel d’Ancyre (personnalité controversée, † v. 375 ?) et tout particulièrement Eusèbe de Césarée de Palestine, lequel se distinguait par sa connaissance de la philosophie grecque (notamment dans la Préparation évangélique, v. 324). Mais plusieurs évêques étaient d’humble extraction ou des saints. Notons d’ailleurs que plusieurs de ces derniers nous sont connus en dehors des listes officielles : le berger Spiridion[15], évêque de Chypre ; d’Égypte sont venues quelques personnalités, tel le moine Paphnuce[16], confesseur de la foi, que nous font connaître Rufin d’Aquilée et Sozomène, et qui aurait perdu un œil au cours de la grande persécution de Dioclétien. D’autres encore portaient les cicatrices de ce qu’ils avaient enduré quelques années seulement auparavant : Paul de Néocésarée (Pont), Amphion[17] d’Épiphanie (Cilicie), Potamon d’Héraclée[18] (Heracleopolis Magna en Égypte), si on peut faire confiance à nos sources. Les victimes des persécutions toutes récentes suscitaient naturellement l’admiration de leurs collègues et constituaient des exemples.
Identité du président
On s’est naturellement interrogé sur l’identité du président de telles assises, d’autant que nos sources divergent à ce sujet. Est-ce l’anonyme qui, dans la Vie de Constantin d’Eusèbe de Césarée (Palestine), est assis l’évêque le plus proche de Constantin, à sa droite, et lui adresse quelques mots de remerciements ? C’est très probable. Son identité ? Eustathe d’Antioche, qui avait déjà présidé les conciles d’Ancyre (314) et de Néocésarée (entre 314 et 320 ?), ou Osius de Cordoue, selon ce que laisse entendre Athanase[19] ?
Cependant sur les listes, Osius de Cordoue figure en première place. Enfin, du fait qu’Eusèbe (Vie de Constantin III,13) dit qu’après son discours l’empereur donna la parole τοῖς προέδροις τοῦ συνόδου (présidents du concile), certains ont conclu qu’il y avait deux présidents, hypothèse peu vraisemblable selon le chanoine Gustave Bardy.
Des participants venus de la Perse et de l’Arménie ?
La présence à Nicée, mentionnée par Eusèbe de Césarée, d’évêques venus d’au-delà des limites de l’empire romain nous amène à examiner la situation de ces régions. Comment la convocation de Constantin a-t-elle pu atteindre des destinataires au-delà des frontières de l’Empire ? Eut-il même connaissance d’évêchés dans ces contrées lointaines ?
En 325 les relations de Rome avec l’empire perse étaient pacifiques mais l’Église y connaissait de graves dissensions. La doctrine des Démonstrations d’Aphraate (entre 337 et 346) apparaît dégagée de toute influence nicéenne : Maruta[20] (évêque de Maipherkat, † 418/420), le premier, fit connaître le concile de Nicée, ou du moins en rendit les conclusions obligatoires au concile de Séleucie en 410[21].
Si d’autre part les anciens historiens ecclésiastiques sont muets sur la participation d’évêques de l’Arménie, la mention de plusieurs d’entre eux dans la collection de canons de cette Église nous invite à rappeler la situation diplomatique et géographique de ces régions.
Qu’en est-il de l’Arménie ? Par Arménie, il s’agit le plus souvent de la province romaine, l’Arménie Mineure (Μικρὰ Ἀρμενία), dont la limite orientale est en partie marquée par le cours supérieur de l’Euphrate. Le royaume indépendant d’Arménie (Armenia Maior) commence à l’est du fleuve[22].
Quand en 298, grâce à Rome, l’Arménie retrouve le trône de ses ancêtres et cherche à restaurer les cultes polythéistes qu’avait discrédités et combattus depuis 240 environ le quasi monothéisme des Perses sassanides, Grégoire s’oppose au roi Tiridate IV, qui le fait emprisonner (v. 312-313). Grégoire, surnommé plus tard l’Illuminateur, qui fut élevé dans une famille chrétienne hellénophone de Césarée de Cappadoce, avait fui les persécutions romaines en se réfugiant en Arménie. Il fut consacré prélat d’Arménie à Césarée en 314. Sous l’influence de familles nobles, Tiridate IV se convertit au christianisme en 312/313 et devint roi d’Arménie.
D’après l’historien Moïse de Khorène (Movsēs Xorenac’i, fin du Ve s.), Constantin adressa une lettre « à notre roi Tẹrdat pour l’inviter à se rendre au concile avec saint Grigor », mais le souverain déclina l’invitation. Il envoya à Nicée Aristakès, dont le nom figure effectivement dans les listes qui nous sont parvenues.
Selon l’historien Koriwn (390 ? - 447), membre du premier groupe de traducteurs arméniens, l’Église arménienne connaissait les canons de Nicée en grec, et le catholicos Yovhannēs Ōjnec’i (650 ? - 729), compila la législation canonique en arménien. La section consacrée au concile de Nicée (20 canons, lettre de Constantin, résumé de la foi du concile) s’achève sur la liste des signataires rangés par provinces :
« De la Petite Arménie : Eulalios de Sabama, Euthios de Satala ;
« De la Grande Arménie : Aristakès d’Arménie, Akrites de Pēēnpol, Eutychianos d’Amas, Helpidios de Koman, Heraklios de Zelon [23]», soit 7 évêques arméniens. Aristakès[24] est particulièrement connu, car c’est le fils cadet de Grégoire l’Illuminateur.
Proportion d’Orientaux et d’Occidentaux
Dès le IVe siècle, on a attaché beaucoup d’importance aux listes des Pères. Insister sur la quasi absence des Occidentaux est devenu un lieu commun. La réalité est un peu plus complexe. Les Anciens n’avaient pas la même représentation que nous de l’Orient et de l’Occident. On a vu qu’Eusèbe, pour le moins, ne reprenait pas cette opposition. La raison en est peut-être qu’il s’inspirait des divisions administratives de l’Empire. Celui-ci comprenait trois préfectures du prétoire, subdivisées en diocèses : 1) les Gaules ; 2) l’Illyrie (disons pour faire simple, les Balkans), l’Italie et l’Afrique ; 3) l’Orient, comprenant aussi le diocèse des Thraces (nord-est de la Grèce Bulgarie actuelle, Roumanie sub-danubienne). Tout dépend comment l’on compte l’Illyrie : à l’examen des listes, qui groupent les participants d’après leur province civile, on constate que le nombre des Occidentaux n’est pas insignifiant : 3 de Dacie, 3 de Macédoine, 3 d’Achaïe (= Grèce), 1 de Thessalie, 1 de Pannonie (sud de l’Autriche), 1 de Gothie. Plus à l’ouest, Osius de Cordoue, dont nous avons déjà parlé ; Cécilien de Carthage ; les 2 prêtres romains, un évêque de Calabre et l’unique évêque de Gaule (Nicasius de Die ?). On arrive à 18 « occidentaux », ce qui, je vous l’accorde, ne constitue qu’à peine 7
d’une assemblée de 270 membres environ, peut-être bien environ 300 selon le témoignage d’Athanase à plusieurs reprises[25]. En revanche, si l’on ne considère que les latinophones – 6 ‒, on dépasse de peu 2
. L’assemblée était donc largement hellénophone, au courant des concepts philosophiques. En fait de statistiques, on peut également essayer d’évaluer le nombre de partisans déclarés d’Arius : Fernand Cavallera cite 17 noms – soit 6% environ – mais sans doute avec des convictions plus ou moins affirmées, un certain nombre d’évêques ayant vraisemblablement plus que de la sympathie pour le prêtre d’Alexandrie, comme les controverses de « l’après Nicée » allaient le démontrer. Ch. Pietri (p. 267) cherche à évaluer numériquement les courants théologiques en présence et leurs chefs de file.
Ian Mladjov[26] a repris récemment la question du nombre des participants, ou plutôt des signataires de la formule de foi et parvient à un nombre de 199 seulement : mais précisément il peut y avoir eu une différence entre le nombre de signataires et celui de participants, une vingtaine d’évêques partisans d’Arius ayant refusé de signer ou ayant quitté discrètement le concile avant cette démarche décisive. De toute façon, quelle que soit la langue dans laquelle nous sont parvenues les listes, il faudrait s’interroger sur quel procès-verbal elles ont été dressées.
Il convient à présent d’évoquer un aspect totalement négligé, à l’exception peut-être du déplacement des participants, l’organisation matérielle et l’intendance. Il est vrai que nous manquons d’informations. Force nous est de nous en tenir à des vraisemblances, en nous appuyant sur les modalités de la convocation au concile d’Arles (314).
L’acheminement des participants
Tout d’abord, comme il l’avait fait alors pour Chrestos[27], évêque de Syracuse, Constantin a adressé à chaque évêque une convocation à se rendre à Nicée. Le nombre de ces lettres est certainement nettement supérieur à celui des participants. Cela suppose une intense activité des scrinia (bureaux) palatins[28], comme nous l’avons dit. De fait, à en juger par la missive susdite, Constantin ordonnait à chaque évêque de contacter le gouverneur de sa provine afin de disposer du cursus publicus (poste impériale) pour se rendre sur les lieux du concile. Pour le détail, les agents de missions (agentes in rebus[29] ou φρουμενταρίοι) devaient être en mesure d’assurer le bon fonctionnement de ce service. La préparation du concile d’Arles peut nous aider.
Constantin avait écrit à l’évêque Chrestus de prendre (λαβών) auprès du correcteur (gouverneur) de Sicile la poste publique (δημόσιον ὄχημα), le cursus publicus, terme sous lequel on désigne cette institution, qui était au service exclusif des fonctionnaires de l’État. Brève parenthèse : accepter d’user du cursus publicus, c’était, selon Gregor Emmenegger[30], devenir fonctionnaire de l’État : sur quel témoignage cette interprétation politique s’appuie-t-elle ? Connaît-on des évêques qui ont rechigné, pressentant le « piège » dans lequel ils risquaient de tomber ? Les rares évêques d’au-delà des frontières de l’Empire ont-ils été, eux aussi, réticents ?
L’indication portée dans sa lettre avait-elle suffi au destinataire pour recourir à ce service ? Nous ne saurions l’affirmer, tant la réglementation (voir le Code Théodosien, L. VIII, c. 5) était minutieuse. Il fallait que le bénéficiaire obtînt une evectio (ou diploma, mot à mot : document plié en deux) de la part d’un haut fonctionnaire (plusieurs mesures sous Constantin pour finalement réserver cette faculté au préfet du prétoire lui-même). Nous possédons un spécimen[31] (découvert par le cardinal C. Baronius, † 1607) daté de 314, l’accordant à quatre évêques et un prêtre donatistes se rendant au concile d’Arles.
Le service du transport des personnes (cursus velox au moyen de paraveredi, le seul dont nous ayons à nous occuper ici ‒ pas question du transport de marchandises), le long des routes principales, reposait sur une succession de mutationes (relais) tous les 10 km environ et de mansiones (gîtes d’étape, σταθμοί) à un intervalle d’une journée de marche environ. Les mansiones procuraient au voyageur autorisé le logement, le bois, l’huile et le sel, produits de première nécessité, pourrions-nous dire. Aux relais, on changeait de monture ‒ cheval, âne, mule, mais aussi chameau ‒ selon l’altitude et le climat des régions. Sur les routes secondaires, l’intendance était beaucoup plus sommaire et je n’exclurais pas que des évêques de régions reculées aient dû recourir aux ressources « ecclésiales ». Quelques décennies plus tard, on voit des « frères » ‒ diacres ? ‒ occuper la fonction de muletiers ou chameliers en Cappadoce[32]. Assez tôt, il fut accordé au bénéficiaire un compagnon de voyage « pour sa sûreté ou pour soulager sa fatigue[33] ». Très vraisemblablement, les évêques se rendant à Nicée bénéficièrent des mêmes facilités que celles accordées en 314 à Chrestus de Syracuse, à savoir s’adjoindre « deux hommes du second rang (ἐκ τοῦ δευτέρου θρόνου) – entendons deux prêtres – que [tu auras] jugé bon de choisir » et prendre « encore trois serviteurs capables de [te] servir en chemin[34] ».
Chaque usager du cursus velox avait droit à une valise, dont le poids était strictement déterminé (gare aux excédents, aux abus, certainement récurrents, à en juger par la multiplicité des rappels et des sanctions, comme il apparaît au L. VIII du Code Théodosien). Notre information sur le déplacement à Nicée est quasi nulle, mais on présume que les évêques, même de contrées lointaines, avaient pu prendre avec eux quelques livres.
Eusèbe de Césarée semble distinguer deux catégories d’évêques, les uns « autorisés à utiliser la poste publique », les autres se voyant « fournis libéralement en montures[35] ». Quelle qu’en soit la raison, relevons que les évêques étaient pris totalement en charge par le fisc, c’est-à-dire le trésor impérial. Constantin avait bien fait les choses, les frais étaient très élevés (pensons à l’entretien de 1600 à 1800 personnes pendant un mois). Il convient de ne pas l’oublier, quand certains rappellent à l’envi les crimes de Constantin ou doutent de ses convictions religieuses.
A-t-on une idée de la durée du voyage aller ? Indirectement seulement, par comparaison avec le nombre d’étapes énumérées par le Pèlerin de Bordeaux qui s’est rendu en Terre Sainte par voie de terre en 333 : 12 étapes de Nicomédie à Tarse en Cilicie, via Nicée et Ancyre, 18 de Tarse à Jérusalem[36] : soit 30 étapes couvrant 258 + 343 = 601 milles romains de 1480 mètres, soit 889 km. Donc en gros, un mois de voyage pour les évêques de Syrie ou de Palestine et nettement plus pour les nombreux évêques égyptiens. Quoique nous ne disposions, sauf erreur, d’aucune information à ce sujet, il est possible que certains d’entre eux se soient rendus à Nicée par la voie maritime. Car le cursus publicus par mer existait aussi[37].
L’information nous manque d’autre part sur l’hébergement à Nicée de tant d’évêques avec leur suite. Ajoutons-y le personnel de l’administration civile (nous y reviendrons) et sans doute des gardes en nombre suffisant – sans parler de la suite de l’empereur lui-même quand il venait de Nicomédie à Nicée, distante de 40 km environ.
D’après les délais de route que nous avons évalués plus haut, on présume que les messagers des services officiels ont quitté Nicomédie vers la mi-mars, pour atteindre les sièges épiscopaux les plus éloignés avant Pâques – qui tombait en 325 le 18 avril – et permettre à leurs titulaires de se mettre en route alors sans tarder. Constantin dut prendre la décision de convoquer un concile au plus tard en février.
(A suivre)
Benoît Gain
Professeur émérite de l'Université de Grenoble-Alpes
[1] Rien pour notre sujet dans l’art. « Arles » de L. Royer, DHGE IV, fasc.19-20 (1925), c. 231-23 ». En revanche, plan d’Arles sous Constantin dans l’art. « Arles » du Dictionnaire d’archéologie et de liturgie, I, 2 (1906), c. 2891-2892 (= DACL). Sur les décisions du concile, J.-R. Palanque, dans Fliche & Martin, Histoire de l’Église, t. III, Paris, 1936, p. 37-39.
[2] Très longue notice de la Prosopographie chrétienne du Bas-Empire. Afrique, s/d. A. Mandouze, s. v. Caecilianus I, Paris, 1982, p. 165-175 [ = PCBE] ; (sur sa présence problématique à Nicée, voir p. 173-174, n. 79-84).
[3] Je ne fais que résumer le début de l’art. « Donatisme » de W. H. C. Frend, dans A. Di Berardino (dir.), Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, I, Paris, 1990, p. 716-717 [= DECA].
[4] Voir les photos de l’article d’A. de Varax, dans le Monde de la Bible 252 (mars-avril 2025), p. 100-107.
[5] L. X, 96-97 ; traduction et commentaire rajeuni de P. Mattei, Le christianisme antique de Jésus à Constantin (coll. U), Paris, 2008, p. 135-137.
[6] Autobiographie, 48 ; éd. J. Martin et P. Petit, CUF, Paris, 2003, p. 118 et note p. 218-219.
[7] Examen par Pietri des hypothèses relatives au choix de la localité, p. 265.
[8] Voir la CPG IV, 2e éd. revue et mise à jour par J. Noret, Turnhout, 2018, n° 8511. Il n’y est pas fait mention de la traduction de P. Maraval : Constantin. Lettres et discours (La Roue à livres), Paris, 2010, p. 52. Ni l’un ni l’autre ne fait mention du manuscrit de Paris, syr. 62 (s. IX), fol. 121-129 : cf. [H. Zotenberg], Catalogues des manuscrits syriaques et sabéens (mandaïtes) de la Bibliothèque nationale, Paris, 1874, p. 23.
[9] Voir le DACL cité infra et surtout l’art. de M. Aubineau, « Les 318 serviteurs d’Abraham (Genèse, 14, 14) et le nombre des Pères au concile de Nicée (325) », RHE 61 (1966), p. 5-43.
[10] Achéens : l’Achaïe s’étend sur la rive sud du golfe de Corinthe ; l’Épire est située au N.-W. de la Grèce actuelle sur la mer Ionienne.
[11] Le pape Silvestre (314-335). On ignore son année de naissance. Il s’était déjà fait représenter au concile d’Arles.
[12] Vie de Constantin, III, 7, 1-2 ; SC 559, p. 361.
[13] Rôle curieusement passé sous silence dans l’art. de L.-É. Ghesquières, Catholicisme 10 (1985), c. 320-321.
[14] NICASIVS 2, dans L. Pietri et M. Heijmans, PCBE. 4. Gaule chrétienne, t. II, Paris, 2013, p. 1362. La localisation du siège n’est pas certaine en raison des divergences de graphie des listes.
[15] Gélase de Cyzique, PG 85, 1246 CD.
[16] PG 85, 1246 BC.
[17] Confesseur de la foi sous Galère, inscrit au martyrologe romain au 12 juin.
[18] Condamné aux mines sous Maximin, eut l’œil crevé et périt vers 341, victime des blessures reçues des ariens. Fêté le 18 mai, à ne pas confondre avec le prêtre Potamon, martyr lui aussi.
[19] Avis divers : dans Alberigo, COD II,1, p. 29, on peut douter que les listes qui nous sont parvenues soient des originaux, et donc que ce fut Ossius qui présidât le concile, on préfère Eustathe d’Antioche ou Alexandre d’Alexandrie.
[20] Voir E. Tisserant, « Marouta de Maypherqat (saint) », Dictionnaire de théologie catholique, X, fasc. 80 (1927), c. 142-148.
[21] J. Labourt, Le christianisme dans l’Empire perse sous la dynastie sassanide (224-632), Paris, 21904, p. 32.
[22] Nina G. Garsoïan confirme que l’Euphrate constitue bien la frontière entre la Petite Arménie (province de l’empire romain) et le royaume d’Arménie.
[23] Ch. Mercier et J.-P. Mahé, « Les canons des conciles œcuméniques et locaux en version arménienne », Revue des Études arméniennes, n. s. XV (1981), p. 199-200.
[24] F. Tournebize, DHGE IV, fasc. 19-20 (1925), c. 182-184.
[25] D’après le DACL, art. « Nicée », XII, 1 (1935), c. 1212-1213, avec le détail de plusieurs sources anciennes : De synodis, 43 ; De decretis, 3 ; Apologia contra Arianos, c. xxiii-xxiv ; PG 25, 283 et 289 ; De syn. Arimin. xliii, PG 26, 768. Pietri, p. 266, n. 78, cite aussi Eustathe d’Antioche. L’effectif bien plus considérable, indiqué par exemple par des documents arabes, repose peut-être sur la prise en compte des « accompagnateurs » des évêques.
[26] « The Signatories », dans Y. R. Kim (ed.), The Cambridge Companion to the Council of Nicaea, Cambridge, 2021, p. 368-375.
[27] Voir Ch. Pietri (†) et L. Pietri, PCBE. Italie, I, p. 431-432.
[28] Excellente présentation des trois séries de bureaux et de leurs attributions, voire de l’emploi de tels caractères d’écriture (litterae caelestes), de R. Delmaire, Les institutions du Bas-Empire romain de Constantin à Justinien. I. Les institutions civiles palatines, Paris, 1995, p. 65-73.
[29] Voir agentes in rebus, ibid., à l’index, p. 195.
[30] « Foi, pouvoir et politique. L’héritage du concile de Nicée », Transversalités 173 (avril-juin 2025), p. 15-25, en part. p. 18.
[31] Voir G. Humbert, « Cursus publicus », Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, I, 2 (1887), p. 1665 [= DAGR] ; A. Mandouze, PCBE. Afrique, Paris, 1982, s.v. (évêques) Capito, Fidentius, Lucianus et Nasutius et le prêtre Mammarius, tous donatistes intransigeants.
[32] Voir B. Gain, L'Église de Cappadoce du IVe s. d'après la correspondance de B. de C. (330-379), (Orientalia christiana analecta, 225), Rome 1985, p. 15-17 et à l’index s. v. mulets, p. 452.
[33] DAGR, I, 2, p. 1664 : Code Théodosien, VIII, v, 4, 1.
[34] DAGR, I, 2, p. 1665.
[35] Vie de Constantin, III, 6, 1 ; SC 559, p. 359.
[36] Je reprends ici les calculs d’A. H. M. Jones, The Later Roman Empire (284-602), t. II, Oxford, 1964, p. 831-832. Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, trad. de P. Maraval, Récits des premiers pèlerins chrétiens au Proche-Orient (IVe-VIIe s.), (Sagesses chrétiennes), Paris, 1996, p. 14-41, en part. p. 24-30.
[37] Pas d’indications dans l’art. « Navicularius » de M. Besnier, DAGR IV, 1 (1904), p. 20-24. Voir t. II, 1, p. 1654.