L'Eglise des Apôtres, un modèle pour aujourd'hui (M.-J. Huguenin)

Recension par Henry Donneaud
Marie-Joseph Huguenin, L’Église des Apôtres. Un modèle pour aujourd’hui, Nouan-le-Fuzelier, Éditions des Béatitudes, 2025, 1 vol. de 96 p.

Prêtre et privat-docent à l’université de Fribourg (Suisse), Marie-Joseph Huguenin présente un essai aussi stimulant dans son propos que décevant dans son résultat. Pour aider l’Église à entrer dans un mode de gouvernement plus synodal et égalitaire, tout en respectant la distinction de l’homme et de la femme voulue par Dieu en son dessein créateur, l’auteur élabore un modèle duel d’exercice de l’autorité à tous les niveaux de la vie de l’Église : alors que les ministres ordonnés (pape, évêques, prêtres) représentent l’autorité sacramentelle du Christ Époux face aux communautés ecclésiales, une instance collégiale devrait représenter l’autorité de l’Église Épouse (universelle, diocésaine, paroissiale), avec les innombrables charismes dont les laïcs sont dotés. Au sein de cette double hiérarchie, aucune de ces instances ne pourrait rien faire ni décider sans l’autre, selon « un réseau de communion qui soutient et féconde une pastorale de proximité » (p. 46). Les femmes, qui ne peuvent avoir accès au ministère ordonné, joueraient un rôle principal et majoritaire dans ces instances collégiales (cf. p. 85 et 94). L’A. a le mérite, louable en son principe, de vouloir fonder son programme réformateur dans la Parole de Dieu, par retour au modèle de l’Église primitive, l’Église des Apôtres, qu’il présente comme toute entière articulée autour de cette double hiérarchie.

Selon lui, en effet, l’exercice de l’autorité dans Église du 1er siècle aurait été partagé à égalité entre les Apôtres, représentants du Christ Époux, et les Anciens (ou « presbytres »), représentants de l’Église Épouse. Ce n’est qu’au cours du 2ème siècle, face aux divisions croissantes et sous l’influence des « judaïsants » (p. 33), que les collèges d’Anciens se seraient transformés en une classe sacerdotale de « prêtres », dans laquelle ne se trouvent plus que des hommes ordonnés, soumis à l’évêque. C’est ainsi que, à l’encontre de la « pastorale paulinienne » (chap. 6, p. 69-82), la voix de l’Église Épouse aurait été confisquée et éteinte, durant de longs siècles, par la hiérarchie apostolique. Pour honorer l’exigence contemporaine de synodalité et d’égalité entre hommes et femmes, il serait donc urgent de restaurer ces collèges d’Anciens face aux ministres ordonnés : « Pour faire droit à cette réalité nouvelle, il est absolument vital pour l’Église Épouse, associée à la royauté du Christ, de lui redonner sa voix et sa place. […] En face de la hiérarchie apostolique qui représente la voix et le pouvoir de l’Époux, il est essentiel de constituer une autre hiérarchie qui représente la voix et l’autorité de l’Église Épouse, c’est-à-dire de tous les fidèles » (p. 35).

Au seul plan spéculatif, on s’interroge sur cette dualité des pouvoirs hiérarchiques dans l’Église, comme si l’Église Épouse, que représentent les Anciens, pouvait disposer d’un pouvoir autre que celui qu’elle reçoit du Christ et qu’elle exerce au nom du Christ. La capitalité du Christ interdit d’imaginer que son Épouse, qui est aussi son Corps, puisse disposer d’un pouvoir propre de gouvernement, qui proviendrait d’elle-même, non de Lui qui en est la tête.

Nous nous en tiendrons ici au seul plan positif. Très assuré dans ses affirmations, répétées plus de vingt fois dans l’ouvrage, l’A. est bien en peine de fournir une seule preuve du fait que les Anciens, dans l’Église apostolique, auraient représenté l’autorité de l’Église Épouse face aux Apôtres qui, eux, auraient représenté le Christ Époux. Les seules références scripturaires qu’il porte en appui de cette thèse, tirées des Actes des Apôtres (Ac 15, 2-6.22-23 ; 16, 4 ; 21, 18, cités p. 15, n. 5 puis p. 67, n. 57), ne prouvent rien, sinon l’existence de collèges d’Anciens (presbytres), dont personne ne doute, sans aucune attestation, ni explicite ni implicite, du fait que ces Anciens auraient représenté l’Église Épouse. Les exégètes, que l’A. citent d’ailleurs fort peu, savent que les mentions des presbytres chrétiens sont parcimonieuses dans le Nouveau Testament, totalement absentes des écrits de Paul (sauf les Pastorales), de sorte que l’on sait très peu de choses sur l’origine et la signification de leur fonction. Aux seuls endroits où Luc évoque l’institution des presbytres (Ac 14, 23 et 20, 28), c’est clairement pour signifier qu’ils sont choisis et ordonnés par Paul lui-même, dont ils reçoivent leur pouvoir, qui est ainsi d’origine apostolique, non par délégation de la part des communautés ecclésiales.

Par ailleurs, quoiqu’en veuille l’A. qui n’apporte là non plus aucune attestation scripturaire probante, le Nouveau Testament ne connaît aucun cas de femme « presbytre » : en appeler à Rm 16 comme il le fait (p. 84) relève de l’abus, puisqu’aucune des femmes ici évoquées par Paul n’est présentée comme appartenant à un collège de presbytres. Sans nier que l’évolution entre les Anciens du Nouveau Testament et le collège des prêtres tels qu’il apparaît au cours du 2ème siècle (v.g. chez Ignace d’Antioche) s’est produite d’une façon qui nous reste largement obscure, on ne saurait cautionner arbitrairement, sans preuve, l’idée d’un coup de force « judaïsant » qui, moyennant rupture de la Tradition apostolique, aurait transformé un presbyterium mixte, représentant de la communauté ecclésiale, en un collège sacerdotal de ministres ordonnés exclusivement masculins. Le sacerdoce presbytéral ne se rattacherait tout simplement plus à une institution divine, via la Tradition apostolique. La Parole de Dieu ne transmet ni n’étaye nulle part un tel scénario, qui irait à l’encontre de la croissance homogène de la vie et de la doctrine de l’Église.

La faiblesse des principes mis en avant fragilise donc l’ensemble de la démonstration théologique de l’A., quelles que louables que soient ses intentions. Œuvrer à une Église plus synodale, dans laquelle les femmes prendront une plus grande part aux processus de décision, est certainement une urgence à laquelle nous appellent les derniers papes. Cela ne pourra cependant se faire que selon une « herméneutique de la réforme », ou « herméneutique de la continuité réformatrice », non « de la discontinuité et de la rupture », selon que Benoît XVI nous l’a rappelé.

fr. Henry Donneaud o.p.