Le choix de la rupture, Mgr Lefebvre, Rome, les sacres 1974-2026 (A. Jacquemin)

Recension par Roland Varin
Albert Jacquemin, Le choix de la rupture, Mgr Lefebvre, Rome, les sacres, 1974-2026, Paris, Cerf, 2026, 1 vol. de 231 p.

Dans la perspective dramatique des ordinations épiscopales annoncées à Écône pour le début de l’été, le livre de l’abbé Albert Jacquemin apporte des éléments de compréhension et de réflexion intéressants. Le titre de l’ouvrage contient la thèse du livre : la rupture de la fraternité Saint Pie X avec Rome, quoiqu’elle s’en défende, n’est pas un accident mais le résultat d’un processus entamé quasiment dès ses origines. Il montre que le fondement de la rupture, et partant de l’échec des toutes les négociations en vue d’une réconciliation, se situe sur le plan doctrinal (voir Mgr Francis Frost dans L’Église se trompe-t-elle depuis Vatican II ?, Paris, Salvator, 2007 et la recension de F. Daguet, « Les fondements théologiques de l’intégrisme catholique », RT 107 (2007), p. 429-436). L’A. se garde de toute intention polémique et entend exposer et analyser les faits, à la lumière des sources disponibles, dont il propose une sélection significative dans une annexe qui constitue un tiers de l’ouvrage. Le style est clair et l’analyse précise. Chaque chapitre s’achève par une conclusion qui relève les points saillants du propos.

Un premier chapitre s’intéresse à l’événement des sacres de 1988 pour mettre en valeur le fait qu’ils n’ont pas constitué un événement fortuit issu de l’échec des négociations avec Rome, mais un projet mûrement réfléchi. À l’origine se situe un refus obstiné du Concile Vatican II perçu comme une rupture avec la Tradition. L’A. met aussi en relief un certain climat de manipulation psychologique, une « mécanique de persuasion » (p. 26), destiné à préparer les fidèles à adhérer à l’événement. Et l’A. de conclure que « la rupture de 1988 apparaît moins comme un événement improvisé que comme l’issue logique d’un désaccord devenu insurmontable » (p. 32).

C’est sur le fondement de ce désaccord que l’A. se penche dans le chapitre II. Il voit dans la déclaration du 21 novembre 1974, que Mgr Lefebvre présente comme une « Profession de foi », un « acte fondateur » (p. 35) qui porte en germes les ruptures ultérieures. Cette déclaration affirme le refus catégorique du Concile Vatican II. De grands thèmes repris par la suite apparaissent : comme la dichotomie entre la « Rome éternelle » et la « Rome conciliaire » ; surtout, la conception de la Tradition, point de départ de toutes les attaques de Mgr Lefebvre. « Le critère ultime de catholicité ne résidait plus, selon lui, dans le magistère vivant, mais dans une Tradition substantialisée, c’est-à-dire un corpus doctrinal antérieur au Concile constitué une fois pour toutes et érigé en norme autonome face aux enseignements du magistère actuel » (p. 38). Le Magistère n’est donc plus le régulateur de la Tradition. Bien plus, Mgr Lefebvre semble s’arroger le droit de juger de ce qui est conforme à la Tradition : « en plaçant la Tradition au-dessus du magistère, il conditionna son obéissance au pape à un critère doctrinal préalable et érigea le refus du Concile et des réformes postconciliaires en un devoir moral » (p. 43).

Le chapitre III expose ensuite les conséquences de ce refus de Vatican II, qui conduit à transformer la désobéissance formelle en fidélité à la foi catholique : « Mgr Lefebvre conclut que la fidélité à la Tradition constituait non pas une rupture avec l’Église, mais une exigence de continuité doctrinale, face à ce qu’il tenait pour une mutation substantielle de l’ecclésiologie et de la théologie sacramentaire contemporaines » (p. 46). Commence dès lors tout un travail de constructions théologiques pour justifier l’injustifiable, pour tenter de montrer que la rupture n’en est pas une, au travers notamment d’un « processus de disqualification progressive de l’autorité ecclésiale » (p. 52), qui permet de légitimer la désobéissance. L’A. pointe en outre la conséquence tragique de cela : « en contestant l’autorité visible de l’Église au nom de la Tradition, Mgr Lefebvre a enfermé ses successeurs dans ses propres apories théologiques. Car depuis la mort du prélat, survenue le 25 mars 1991, la Fraternité Saint-Pie-X, désormais liée par la pensée close de son fondateur, privée de tout principe interne de régulation, continue d’œuvrer dans la même ligne » (p. 53). C’est bien un système clos, cohérent et indépendant qui est apparu et qui place ses membres dans une impasse ecclésiologique, tiraillés qu’ils sont entre la fidélité proclamée à la Tradition et l’obéissance à l’autorité légitime de l’Église. Les trois chapitres suivants s’arrêtent sur l’événement en lui-même des sacres de 1988, en analysant successivement leur logique (chapitre IV), le sermon prononcé à cette occasion (chapitre V), et le mandat apostolique (chapitre VI).

Le chapitre IV, le plus long de l’ouvrage, analyse précisément les circonstances de la décision des sacres de 1988. Tout d’abord, la justification de la rupture des négociations avec Rome en 1988 s’appuie sur une « théologie obsidionale » (p. 68 n. 1) : les avantages de l’accord avec Rome – pourtant substantiels – ne sont rien par rapport à la crainte d’une “contamination” progressive par les milieux “modernistes”. Comme le souligne l’A., « Cette argumentation sous-tendait une ecclésiologie de substitution : en d’autres mots, l’Église catholique subsistait-elle finalement dans la Fraternité Saint-Pie-X ? » (p. 68). Certes, les affirmations de Mgr Lefebvre ne sont jamais aussi nettes. Mais il ne semble pas voir les conséquences qui peuvent être tirées de ses propos. La conclusion énoncée par l’A. peut sembler sévère, mais correspond cependant à la réalité des faits : « En procédant aux consécrations épiscopales sans mandat pontifical, Mgr Lefebvre choisit de privilégier finalement l’unité de son œuvre à celle de l’Église. Les sacres du 30 juin 1988 furent l’aboutissement d’une ecclésiologie où la Tradition, progressivement identifiée à une œuvre particulière, se substitua de fait à l’Église » (p. 70). L’A. montre ensuite que Mgr Lefebvre était parfaitement conscient qu’une consécration épiscopale sans mandat pontifical était objectivement une rupture. De là se comprennent tous les efforts déployés en « constructions théologiques » (p. 74) pour justifier l’état de nécessité dans lequel il se trouverait pour pouvoir l’accomplir malgré tout. Cet état de nécessité repose sur la défaillance supposée du pape auquel de fait l’obéissance n’est plus due. La nécessité est le fait que l’Église visible ne peut se perpétuer que dans la Fraternité Saint-Pie-X. Pourtant l’acte même de consacrer des évêques sans mandat pontifical est objectivement schismatique au sens où il constitue un refus formel de se soumettre au primat de juridiction du pontife romain. Dans une brève et concise présentation de la théologie de l’épiscopat, l’auteur montre également l’incohérence, pour ne pas dire l’aberration, d’ordonner des évêques sans juridiction : « l’idée d’un épiscopat purement sacramentel, permanent, détaché de toute mission canonique reçue par l’autorité, constitue une déformation grave de la théologie catholique de l’épiscopat » (p. 79). L’épiscopat appartient à la structure divine de l’Église et ne constitue pas un “en-soi” qui serait un pur canal de la grâce. Tous les arguments mis en avant peinent à convaincre et résistent même à l’intelligibilité, quand on invoque un texte de Pie XII pour justifier un acte que ledit texte condamne explicitement. Le plus énigmatique est peut-être la distinction entre volonté habituelle et volonté actuelle du pape. La volonté habituelle du pape est le bien de l’Église. Il ne le réalise pas dans sa volonté actuelle. Mais les sacres sont commis selon la volonté habituelle, comme l’affirmera par la suite l’un des évêques ordonnés : « Le sacre est légitimé par le cas de nécessité, qui rend illégitime le refus explicite du sacre par le Pape, et permet d’appliquer concrètement la volonté habituelle du Pape de donner à l’Église les moyens indispensables au bien commun de celle-ci » (Mgr Tissier de Mallerais, cité par l’A. p. 92). Ces arguments peu convaincants sont dépassés ensuite par un appel à la foi, sous-tendu par le recours à des révélations privées, qui relève plus du fidéisme que du véritable acte de foi. L’incompréhensible appelle l’acte de foi. Seulement, l’incompréhensible en question n’est pas le mystère de Dieu ni de son dessein qui réclament effectivement l’acte de foi. Ici, c’est l’incompréhensible de raisonnements humains faussés par un acte de rupture. L’A. propose également une analogie suggestive avec les jansénistes du XVIIIe siècle et la Petite Église issue du refus du Concordat de 1801 : « Dans l’histoire de l’Église, il est fréquent que des minorités religieuses persécutées – ou se percevant comme telles – en viennent à rechercher l’approbation du Ciel, au-delà des autorités ecclésiastiques officielles, lorsque celles-ci la leur refusent. Convaincus de traverser une crise inexplicable, parfois annonciatrice des derniers temps, ces groupes tendent alors à se structurer autour de personnalités charismatiques, réputées inspirées par Dieu, dont l’autorité est perçue comme la confirmation surnaturelle de la justesse et de la vérité de leur combat ». (p. 96). L’analogie ne se situe pas au plan doctrinal mais dans le fait qu’on retrouve le même processus de légitimation de la dissidence sur la base de discours apocalyptiques. Le nœud de la rupture se situe pour l’A. dans la conception de la Tradition. C’est d’ailleurs ce que met en avant le motu proprio Ecclesia Dei du 2 juillet 1988 quand il parle de « notion incomplète de la tradition ». Il y a chez Mgr Lefebvre une confusion entre la Tradition et les traditions, c’est-à-dire entre la « foi elle-même et les manières concrètes d’en témoigner dans le temps et dans l’histoire » (p. 99). De là provient l’identification indue entre la Tradition et ce qui est antérieur au Concile Vatican II. Elle n’est plus la vie de la Parole de Dieu dans l’Église, mais « un ensemble normatif figé, identifié à un état historique particulier de l’Église » (p. 99). L’A. propose ensuite comme explication théologique de la rupture de Mgr Lefebvre en germe dès 1974 et effective en 1988 un concept analogue au Sola scriptura de Luther : « Sola traditio » (p. 103). Tout en se défendant de nier l’autorité du Pape, il la soumet cependant à une condition, celle d’être en conformité avec ce qu’il appelle la tradition, c’est-à-dire l’Église antérieure à Vatican II. « Il ne nia pas l’institution divine de la papauté, mais il en refusa l’exercice actuel, au profit d’une autorité abstraite, recomposée à partir de la Tradition telle qu’il la concevait. » (p. 103) De nouveau l’A. conclut de manière sévère mais que les faits confirment : « l’unité d’une œuvre particulière a été préférée à la communion hiérarchique » (p. 105).

Le chapitre V analyse le sermon prononcé par Mgr Lefebvre à l’occasion des sacres de 1988. Selon l’A. il constitue une « véritable somme » de la pensée de Mgr Lefebvre, où l'on retrouve tous les éléments précédemment évoqués. Deux choses sont à relever. La première est que la justification des sacres se situe paradoxalement dans le cadre d’une morale intentionnaliste. Le principe thomiste selon lequel la moralité se situe dans l’objet de l’acte semble oublié, au profit de l’intention qui serait le bien de l’Église. « Il se trouve que consacrer des évêques contre la volonté explicite du Pontife romain constitue un acte objectivement gravement désordonné, de nature schismatique, qu’aucune bonne intention ne saurait transformer en acte moralement légitime. » (p. 109). Le second point est le climat « d’émotion collective » que le sermon cherche à créer pour emporter ou conforter l’adhésion des fidèles à cet acte grave. Il s’appuie sur le recours à une révélation privée semblant annoncer ce qui est en train de se dérouler. Cela produit un effet rassurant et surtout renforce « l’autorité charismatique de Mgr Lefebvre. Il n’est plus un évêque isolé et rebelle qui désobéit apparemment, mais l’instrument choisi par Dieu pour une mission transcendante » (p. 115). Finalement, malgré ses dénégations, Mgr Lefebvre se trouve bien au centre de l’attention et c’est son œuvre qu’il cherche à préserver. Ce dernier aspect est particulièrement présent dans la « reconstruction ecclésiologique complète » (p. 124) que constitue le « mandat apostolique » lu au début de la célébration, et que l’A. analyse au chapitre VI. Ne pouvant présenter un mandat apostolique venant du pape, comme c’est la norme pour toute ordination épiscopale, Mgr Lefebvre en présente un qu’il tient de « l’Église romaine toujours fidèle aux saintes traditions reçues des apôtres ». Cette réalité abstraite, perçue comme référence doctrinale « se substitue au pape vivant comme source de la mission » (p. 124). S’opère ainsi une dissociation dramatique entre la transmission du dépôt de la foi et la communion hiérarchique. L’A. souligne également l’équivocité de la formule employée par Mgr Lefevbre : « J’ai le très grave devoir de transmettre ma grâce épiscopale » (p. 123) comme s’il s’agissait « d’un épanchement de l’épiscopat même de Mgr Lefebvre » (p. 124). Cela renforce l’idée selon laquelle il suffirait de posséder le caractère épiscopal pour transmettre l’épiscopat, indépendamment de toute détermination de l’autorité pontificale. Le chapitre VII revient sur le dialogue doctrinal que Rome a essayé de mener depuis les échanges entre le cardinal Ratzinger et Mgr Lefebvre dans les années 1980, jusqu’aux négociations entre Benoît XVI et Mgr Fellay dans les années 2010-2012. Ces-dernières semblaient prometteuses mais n’aboutirent pas. Au cœur se situent en réalité des questions doctrinales, particulièrement sur la nature de la Tradition : « Rome et Écône ne divergeaient pas tant sur l’attachement à la Tradition que sur la manière de la concevoir et sur l’autorité compétente pour en garantir l’interprétation » (p. 140). Seule la résolution de ce point permettra d’envisager une régularisation disciplinaire ou canonique.

L’ouvrage s’achève par un épilogue évoquant l’annonce de nouveaux sacres épiscopaux pour juillet 2026. La base reste ce que l’A. appelle « l’aporie lefebvrienne » qu’il présente ainsi : « Depuis 1976, la Fraternité se heurte à un double syllogisme insoluble : la Tradition est la norme du magistère ; or le magistère actuel contredit la Tradition ; il faut donc juger le magistère actuel à l’aune de la Tradition ; or ce jugement est porté par des sujets non investis de l’autorité suprême. La désobéissance apparaît donc à la fois nécessaire et injustifiable selon la théologie catholique. » (p. 149). L’A. souligne par ailleurs la différence de contexte entre 1988 et 2026. Comme en 1988 est invoqué un état de nécessité qui consiste en « l’impossibilité pour les catholiques d’accéder [aux] moyens ordinaires » (p. 147) du salut. Cette définition disqualifie d’elle-même tous les sacrements célébrés en-dehors de la Fraternité Saint-Pie-X. En poussant le raisonnement, l’Église ne serait plus présente que dans la Fraternité. Cependant, « l’argument de nécessité, indéfiniment reconduit, change de nature : il ne justifie plus un acte exceptionnel ordonné à une situation transitoire – ce qui ne change rien à sa nature objectivement schismatique –, mais crée de fait une juridiction parallèle durable. Une “nécessité” proclamée par ceux qui s’en réclament devient un principe d’organisation autonome et de rupture » (p. 151). Tel est bien le drame de la situation actuelle : si ces sacres ont lieu, c’est objectivement une Église parallèle qui se met en place, quelles que soient les dénégations ou justifications apportées. Les bonnes intentions ne changent rien à la malice de l’acte de consacrer des évêques contre la volonté du Successeur de Pierre. Ce livre de l’abbé Jacquemin est donc des plus intéressants pour comprendre et mesurer la gravité de l’événement de rupture que constituerait les nouveaux sacres épiscopaux de la Fraternité Saint-Pie-X. Ce n’est pas une simple question disciplinaire ou liturgique, mais un problème théologique et ecclésiologique. Comment prétendre appartenir à l’Église catholique en désobéissant objectivement au Successeur de Pierre, « principe perpétuel et visible et fondement de l’unité » (LG 23) ? Comment comprendre que des évêques, qui d’institution divine sont les successeurs des apôtres pour conduire le Peuple de Dieu, soient simplement ordonnés pour célébrer des sacrements ? Ces réflexions constituent ainsi une grave et urgente une invitation pour les théologiens et tous les fidèles à approfondir ce qu’est réellement la Tradition, telle que la présente le Magistère de l’Église, particulièrement dans la Constitution dogmatique Dei Verbum du Concile Vatican II, texte qui est encore loin d’avoir été intégré et assimilé.

Abbé Roland VARIN, s.j.m.v.