Hommage à fr. Fergus Kerr

Roger Pouivet
Fr. Fergus Kerr, grande figure du thomisme, est décédé le 23 novembre 2025. Cet article lui rend hommage en retraçant son parcours.

Le Dominicain écossais Fergus Gordon Kerr est mort le 23 novembre 2025. Il était né à Bariff (Écosse) le 16 juillet 1931, appartenait depuis 1956 à la Province anglaise de l’Ordre des prêcheurs et fut ordonné prêtre en 1962. Il étudia à Aberdeen, Paris, Munich et Oxford – c’est à l’Université d’Oxford qu’il enseigna la philosophie et la théologie, alors qu’il vivait au Blackfriars Hall. Il en fut le prieur et le Régent des études ; il fut aussi le premier directeur de l’Aquinas Institute et le directeur (« editor ») du New Blackfriars de 1995 à 2020. Il a vécu les dernières années de sa vie dans le couvent des Blackfriars d’Édimbourg, dont il fut également le prieur. Il était professeur honoraire de l’Université de Saint Andrews et a reçu un doctorat honoraire (de Divinity) de l’Université d’Édimbourg en 2019.

Né dans une famille nominalement presbytérienne, Fergus Kerr s’est converti au catholicisme. À l’Université d’Aberdeen, Fergus Kerr suivit l’enseignement du théologien Donald MacKinnon (un épiscopalien). Initialement tenté par une vocation bénédictine, Fergus Kerr découvrit l’Ordre des prêcheurs à Spode House, le centre de conférence des Dominicains britanniques, où se rencontrèrent dans les années cinquante du siècle dernier les Néothomistes et les Wittgensteiniens, pour s’apercevoir qu’ils avaient pas mal de choses à se dire. Fergus Kerr, qui faisait son service militaire (de deux ans), passa alors d’une base de la Royal Air Force au noviciat dominicain.

Fergus Kerr appartient à cette génération de philosophes et de théologiens – Alasdair MacIntyre, Herbert McCabe op, Anthony Kenny, Peter Geach et Elizabeth Anscombe – dont la pensée a, en partie du moins, été formée par la rencontre et la lecture de Wittgenstein, et tout particulièrement celui des Recherches philosophiques (1953) et de l’œuvre posthume telle qu’elle commença d’être publiée dans les années 1970. Le livre de Fergus Kerr, La Théologie après Wittgenstein (1986), dont la première édition fut traduite en français en 1991 (Éd. du Cerf), montre ce que Wittgenstein change pour la théologie. La critique de l’ego cartésien met en question le projet de fonder la pensée dans une intériorité à laquelle chaque conscience aurait un accès privilégié et exclusif. Or, sous de multiples formes, cette notion d’intériorité a prévalu dans la théologie moderne et contemporaine ; le tournant phénoménologique de la théologie d’expression française en témoigne. Mais la lecture de Wittgenstein n’a pourtant pas conduit Fergus Kerr à s’éloigner de saint Thomas – et c’est même tout le contraire. Renoncer à fonder la pensée dans la subjectivité conduit à prendre encore plus au sérieux l’anthropologie métaphysique de l’Aquinate. Pour Fergus Kerr, la thèse que l’âme est la forme du corps s’apparente à ce que voulait dire Wittgenstein en disant que le corps humain est la meilleure image de l’âme humaine. Ce n’est ainsi pas l’enquête historico-exégétique qui intéresse Fergus Kerr – même si sa connaissance de saint Thomas était magistrale, et aussi celle de toute l’exégèse passée et actuelle. Il examine la signification de la pensée de saint Thomas dans les conditions qui sont celles de la pensée catholique aujourd’hui. Le livre de Fergus Kerr, “Work of Oneself”, Wittgenstein’s Philosophical Psychology (The Institute for the Psychological Press, Arlington, Virginia, 2008), porte aussi sur ce thème, en particulier le chapitre intitulé « Wittgenstein and Catholicism ». Il finit ainsi : « Sans doute involontairement, Wittgenstein nous rappelle que tout ce qui se passe dans notre esprit nous est d'une manière ou d’une autre redevable d’autrui – parents, école, autres personnes, conversations, communauté, tradition –, ce qui est assurément une conception très catholique ». 

Son livre Après Thomas d’Aquin, Versions du Thomisme parut en anglais en 2002 ; il a été traduit en français en 2022 (dans la collection « Patrimoines thomistes » des éditions du Cerf). Ce livre examine les lectures divergentes de l’Aquinate au XXe siècle. Il n’en propose pas moins un portrait intellectuel de saint Thomas, fort différent à la fois du néo-thomisme, de sa critique moderniste et de l’historicisme exégétique. C’est un trait de la pensée de Fergus Kerr : ce qui l’intéresse est de savoir pourquoi des conceptions qu’il rejette sont pourtant intellectuellement séduisantes, et aussi de réussir fort bien à montrer en quoi elles le sont.

Cette même générosité intellectuelle dans la tentative de comprendre la pensée contemporaine se retrouve dans ce livre exceptionnel qu’est Twentieth-century Catholic Theologians: From Neoscholasticism to Nuptial Mysticism (Blackwell, Oxford, 2007). Il comprend des synthèses magistrales sur les grandes figures de la théologie catholique du XXe siècle, et il explique comment l’Église est passée du « Serment antimoderniste » à cette théologie si marquée par l’idée d’une intériorité de la conscience, avant de se trouver comme happée par le tournant heideggérien de la phénoménologie husserlienne. Comme toujours dans ses fines lectures, Fergus Kerr pénètre exactement le point de vue des auteurs ; mais il ne s’en laisse pas compter, conservant sa distance, restant lucide et même critique. Fergus Kerr connaissait en profondeur le courant moderniste, à la fois francophone (il fréquenta Le Saulchoir et fut enseigné par le Père Congar !) et bien sûr anglophone, tout aussi bien en profondeur que la pensée du Père Garrigou-Lagrange ; il voulait saisir ce qui s’était joué dans cette opposition sur laquelle nous vivons encore.

Un livre récent, intitulé From Aberdeen to Oxford (ATF Press, Adelaide 2023), préfacé par le Cardinal Timothy Radcliffe, propose vingt-cinq articles écrits tout au long de la carrière de Fergus Kerr. Il comprend aussi une courte autobiographie, intitulée : « Quodlibets : From Aberdeen to Oxford », qui est un bonheur de lecture. Ce texte est autobiographique, mais au sens que cela pouvait avoir pour Fergus Kerr : il parle finalement fort peu de lui et beaucoup de ceux qu’il a rencontrés, en particulier de frères de sa Province. Toute sa générosité intellectuelle, si manifeste dans la lecture des penseurs de son temps (voir aussi Immortal Longings : Versions of Transcending Humanity, University of Notre Dame Press, 1997), se retrouve dans cette façon de s’effacer tout en restant présent par sa pénétration intellectuelle des idées des autres. L’étendue de sa culture, l’importance de la double influence de saint Thomas et de Wittgenstein, sa subtilité et sa forme d’humour serein et bienveillant, caractérisent frère Fergus Kerr. Les Britanniques le connaissent bien ; espérons qu’il ait dans les années à venir plus de lecteurs francophones.

Roger Pouivet