André de Muralt fut durant toute sa carrière professeur de philosophie à l’Université de Genève. Décédé le 13 avril 2026, il laisse derrière lui une œuvre considérable, expression d’une pensée aiguë et cohérente qui le situe au niveau des meilleurs spécialistes de la philosophie médiévale.
L’originalité du philosophe suisse fut de dégager les constantes de la pensée sous la forme de ce qu’il appelait les « structures de pensée » (au sens de sa cohérence interne). Il mit ainsi l’histoire au service de la philosophie et non la philosophie au service de l’histoire. Il ne voulut pas mesurer la philosophie à son histoire et suivit une voie différente de l’école de Louvain, où les études médiévales cherchaient à confronter saint Thomas aux auteurs modernes (Descartes pour L. Noël, Kant pour J. Maréchal, Hegel et Heidegger pour Philipp W. Rosemann, E. Brito, etc.).
André de Muralt ne réduisait pas davantage la philosophie à l’histoire des conflits, opposant entre elles des idées conçues en fonction d’une époque déterminée par des enjeux économico-politico-culturels dans laquelle resterait enfermé un auteur, comme le pense l’allemand Kurt Flasch. Il demeura également étranger à la méthode réductrice du disciple français de ce dernier, Alain de Libera, qui fait une lecture foucaldienne à la lumière de la philosophie analytique de la pensée médiévale.
La pensée du professeur genevois est spéculative, plus proche de celle d’Etienne Gilson dont elle se distingue en mettant l’accent, non sur la distinction entre l’être et l’essence, mais sur la question de l’un et de l’être. Toutefois, comme le grand médiéviste français, son œuvre vise ce qui résonne de manière pérenne dans toute pensée. Ses études thomistes, scotistes, occamiennes et grégoriennes, réunies dans son œuvre magistrale L’enjeu de la philosophie médiévale (Brill, 1991) témoignent de l’esprit authentiquement philosophique qui anime l’historien. Car, la philosophe à ses yeux n’est pas plus d’une époque que de tous les temps.
Ainsi ses analyses de l’œuvre d’Ockham, qu’il a particulièrement étudiée en la mettant en miroir avec celle de Duns Scot, lui permettent de tirer des conclusions qui montrent comment la pensée de ces auteurs n’a cessé d'animer la recherche philosophique ultérieure. Il voyait dans leurs œuvres « un ensemble doctrinal de la plus haute importance pour la compréhension de la pensée occidentale »[1]. Ses commentaires, ses notations et ses suggestions, nourries d’une érudition sans faille mettent en relief la continuité qui relie la pensée médiévale à celle des siècles qui ont suivi.
Comme le montre La Métaphysique du phénomène : les origines médiévales et l’élaboration de la pensée phénoménologique (Vrin, 1985) , le médiéviste reste ouvert et attentif à la pensée contemporaine. Connaisseur de l’œuvre de Husserl, il étudie pourquoi et comment la phénoménologie a repris certaines notions centrales de la pensée aristotélicienne et scolastique telles que l'intentionnalité. Ces travaux mettent en lumière la façon dont l’intelligence se révèle à elle-même au contact du réel et soulève la question de l’être et de la vérité des choses.
La question de l’être s’inscrit, aux yeux d’André de Muralt, dans le lignage de l’aristotélisme médiéval qu’il oppose au néoplatonisme. Dans Néoplatonisme et aristotélisme dans la métaphysique médiévale. Analogie, causalité, participation (Vrin, 1995), il présente une « analogie des métaphysiques » et illustre la méthode d'analyse structurelle de la pensée philosophique. Après avoir défini les métaphysiques possibles des transcendantaux, il fait apparaître qu'il n'est de métaphysiques que de l'être et de l'un, comme Parménide l'avait pressenti. Dans son Comment dire l’être ? (Vrin, 1985), il montre comment la métaphysique aristotélicienne peut s’insérer dans le débat contemporain et l’éclairer en la mettant en rapport avec la phénoménologie husserlienne, l’ontologie heideggérienne et la philosophie analytique du langage. Il met face à face la métaphysique analogique de l’aristotélisme médiéval et les métaphysiques univoques inspirées de Duns Scot ainsi que les métaphysiques néo-platoniciennes de l'un dérivant de Plotin. Il peut ainsi, par une analyse structurelle de la métaphysique aristotélicienne de Thomas d'Aquin et de la métaphysique de Plotin, Denys l'Aréopagite, Maître Eckhart et Nicolas de Cues, relire ces auteurs à la lumière de la structure de pensée qu'exige la métaphysique aristotélicienne de l'analogie, de la causalité et de la participation.
Il faut voir dans ces analyses la clé de la pensée de tous les temps. Elles délivrent une réponse aux philosophies de la déconstruction et de la mort du sujet, dans la mesure où celles-ci se rattachent aux métaphysiques de l’un. L’un, en effet, est au-delà de l’intellect, comme la Deitas eckartienne, « unité pure et nue », est au-delà du Deus, c’est-à-dire du Verbum. L’un, donc, ne se pense pas. Telle est l’origine de la pensée sans sujet des philosophes post-heideggériens. En dehors de l’un, qui est l’indivisibilité absolue, l’être n’est que division, ek-sistence arrachée à soi et jetée sans un monde insignifiant. D’où la nécessité de voir dans l’un, un transcendantal, c’est-à-dire une propriété indétachable, de l’être.
Toute philosophie naît de la pensée d’un auteur, qui est un individu concret appartenant à un contexte historiquement déterminé. Mais, ce qu’il y a de proprement philosophique dans la pensée d’un auteur se dépouille des caractéristiques d’une époque donnée et des circonstances particulières. La pensée naît d’une interrogation sur ce qui est en tant qu’être et demeure indépendante à l’égard du devenir historique. La philosophie d’un certain temps n’est proprement philosophique que si son histoire montre qu’elle est également de tous les temps, car elle est l’histoire d’une constante, d’une interrogation vitale pour l’intelligence dont la nature transcende l’époque dans laquelle elle s’exerce.
Le caractère pérenne de l’interrogation philosophique relève d’un problème intemporel, auquel il est répondu selon le déroulement historique d’une succession de réponses plus ou moins opportunes, s’éloignant ou se rapprochant de la vérité des choses qui sont et sont ce qu’elles sont. Une philosophie appartenant au passé n’intéresse l‘historien de la philosophie que dans la mesure où elle se pose aujourd’hui comme hier. L’histoire de la philosophie est philosophique en ceci qu’elle doit choisir son camp entre les métaphysiques de l’un ou dans les métaphysiques de l’être. En dehors de cette alternative, elle n’est que bavardage. Nous sommes reconnaissants envers André de Muralt de nous offrir, en un temps de disette intellectuelle, le choix de philosopher.
Hervé Pasqua
Université Côte d’Azur - CRHI
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[1] « La connaissance intuitive du néant et l'évidence du je pense » [Extrait des Studia philosophica 36 (1976), p. 107-158, ici p. 107].