La vision béatifique du Christ et l’agonie

Joseph-Marie Caprasse o.p.
8,00 € l'unité
2022 - Fascicule n°4
122
CXXII
Décembre 2022
4
2022
595 - 628
Article
Individuation

Résumé

Cet article répond dans un premier temps à la problématique de Torrell concernant l’incommunicabilité de la vision béatifique du Christ. Comme le dit saint Thomas et comme l’a souligné récemment Gaine la lumière de gloire permet de tirer de la vision béatifique un contenu noétique communicable. Ainsi les saints au ciel peuvent communiquer entre eux à propos des connaissances différentes qu’ils ont de l’essence divine. La vision béatifique est donc une source de contenu noétique. Dans un deuxième temps cet article aborde la question de la coexistence chez le Christ de la souffrance et de la vision béatifique. Il scrute l’unité psychosomatique de l’humanité immaculée du Christ assumée par le Verbe afin d’évaluer la possibilité chez le Christ d’une suspension du rejaillissement de la joie propre à la vision qui n’empêche pas les passions conséquentes. Le point névralgique de cette partie est la solution proposée par Gaine : la distinction entre le rejaillissement causé par la vision ineffable et celui causé par le contenu noétique tiré de cette vision. Ce double mode de rejaillissement permet alors d’aborder le mystère de l’agonie du Christ et plusieurs thèmes qui gravitent autour comme l’appropriation du péché par le Christ et la consolation du Christ durant son agonie.

Extrait

Jésus a une intelligence humaine unique, celle d’une nature humaine immaculée et assumée par la deuxième personne de la Trinité, le Verbe. Cette intelligence hors pair du Christ sert sa mission de salut et de révélation. L’Aquinate n’a pas manqué de scruter ce mystère de l’intelligence humaine du Christ. Il hérite d’une tradition théologique selon laquelle l’âme humaine du Christ jouissait de la vision de l’essence divine pendant sa vie terrestre avant sa résurrection et dès le moment de sa conception. Cette science de vision est celle dont jouissent les âmes des saints après leur mort. Elle est appelée vision béatifique. Thomas accorde aussi au Christ une science infuse par laquelle il reçoit dans son âme une connaissance conceptuelle qui n’est pas acquise mais donnée directement par sa personne divine. Une science analogue se retrouve chez les prophètes ou chez certains mystiques. Thérèse d’Avila nous aide à comprendre ce dont il s’agit :


Dieu met alors au plus intime de l’âme ce qu’il veut lui faire connaître ; et
là, il le lui présente sans images ni paroles formelles, mais par un mode qui
rappelle la vision dont je viens de parler. Il faut bien prendre garde à cette
façon dont Dieu fait savoir à l’âme ce qu’il lui plaît et lui révèle de grandes
vérités, de profonds mystères.


En plus de la science de vision et de la science infuse, Thomas d’Aquin
est le premier théologien médiéval à accorder au Christ une science expérimentale
acquise. Le Christ, comme nous, a progressé dans ce qu’il a connu à travers ses sens. Et il n’a rien fait qui ne convienne à son âge. Ce premier aperçu des trois sciences humaines du Christ peut donner l’impression d’une question spéculative et technique assez éloignée de la vie chrétienne. Avant d’aller plus loin, nous voulons montrer que cette question éclaire la relation personnelle du Christ avec chacun de ses disciples.