En 1927, dans un article intitulé Le droit naturel et le droit rationnel ou scientifique, Louis Le Fur propose un véritable plaidoyer pour le retour à une « doctrine traditionnelle du droit naturel ». Il s’agit, pour lui, de luttercontre les excès du positivisme juridique. Or, malgré les silences et par-delà les difficultés d’ordre terminologique, il semble bien que la conception du droit naturel adoptée par l’auteur corresponde à celle du Docteur angélique. Ainsi, à un moment où le positivisme semble avoir définitivement remporté le combatdoctrinal qui l’opposait au droit de nature de l’École moderne, Le Fur est de ceux qui, en quête d’un droit authentiquement naturel et apte à fonder la loi positive, se rencontrent presque nécessairement sur la voie thomiste.
Après avoir défini le jusnaturalisme comme une « affection mentale, caractérisée par l’hypertrophie et l’altération des organes du “droit naturel” » dont les « origines remontent […] [à] l’éclosion de l’École “moderne” dite du Droit naturel », Michel Villey recommandait notamment, en vue de la traiter, la lecture de la Somme de théologie traçant ainsi la frontière entre deux conceptions irréconciliables du droit naturel. Partant il convient, peut-être un peu curieusement, de débuter cette intervention en interrogeant l’état de santé mentale de Louis Le Fur lorsqu’il écrit à propos de ce qu’il nomme « le droit naturel ou rationnel ». Est-il alors sous l’empire de cet état psychotique aux « frontières […] définies », atteint de cette schizophrénie rationaliste apparemment si répandue au premier XXe siècle ? Ou bien est-il tout à fait conscient, lorsqu’en 1927 il entreprend la rédaction de la seconde partie du cours qu’il professera à l’Académie de droit internationale de La Haye, « Le droit naturel et le droit rationnel ou scientifique », et en dépit de ce que ce titre même peut laisser entendre, qu’il doit écarter de son esprit la tentation moderne de ce « rêve d’un idéal nuageux, inconsistant et utopique, noyé dans un flot de paroles illusoires » pour ainsi pouvoir concentrer ses efforts sur la recherche d’un droit authentiquement naturel ? C’est suivant l’objectif de répondre à ces questions que l’investigation sera menée et la tâche s’annonce ardue : les difficultés, en effet, « pour ne pas tenir aux choses mais aux mots, n’en produisent pas moins bien des obscurités ».