La signification du judicium, notion couramment maniée par le Docteur angélique, ne fait pas l’unanimité parmi les spécialistes de sa pensée. Le thomisme traditionnel y voyait la seconde opération de l’intelligence. La thèse de Benoît Garceau, consacrée au sujet et publiée en 1968, remet en cause cette idée et tente la démonstration de l’existence d’un sens technique et unique du jugement sous-jacent à tous les emplois du terme dans l’œuvre de l’Aquinate. Cet ouvrage a fait récemment l’objet de critiques importantes, qui relancent l’intérêt autour de concepts clés du thomisme et de sa méthodologie. Ces questions sont d’un grand intérêt pour les théologiens et les philosophes comme pour les juristes qui cherchent à identifier les liens qui ont pu se tisser entre leurs disciplines respectives au XIIIe siècle. Cette étude tente d’apporter quelques éléments de réflexion, voire de réponse au débat ainsi réouvert, en tirant davantage parti de l’analogie judiciaire qui fonde l’usage même de la notion de judicium. En effet, c’est sans doute l’office du juge, à la fois premier analogué du judicium et objet spécifique d’analyse chez saint Thomas, qui permet de mieux cerner la pensée de ce dernier sur le jugement, et sur ses applications en matière spirituelle, spéculative ou pratique.
La perspective d’aborder la pensée de saint Thomas d’Aquin sur le jugement (judicium), de prime abord séduisante pour l’historien du droit, laisse cependant vite place au doute ; la notion a-t-elle quelque lien avec l’office du juge médiéval ? N’appartient-elle pas principalement voire exclusivement à la philosophie et à la théologie ? D’aucuns pourraient par ailleurs considérer que, même dans son sens judiciaire — bel et bien présent dans l’œuvre du docteur — elle ne joue chez lui qu’un rôle illustratif ou secondaire. Avant de se prononcer sur ce point, il est nécessaire de discerner plus précisément l’objet de cette réflexion. Existe-t-il, chez l’Aquinate, un sens unique et précis — univoque — au substantif judicium, ou au verbe judicare, dont les occurrences du terme ne seraient que des applications particulières ? Au contraire, ne serait-il pas vain de rechercher une définition unique du jugement, alors que cesoccurrences pourraient revêtir, chacune en son contexte, des significations spécifiques ? Il n’est pas simple de résoudre ce problème fondamental, comme en témoignent d’ailleurs les querelles entre les spécialistes, théologiens ou philosophes, de la pensée du Docteur angélique.