John Finnis, Alasdair MacIntyre, et le renouveau du droit naturel

Emmanuel Perrier o.p.
8,00 € l'unité
2025 - Fascicule n°3 2025 - Tome CXXV
125
CXXV
Septembre 2025
3
2025
419 - 436
Article
droit naturel

Résumé

Le dernier demi-siècle aura été marqué dans le domaine du droit occidental par le triomphe du positivisme et l’indifférence corrélative à la loi naturelle. Face à la crise relativiste qui s’amplifiait, John Finnis et Alasdair MacIntyre ont, chacun d’une manière originale, réaffirmé avec l’aide de saint Thomas, l’exigence humaine du droit : il n’y a de droit que là où s’exerce une volonté délibérée sur les fins des actes humains. Cependant, Finnis et MacIntyre ont eu du mal à recevoir la pensée de saint Thomas sur l’accès de la raison humaine aux principes de la loi naturelle, auxquels la raison doit obéir dans sa réflexion sur la fin de l’agir. Finnis est prisonnier d’une conception moderne de la nature, comme ce qui s’oppose à la morale. MacIntyre est quant à lui prisonnier d’une conception intrinsèquement politique de l’enquête morale. Saint Thomas d’Aquin peut aider à dépasser ces deux limites, et à comprendre pourquoi la doctrine de la loi naturelle n’est pas optionnelle. La loi naturelle est ce que l’on suit pour son bonheur et ce que l’on ignore à ses dépens.

Extrait

En 1953, introduisant son grand livre sur Droit naturel et histoire, Leo Strauss constatait qu’il avait suffi d’une génération pour que l’historicisme venu d’Allemagne contamine tout l’Occident. Le droit des sociétés européennes et américaines voyait ses fondements naturels gagnés par le relativisme. D’un côté, le droit positif devenait tout-puissant. De l’autre, le droit naturel perdait de son évidence et, de ce fait, il devenait l’affaire d’un parti. Ce parti avait pour référence saint Thomas d’Aquin :

Le droit naturel est devenu aujourd’hui une affaire d’inféodation partisane. Nous voyons autour de nous deux camps hostiles, lourdement fortifiés et sévèrement gardés. L’un est tenu par les libéraux de divers acabits, l’autre par les disciples catholiques et non catholiques de saint Thomas.

Deux générations de propagation du positivisme plus tard, l’école de Francfort et John Rawls étant passés par là, le rapport de force avait nettement basculé en faveur du camp libéral. Comme Leo Strauss l’avait prédit, maintenant que les repères objectifs du juste et de l’injuste avaient été remplacés par les valeurs communes, l’ordre juridique des sociétés occidentales voguait désormais à la dérive, au gré des valeurs dominantes. Le camp libéral était au faîte de sa puissance, mais il avait déjà commencé à engendrer son propre dépassement avec les Critical Studies et autres variantes de la déconstruction de l’humanisme occidental. C’est dans ce contexte, au cours des années 1980-2000, que se fit jour outre-Atlantique un renouveau du côté des disciples de saint Thomas d’Aquin. Pour prendre la mesure de ce renouveau, je propose d’en évoquer les deux grandes figures, le juriste d’Oxford John Finnis et le moraliste d’origine écossaise, professeur à Notre Dame, Alasdair MacIntyre. Je concentrerai mon attention sur ce qui, dans leur pensée, relève du contexte que je viens d’évoquer, à savoir les fondements du droit naturel face au défi relativiste. Dans un premier temps, je rappellerai succinctement comment s’est développé leur intérêt pour saint Thomas. Puis nous verrons que leur défense du droit naturel partage le même fondement anthropologique : pour être respectueux de la nature humaine, le droit doit résulter d’une délibération rationnelle sur le bien. Enfin, nous aborderons deux points de divergence, entre nos deux auteurs mais aussi avec saint Thomas : la connaissance des premiers préceptes de la loi naturelle ; l’homme comme sujet de la loi naturelle.