Les thomistes face à la première modernité : Soto, Mercado et le rôle de l’Église dans la cité

Wim Decock
8,00 € l'unité
2025 - Tome CXXV 2025 - Fascicule n°1
125
CXXV
Mars 2025
1
2025
133 - 150
Article
Thomas d'Aquin

Résumé

Au siècle qui le verra proclamé Docteur de l’Église, les théologiens thomistes étaient confrontés à un changement radical par rapport au monde dans lequel avait vécu Thomas d’Aquin : non seulement les frontières de la vieille Europe avaient été repoussées jusqu’aux deux Indes, l’idéal médiéval d’une république chrétienne unie s’était fissuré sur fond de conflits sanglants entre protestants et catholiques. Parmi les effets de la Réforme, justement, et particulièrement sous l’effet des nouvelles doctrines théologiques et politiques de Martin Luther, on trouve le transfert du pouvoir institutionnel ecclésiastique vers des institutions publiques. Si, paradoxalement, ces dernières s’en trouvaient « divinisées », ce premier processus de sécularisation constituait une menace conséquente pour les autorités ecclésiastiques restées fidèles à Rome. Dans cet article, je vous propose d’explorer les réactions de Domingo de Soto (1495-1560) et Tomás de Mercado (1520-1575), deux théologiens dominicains, face à ces bouleversements sociétaux. Dans des contextes différents — l’un concernant le soutien des clercs, à travers leur rôle comme confesseurs, à la régulation publique du marché, l’autre au sujet de l’implication de l’Église dans l’administration de la charité — nous analyserons comment Mercado et Soto se sont battus pour sauvegarder le rôle de l’Église dans la cité.

Extrait

Parmi les nombreux défis à relever par les théologiens dominicains au cours du XVIe siècle, dans un monde désormais multiconfessionnel et globalisé, la « sécularisation » des institutions n’était certes pas des moindres. Il est en effet généralement admis que la Réforme protestante, au-delà de sa nouvelle interprétation des mystères de la foi chrétienne, a favorisé un déplacement majeur du pouvoir institutionnel des autorités ecclésiastiques vers les autorités séculières. Ainsi, pour les dominicains fidèles à la pensée de Thomas d’Aquin, des évolutions similaires observées dans des villes et pays restés catholiques étaient rapidement suspectées de crypto-luthéranisme. Tel fut notamment le cas en Espagne, où l’ordre des dominicains connaissait l’un de ses moments de gloire, notamment à Salamanque, où l’héritage de Thomas d’Aquin était étudié dans un climat de grande ouverture intellectuelle dans la célèbre université de Salamanque et au sein du couvent San Sébastien. Sans prétention à l’exhaustivité, ni à une thèse finale qui pourrait rendre justice à la pensée protéiforme et complexe de la scolastique des temps modernes, cette contribution a pour objectif de présenter, à partir de cas concrets, la réaction de quelques célèbres dominicains et thomistes espagnols, Domingo de Soto (1495-1560) et Tomás de Mercado (1520-1575), à l’égard de ce mouvement de « sécularisation ».