Les damnés seront-ils annihilés ? À propos de deux ouvrages sur l'enfer (II)

Mgr Christophe J. Kruijen
8,00 € each
2022 - Fascicule n°4
122
CXXII
Décembre 2022
4
2022
629 - 666
Article
Esprit

Résumé

Jugeant que l’enseignement de l’Église sur l’enfer est inacceptable et en rupture avec le « christianisme originel », Michel Fromaget et Yvon Kull ont reproposé en 2017 la thèse de l’annihilation des damnés ou conditionalisme, selon laquelle la damnation ne consisterait pas en un tourment sans fin, mais en un anéantissement de l’être même des réprouvés. Conçue comme troisième voie entre la doctrine traditionnelle de l’enfer et l’affirmation d’un salut universel, il s’agit en réalité d’une variante de la négation de l’enfer, mais moins répandue que l’apocatastase. Cette position, qui est restée globalement marginale au cours de l’histoire des doctrines chrétiennes, demeure irrecevable pour des motifs d’abord doctrinaux — elle est notamment contraire à l’enseignement dogmatique de l’Église sur l’immortalité de l’âme et la perpétuité des peines de l’enfer —, mais aussi théologiques, philosophiques et anthropologiques.

Extrait

2. Au sujet de l’annihilation des damnés ou conditionalisme

a) De quoi parle-t-on ? Précisions sur le concept d’annihilation

En philosophie, l’annihilation est définie comme une destruction de l’être lui-même, par opposition au simple changement. Elle correspond à la suppression de tout l’être d’un étant, donc non seulement de sa forme substantielle, mais également de la matière, de manière que de cet étant il ne subsiste plus de puissance réelle. Il existe par conséquent une différence essentielle entre l’annihilation et la dissolution ou destruction d’un étant, dont les parties constitutives sont dissoutes ou transformées, mais dont l’existence n’est de ce fait pas encore totalement supprimée. Klaudius Jüssen notait à juste titre que l’annihilation correspond à une mutation métaphysique à l’instar de la création ex nihilo et de la transsubstantiation, ce qui implique qu’elle ne peut être réalisée que par la toute-puissance divine. À supposer que Dieu annihilait un être, ajoute l’auteur au même endroit, il le ferait par simple soustraction de son action conservatrice positive et permanente à l’égard des êtres créés, sans laquelle ceux-ci ne peuvent subsister dans l’être. En effet, un agir divin positif dont le terme immédiat serait le non-être ne saurait être pensé.