Le Bonaventure de Gilson : Retour sur la question de la « philosophie » bonaventurienne

Laure Solignac
8,00 € l'unité
2026 - Tome CXXVI 2026 - Fascicule n°1
126
CXXVI
Mars 2026
1
2026
109 - 128
Article
Bonaventure, Philosophie, Étienne Gilson

Résumé

Les études bonaventuriennes sont très redevables envers Étienne Gilson, qui a su donner une place à Bonaventure dans l’histoire de la philosophie médiévale. Cependant, en restant dans le cadre historiographique défini par le P. Mandonnet, lequel opposait un thomisme aristotélicien solide et construit à une tradition augustinienne chaotique et confuse, Étienne Gilson a enfermé Bonaventure dans un rôle qui l’a certes rendu visible (un augustinisme tout aussi solide et cohérent), mais qui ne rendait pas véritablement justice à la pensée et à l’œuvre du Séraphique. Celui-ci devenait ainsi l’autre « sommet » du XIIIe siècle au côté de Thomas d’Aquin, mais en partie sur un malentendu d’origine néothomiste qui pèse aujourd’hui encore sur la lecture qui en est faite. Dans le dernier chapitre de La Philosophie de saint Bonaventure, Gilson indiquait toutefois lui-même quelques pistes qui devaient permettre de mieux déterminer la place du Frère mineur dans la pensée médiévale, en particulier celle de son rapport à la pensée du XIIe siècle ainsi que l’étude de sa matrice intellectuelle au studium franciscain de Paris.

Extrait

La thèse d’un Bonaventure philosophe semble avoir de beaux jours devant elle, en tout cas telle qu’elle a été développée par Fernand Van Steenberghen, l’auteur de La Philosophie au XIIIe siècle et défenseur de l’aristotélisme du Frère mineur. À l’occasion des récentes célébrations liées au 750e anniversaire de la mort de Bonaventure et de Thomas d’Aquin, plusieurs spécialistes du Docteur séraphique ont en effet mis l’accent sur le travail proprement philosophique accompli par Bonaventure particulièrement en tant que lecteur d’Aristote, notamment Franziska van Buren, qui a d’ailleurs publié une thèse récente à ce sujet 1. Cette stratégie a l’avantage d’être plus efficace et plus lisible que celle d’Étienne Gilson pour manifester l’ampleur philosophique de Bonaventure. Mais elle présente souvent l’inconvénient d’une mutilation antithéologique, comme si reconnaître l’aristotélisme de Bonaventure impliquait de le soustraire à d’autres aspects trop évidents de sa pensée, notamment son envergure théologique et spirituelle.
Qu’en est-il cependant de la thèse gilsonienne d’une philosophie augustinienne chez Bonaventure ? A-t-elle et peut-elle avoir une postérité ? Pour une part, il semble qu’elle ait largement emporté l’adhésion, en particulier en France. Toutefois, cette victoire de Gilson est aussi un échec, puisque cet enfermement dans la catégorie d’augustinisme, qu’il a défendue avec tant de vigueur, conduit aujourd’hui encore beaucoup de médiévistes, historiens, philosophes ou théologiens, à exclure Bonaventure du champ de leur intérêt ou en tout cas à le cantonner à un rôle de contre-modèle. Qu’Augustin ait été augustinien, cela semble normal, on le lui pardonne, on peut même l’inscrire au programme de l’agrégation de philosophie. Mais que Bonaventure ait été augustinien en plein XIIIe siècle, voilà qui semble inconséquent et la marque d’un esprit fermé à toute forme de nouveauté.