La formule Facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam : un point focal de la théologie de la grâce en Occident

François-Régis Moreau
8,00 € l'unité
2023 - Fascicule n°1
123
CXXIII
Mars 2023
1
2024
77 - 125
Article
Grâce

Résumé

La question du salut des non-chrétiens a, à juste titre, préoccupé les théologiens dès les premiers temps du christianisme et les a conduits à forger une formule synthétique : « À celui qui fait ce qui est en son pouvoir, Dieu ne refuse pas la grâce » (facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam). Cette sentence, reprise par les scolastiques, a donné lieu à différentes interprétations, parfois fort éloignées les unes des autres : cette contribution vise à en présenter quelques-unes et à montrer quelle conception de la grâce elles reflètent.

Extrait

La question des rapports entre la nature humaine et la grâce, en Occident, a fait couler beaucoup d’encre en théologie : entre saint Augustin et Pélage au Ve siècle, entre jésuites, dominicains puis jansénistes aux XVIe et XVIIe siècles, autour du livre Surnaturel du P. de Lubac et de la « nouvelle théologie », elle ne cesse de susciter des débats nombreux et passionnés. Dans cette contribution, nous voudrions nous intéresser à une formule qu’utilise saint Thomas : « À celui qui fait ce qui est en soi — sous-entendu : en son pouvoir — Dieu ne refuse pas la grâce (facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam). » Au moment de la réforme, elle fut souvent invoquée par Luther pour justifier ses distances par rapport à certains théologiens catholiques, et aussi justifier sa propre attitude face à ce qu’il considère comme du pélagianisme.


Elle est donc tout à fait absurde et plaide pour l’erreur pélagienne la sentence habituelle qui dit : « À qui fait ce qui est en lui, Dieu infailliblement infuse la grâce », en comprenant par « faire ce qui est en lui » faire ou pouvoir quelque chose. De là vient en effet que presque toute l’Église est renversée, par suite de la confiance qu’inspire ce mot. Chacun, en attendant, pèche en toute sécurité, puisqu’en tout temps, il est au pouvoir de son libre arbitre de faire ce qui est en lui-même et par conséquent aussi d’obtenir la grâce. Les gens se conduisent sans crainte, persuadés qu’ils feront en leur temps ce qui est en eux, et qu’ils auront la grâce (Commentaire de l’épître aux Romains)