L’expérience de l’être selon Gilson

Élie Collin
8,00 € l'unité
2025 - Tome CXXV 2025 - Fascicule n°4
125
CXXV
Décembre 2025
4
2025
621 - 638
Article
Etre

Résumé

Entre-t-on en métaphysique par une expérience affective de l’être ? Nous posons cette question à Étienne Gilson, et étudions la manière dont il pense la rencontre ou l’accès de l’homme à l’être entendu au sens thomiste fort d’esse. Il n’y a pas d’intuition intellectuelle directe et simple de l’être, mais une appréhension de l’étant (ens) comme ce qui exerce l’acte d’être, à partir de la sensation et par le biais de l’abstraction. De là, on peut analyser d’un point de vue thomiste les approches phénoménologique et existentialiste de l’être.

Extrait

Dans le langage courant, les adjectifs « métaphysique » et « existentiel » désignent certaines expériences particulières, extraordinaires, lors desquelles l’homme s’interroge soudainement sur son existence, s’en étonne, s’en angoisse ou s’en émerveille. « J’existe, comment se fait-il que j’existe ? » Ou alors : « Pourquoi y a-t-il des êtres ? Quelle étrangeté que le monde soit ! »
De même, lorsque la phénoménologie traite de l’être, elle l’aborde au fil conducteur de l’affectivité. Le phénomène de l’être se donne dans certains affects bien particuliers. Pour la phénoménologie en effet, seul ce qui apparaît mérite considération, seul a droit d’être, pourrions-nous dire, ce qui se donne d’une certaine manière. Pour constituer une ontologie, pour parler de l’être en général, le seul moyen est de partir d’un phénomène d’être, d’une manière que l’être a de se donner dans l’expérience. Dès lors, divers phénoménologues ont tenté diverses descriptions du phénomène de l’être, et des affects par lesquels il se donne phénoménalement. Heidegger, au début de son Introduction à la métaphysique de 1935, nomme trois affects particuliers à l’occasion desquels la question de l’être peut surgir : le désespoir, « lorsque les choses perdent leur consistance et que toute signification s’obscurcit » ; ensuite, la joie, lorsque « toutes choses sont métamorphosées et comme pour la première fois autour de nous » ; et enfin, l’ennui, « lorsque le caractère obstinément ordinaire de l’étant fait régner une désolation dans laquelle il nous paraît indifférent que l’étant soit ou ne soit pas ». Sartre y ajouta la nausée du trop-plein d’être, et Lévinas l’horreur du « il y a ». 
Que peut dire le thomisme de ces expériences « métaphysiques » et « existentielles », que tant le commun des mortels que les phénoménologues ont pu vivre et raconter ? Comment Étienne Gilson comprend-il l’expérience de l’être ?