Étienne Gilson est avant tout reconnu comme métaphysicien et comme historien de la philosophie. Néanmoins, s’il n’a pas écrit d’ouvrage de philosophie politique stricto sensu, de nombreux articles, conférences, cours ou entretiens témoignent de son engagement dans la Cité. Ainsi, l’ouvrage Pour un ordre catholique, publié en 1934, réunit plusieurs articles du philosophe et exhorte les catholiques à fonder un « ordre social chrétien », à la charnière des ordres temporel et spirituel. C’est à cette occasion que Gilson établit les germes d’une critique envers l’Action française. Puis, attaqué par les partisans de Charles Maurras dans la presse, Gilson répond, et précise ses arguments, dont le point commun est la dénonciation de la confusion maurrassienne entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel : utilisation du spirituel pour absolutiser le régime politique particulier de la monarchie ; utilisation de moyens politiques pour servir une fin d’ordre spirituel ; et enfin, visée d’une finalité dernière spirituellepourtant temporelle dans les faits. Selon Étienne Gilson, l’Église ne pouvait accepter une telle triple « inversion sacrilège » sans s’y perdre elle-même. Elle a donc réagi de manière légitime en la condamnant, et ce en application de la loi éternelle dont elle a la charge.
Dans son recueil de chroniques philosophiques écrites entre 1960 et 1992, qu’il a lui-même rassemblées dans un ouvrage intitulé « Gilson », Jean Madiran, l’un des héritiers intellectuels de Charles Maurras et de l’Action française, écrit à propos d’Étienne Gilson :
Il n’était pas des nôtres. Mais nous sommes des siens. Nous l’admirions, nous l’aimions, nous lui devons beaucoup […]. C’était un philosophe. C’était aussi un homme de gauche, encore que d’une merveilleuse santé, sa gauche n’était pas la gauche idéologique, méchante, empoisonnée comme chez Maritain, c’était une gauche toute concrète et viscérale, la gauche des pauvres qui se méfient des riches, des petits-bourgeois qui suspectent les grands seigneurs, des simples contre les gros.
Ainsi, alors que Madiran honnit le Maritain philosophe, tout comme l’homme engagé, Gilson est, lui, reconnu comme un grand philosophe thomiste, un adversaire politique loyal, et est respecté à ce titre. Gilson a d’ailleurs entretenu une relation intellectuelle et épistolaire avec Madiran, et une forme de respect intellectuel réciproque, quoiqu’asymétrique, s’est nouée entre les deux hommes. Gilson autorisera ainsi la publication de son ouvrage Christianisme et philosophie dans la revue Itinéraires de Madiran. Il justifiera cette publication par ces mots :
Il est inévitable que des Catholiques soient divisés sur des problèmes de politique relevant du temporel, mais ces divisions sont superficielles et sans importance réelle, comparées à l’accord profond, intime, qui unit les membres d’une même Église.