Aquam convertere in vinum : Philosophie et sacra doctrina à la lumière de l'exégèse thomasienne (I)

Gabriel Rougevin-Baville
8,00 € l'unité
2023 - Fascicule n°1
123
CXXIII
Mars 2023
1
2024
127 - 168
Article
Philosophie, sacra doctrina

Résumé

Si la doctrina sacra est, chez saint Thomas d’Aquin, l’unique science permettant à l’homme, par la foi, une connaissance salvifique de Dieu qui prépare et anticipe la vision béatifique, quelle place reste-t-il, en régime chrétien, pour la discipline philosophique en tant qu’elle prétend, elle aussi, conduire l’homme au bonheur par la contemplation des réalités divines ? Nous cherchons ici à étudier la place et le rôle des raisons naturelles au sein de la doctrine sacrée, en montrant d’abord quelle théorie l’Aquinate élabore de leur usage, puis en regardant comment ces principes sont mis en application, particulièrement dans la lecture biblique, fondement de la démarche théologique. L’analyse du commentaire de l’épître aux Galates permet de mettre en évidence un rôle certain de la philosophie dans l’acte exégétique lui-même où, d’une manière paradigmatique, elle se voit élevée sans perdre sa spécificité. L’image de l’eau changée en vin s’applique alors en particulier à l’exégèse thomasienne, lieu par excellence où la philosophie est proportionnée à sa finalité, l’unique béatitude.

Extrait

Depuis quelques décennies, l’intérêt des études thomasiennes se porte davantage sur le travail proprement théologique de l’Aquinate : après avoir longtemps cherché dans sa pensée une philosophie capable d’offrir une alternative au modernisme, on semble redécouvrir qu’il est avant tout un maître en doctrine sacrée. Une conséquence de cette « re-théologisation » est le regain d’attention portée à l’activité exégétique du Docteur angélique : un « thomisme biblique » s’attache à souligner, dans son œuvre, le rôle déterminant qu’occupe l’interprétation des Écritures dans le labeur théologique cherchant l’intelligence de la foi. Ce mouvement ne peut pourtant négliger la dimension philosophique de la pensée de Thomas. S’il est maître de doctrina sacra, il n’est pas théologien au sens où ce terme est compris aujourd’hui, à partir de la séparation que l’âge moderne a posée entre théologie, philosophie et exégèse. La recherche philosophique a, comme telle, une véritable place dans la pensée de l’Aquinate et on ne peut nier que la philosophie thomiste ait porté des fruits d’une valeur certaine, pas plus qu’on ne saurait sous-estimer l’importance qu’elle revêt pour sa pensée théologique.
Ces considérations nous conduisent à nous interroger sur la place de la philosophie dans la doctrine sacrée. Si saint Thomas est d’abord un théologien, et s’il se livre pourtant à une réflexion philosophique dont l’importance ne peut être négligée, il reste à voir comment ces deux faits s’articulent. Quelle place y a-t-il pour la réflexion philosophique, inspirée par les auteurs païens et procédant selon la raison naturelle, dans le labeur du théologien qui accueille dans la foi toute la révélation qui le conduira à sa fin surnaturelle ?