Dans le vaste mouvement de renouvellement de la théologie morale catholique au XXe siècle, la contribution des moralistes thomistes a été absolument fondamentale. Qu’il s’agisse des dominicains ou de représentants d’autres familles religieuses, les moralistes contemporains qui se prévalent de leur adhésion au thomisme ont puissamment œuvré à rappeler la dimension essentiellement rationnelle de la morale. Conceptions qui ont évidemment retenti sur leurs lectures et leurs réinterprétations du traité des lois. Il faut ici insister sur l’importance déterminante pour l’évolution postérieure de la théologie morale catholique des travaux qui ont été menés durant l’entre-deux-guerres.
La théologie morale catholique a subi à l’époque contemporaineun renversement épistémologique d’une ampleur incontestabledont le rédemptoriste espagnol Marciano Vidal, né en 1937, vient très récemment, au terme de sa monumentale Historia de la teología moral (2010-2023)1, de retracer l’implacable déroulement et par lequel, une fois posé le constat de l’épuisement et même de l’irrémédiable péremption du paradigme casuistique et plus largement des morales de l’obligation, les théologiens lui ont d’abord substitué celui des morales de la prudence avant de se rallier généralement, si l’on suit les analyses du P. Vidal, à celui d’une autonomie théonome. Parmi les moralistes qui, au XXe siècle, ont œuvré au renouveau de leur discipline, il faut soulignerla contribution des thomistes et, particulièrement, des francophones, ainsi du dominicain français Jean Tonneau (1903-1991) 2, qui a enseigné la IIa Pars pendant plus de trois décennies au couvent du Saulchoir, de ses confrères français Thomas Deman (1899-1954) — qui a lui aussi enseigné au Saulchoir avant de rejoindre en 1945 la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg et d’en devenir le doyen en 1949 — et Marie-Michel Labourdette (1908-1990), dont le cours de théologie morale dispensé pendant plus de trois décennies au studium de Toulouse a été justement considéré comme matriciel, ou encore du dominicain belge Servais-Théodore Pinckaers (1925-2008), dont le livre intitulé Les sources de la morale chrétienne a été justement considéré, dès sa publication en 1985, comme un jalon absolument capital dans le mouvement de rénovation de la théologie morale catholique au XXe siècle. Auteurs qui ont incarné en leur temps, et notamment à la veille du concile Vatican II, une école de théologie morale caractérisée notamment par la mise en œuvre d’une démarche typique de spéculation scolastique et le rejet vigoureux de l’ancienne casuistique.